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Journal of Child and Family Studies · Famille

La présence du père absent : perceptions de la famille chez les enfants nés de casques bleus en République démocratique du Congo

En République démocratique du Congo, des enfants sont nés de relations entre des casques bleus et des femmes du pays, puis ont été abandonnés par leur père. L’équipe de Kirstin Wagner a interrogé 35 de ces jeunes, de 6 à 19 ans, et analysé leurs dessins de famille. Pauvreté, identité incertaine, sentiment d’être orphelin : le père absent reste au centre de la famille imaginée.

Auteurs Kirstin Wagner et Sabine Lee (département d’histoire, université de Birmingham, Royaume-Uni) ; Heide Glaesmer (département de psychologie médicale et de sociologie médicale, université de Leipzig, Allemagne) ; Susan A. Bartels (départements de médecine d’urgence et de sciences de la santé publique, université Queen’s, Kingston, Canada) ; Sanne Weber (International Development Department, université de Birmingham, Royaume-Uni)Première publication Journal of Child and Family Studies, 10 mai 2022Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de La présence du père absent : perceptions de la famille chez les enfants nés de casques bleus en République démocratique du Congo, par Kirstin Wagner, Heide Glaesmer, Susan A. Bartels, Sanne Weber et Sabine Lee, publié dans Journal of Child and Family Studies (Springer) (2022), doi : 10.1007/s10826-022-02293-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les points forts (Highlights) de l’original sont placés dans l’encadré du résumé ; les dessins d’enfants sont repris tels quels ; l’annexe contenant les guides d’entretien, mentionnée dans le texte, ne figure pas dans la version en ligne de l’article. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Physiquement absents, les pères restaient donc primordiaux dans la vie des PKFC et tenaient une place importante dans leurs perceptions de la famille.

Kirstin Wagner, Heide Glaesmer, Susan A. Bartels, Sanne Weber et Sabine Lee

Résumé

Les missions des Nations unies en République démocratique du Congo ont fait l’objet de graves accusations d’exploitation et d’abus sexuels commis par des casques bleus. Des rapports indiquent que des relations sexuelles entre des membres des forces de maintien de la paix et des civiles ont donné lieu à des naissances ; pourtant, aucune information fiable n’existe à ce jour sur ces enfants. Cette étude est la première à explorer le point de vue de jeunes engendrés puis abandonnés par des casques bleus. L’équipe de recherche a analysé des entretiens semi-directifs menés avec 35 enfants de pères casques bleus (en anglais peacekeeper-fathered children, PKFC) sur leurs perceptions de la famille au regard de l’absence de leur père. Les résultats montrent que le manque de connaissances sur leur père pèse fortement sur la conception que ces jeunes ont d’eux-mêmes et sur leur identité sociale. L’absence de soutien paternel était perçue comme aggravant la pauvreté, tandis que l’impossibilité de découvrir leurs racines et leurs liens familiaux paternels faisait obstacle à leur intégration culturelle. Alors que leur famille maternelle devenait leur principal appui, les PKFC ne recevaient que peu de soins de la part des réseaux de parenté de leur mère, au point que certaines de ces personnes comparaient leur enfance à celle d’orphelins. L’écart qui en résultait entre leurs idéaux de la famille et leur expérience vécue créait une dissonance cognitive, réduite par une attribution situationnelle de l’abandon. Faute de mécanismes de soutien, des PKFC se livraient à une pensée magique sur leur relation avec un père inconnu et accordaient plus de valeur à sa recherche. Nourrie par l’espoir de surmonter les difficultés, la quête de relations familiales idéales typiques leur apparaissait comme la voie vers le bonheur et la sécurité financière. À partir de la présence émotionnelle de ces pères absents, l’article discute les enjeux familiaux et identitaires propres aux PKFC et formule des recommandations pour faire évoluer leur situation.

Mots-clés : maintien de la paix des Nations unies, République démocratique du Congo, enfants nés de la guerre, perceptions de la famille, père absent, dissonance cognitive

Points clés

  • L’étude explore le point de vue d’enfants nés de la guerre à partir de données recueillies auprès d’enfants et d’adolescents PKFC.
  • Elle analyse les relations familiales au moyen d’entretiens qualitatifs et d’une recherche visuelle.
  • Elle illustre les scripts mentaux de la paternité et de la vie familiale chez des jeunes de République démocratique du Congo.
  • Elle identifie la pensée magique comme une manière de faire face à l’absence du père et aux difficultés qui y sont liées dans les sociétés patrilinéaires.
  • Elle enrichit les connaissances limitées sur les orphelins de père en Afrique subsaharienne.

Des abus sexuels commis lors des opérations de maintien de la paix des Nations unies (ONU) sont signalés depuis les années 1990, période où les opérations de soutien à la paix se sont rapidement multipliées et renforcées. À mesure que l’on prenait conscience des contacts sexuels entre des membres des forces de maintien de la paix et les populations locales, des mécanismes et des politiques ont été mis en place pour prévenir ce qui fut reconnu comme un problème systémique d’exploitation et d’abus sexuels (EAS). Si l’ampleur des EAS varie selon des facteurs propres à chaque mission, comme la taille et la composition des contingents, toutes les missions de l’ONU à ce jour ont été entachées d’une manière ou d’une autre par des accusations d’EAS, ce qui indique bien la gravité du défi qu’elles représentent pour le maintien de la paix (Nordås et Rustad, 2013). En 2003, l’ONU a adopté une position de « tolérance zéro » et annoncé des « dispositions spéciales visant à prévenir l’exploitation et les abus sexuels » (Assemblée générale des Nations unies, 2003). Depuis, l’organisation déconseille fortement toute forme d’interaction sexuelle entre son personnel de maintien de la paix et les bénéficiaires de l’aide, en raison d’un déséquilibre de pouvoir présumé. Malgré ces règles, deux décennies plus tard, les abus sexuels restent très répandus.

Fait essentiel, les femmes et les hommes ne sont plus les seuls au centre des discussions sur les EAS commis par des casques bleus. Depuis 2007, les enfants conçus lors de relations sexuelles entre du personnel de maintien de la paix de l’ONU et des femmes et des filles locales sont reconnus comme une conséquence non voulue du maintien de la paix (Assemblée générale des Nations unies, 2007). Désignés par l’euphémisme « bébés de la paix », les enfants de pères casques bleus (PKFC) ont fait sporadiquement la une des médias internationaux, mais il existe peu de données empiriques à leur sujet (Bastick et al., 2007 ; Simić et O’Brien, 2014). La première étude consacrée aux PKFC a montré qu’en Haïti, les mères se retrouvaient souvent seules pour assumer la charge des enfants et les élevaient dans des conditions de dénuement socio-économique extrême (Lee et Bartels, 2019 ; Vahedi et al., 2019). Lee et Bartels (2019) ont constaté que, dans des communautés haïtiennes démunies où beaucoup manquaient de biens essentiels à la survie, les difficultés financières étaient à la fois un facteur clé poussant des femmes et des filles à avoir des relations sexuelles avec des casques bleus et une conséquence majeure de l’abandon par ces pères (Banque mondiale, 2021b). Cela suggère que les casques bleus qui se soustraient à leurs obligations paternelles accroissent la vulnérabilité économique et sociale des mères et, par voie de conséquence, laissent leurs enfants grandir dans des conditions défavorables.

La présente étude prend les missions de maintien de la paix en République démocratique du Congo (RDC) comme étude de cas pour combler l’important manque de connaissances sur les parcours de vie des PKFC. La Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO, anciennement MONUC) est l’une des interventions les plus importantes de l’ONU par sa taille (une force de maintien de la paix de 20 000 personnes à son maximum), son budget (1,5 milliard de dollars américains par an à son maximum) et sa durée (de 1999 à aujourd’hui) (UN Peacekeeping, 2021). Elle est aussi largement mise en cause dans des scandales et des accusations d’EAS (Kovatch, 2016). La durée de la mission, l’importance des effectifs armés et l’étendue des accusations laissent penser que les PKFC sont nombreux en RDC. En outre, la RDC reste l’un des pays les plus pauvres et les plus touchés par les conflits au monde, avec des déséquilibres structurels, des marchés du travail informels et des relations sexuelles transactionnelles qui font augmenter le nombre d’enfants conçus avec du personnel de maintien de la paix. Classée 175e sur 189 pays selon l’indice de développement humain, la RDC compte 73 % de sa population vivant avec moins de 1,90 dollar américain par jour (Banque mondiale, 2021a). Des niveaux élevés de pauvreté, l’instabilité politique et des normes de genre inéquitables risquent d’alourdir les conséquences de l’absence des pères casques bleus (Programme des Nations unies pour le développement, 2019). C’est pourquoi l’équipe de recherche estime qu’explorer la situation des PKFC en RDC peut fournir une base essentielle à d’autres recherches et à une conceptualisation plus large de leurs parcours de vie. Avant de décrire la méthode et les résultats empiriques, l’article présente brièvement les débats scientifiques dans lesquels s’inscrit cette recherche.

Les enfants nés de la guerre

Les enfants nés de relations sexuelles entre des soldats étrangers (membres de forces militaires ou de maintien de la paix étrangères) et des mères civiles locales sont désignés dans la littérature scientifique comme des enfants nés de la guerre (en anglais Children Born of War, CBOW) (Lee et Mochmann, 2015). Bien qu’il n’existe aucune donnée fiable sur leur nombre, leur existence est considérée comme un phénomène mondial et significatif : des estimations prudentes font état d’au moins 500 000 enfants nés lors de divers conflits du XXe siècle (Grieg, 2001). Des recherches menées dans différents contextes géopolitiques et historiques ont montré que les CBOW forment des groupes marginalisés qui affrontent des difficultés semblables en grandissant (Lee, 2017). Des études psychologiques montrent une prévalence plus élevée d’adversités dans l’enfance, de maltraitance et de troubles psychiatriques comme la dépression et l’anxiété (Glaesmer et al., 2012, 2017 ; Kaiser et al., 2015). La stigmatisation et l’ostracisme, en particulier, sont des expériences formatrices de l’enfance et de l’adolescence de beaucoup de CBOW, qui marquent leur développement émotionnel (Aßmann et al., 2015 ; Stelzl-Marx, 2015). La perception courante des CBOW comme « illégitimes » ou « étrangers » complique le développement de leur identité et nuit à leur place au sein des familles et des communautés (Wagner et al., 2022b).

Comme les CBOW grandissent rarement avec leur père, les relations avec les autres membres de la famille pèsent de façon déterminante sur leur bien-être psychosocial (Stelzl-Marx, 2015). Leurs perceptions de la famille restent pourtant peu explorées, et peu d’études ont cherché à comprendre comment l’incertitude sur leur origine biologique affecte leur sentiment de soi et de sens. Les études qui ont exploré les questions essentielles liées à la paternité ont montré que l’absence du père et la non-révélation de l’ascendance paternelle sont des aspects déterminants de la perception de soi des CBOW, susceptibles de conduire à des crises identitaires (Denov et Piolanti, 2020 ; Mitreuter et al., 2019 ; Stelzl-Marx, 2009). Cette incertitude pousse finalement beaucoup de CBOW à se lancer à la recherche de leur père, souvent avec un succès limité.

Contrairement aux enfants nés à la suite d’autres conflits d’Afrique centrale, dont les mères ont souvent été enlevées, violées ou mises enceintes de force (par exemple les enfants conçus pendant le génocide rwandais ou pendant le conflit de l’Armée de résistance du Seigneur dans le nord de l’Ouganda), les circonstances de la conception des PKFC sont souvent moins violentes, et parfois consenties (Lee, 2017). Néanmoins, les pères casques bleus qui conçoivent des enfants dans des relations asymétriques avec des femmes locales se soustraient généralement à leurs responsabilités, si bien que l’éducation des PKFC revient à des mères seules ou dans d’autres configurations familiales (Lee et Bartels, 2019 ; Vahedi et al., 2019). L’absence des pères casques bleus accroît le risque pour les PKFC de vivre dans la pauvreté et restreint leurs réseaux de soutien familiaux. Du fait du non-engagement de leur père et de son identité inconnue, les PKFC partagent des points communs culturels avec les orphelins de père, dont les conditions de vie ont été plus largement étudiées.

Les orphelins de père en Afrique subsaharienne

Comme aucune des personnes participantes ne vivait avec son père biologique, cette recherche s’inscrit dans les débats scientifiques sur les enfants qui grandissent dans des foyers sans père. Bien que les normes de la famille et de la parenté évoluent partout en Afrique, la structure familiale en contexte patriarcal comprend traditionnellement les parents, les enfants et plusieurs générations d’autres proches, comme les grands-parents et les frères et sœurs non mariés (Odimegwu et al., 2020). Officiellement, un orphelin est un enfant qui a perdu l’un de ses parents ou les deux à la suite d’un décès (UNICEF, 2006). En Afrique subsaharienne (ASS), toutefois, le terme sert aussi à désigner les « orphelins sociaux », des enfants dont les membres de la famille ne peuvent pas s’occuper d’eux ou les ont abandonnés en raison de circonstances comme la pauvreté (Johnson et al., 2012). Les réseaux familiaux multigénérationnels jouent un rôle central dans la prise en charge des jeunes séparés de l’un de leurs parents ou des deux (Odimegwu et al., 2020). C’est particulièrement important dans les contextes de pauvreté, où les infrastructures publiques offrant d’autres formes d’aide font défaut (Aldersey et al., 2016) et où les orphelinats sont souvent mal équipés, des données faisant état d’un manque de lits, de nourriture et de vêtements (De Buhr, 2006).

Si certaines recherches sur les orphelins de père ont relevé des indicateurs d’un moindre bien-être de l’enfant (Amato, 2005 ; McLanahan et al., 2013), la plupart des études suggèrent que des dimensions familiales saines comme l’affection et la communication comptent davantage que la structure familiale. Des équipes de recherche ont cependant noté que des problèmes de santé mentale et de développement peuvent survenir si l’absence d’un parent entraîne un faible revenu du foyer ou un manque général de soutien (Golombok, 2015 ; Weinraub et al., 2002). Dans le même sens, Richter et Morrell (2006) soutiennent que les conséquences psychologiques et sociales pour les enfants varient selon le contexte et les raisons de l’absence parentale. Dans les sociétés patrilinéaires comme la RDC, les enfants naissent dans la famille de leur père, et c’est surtout au père qu’il revient de subvenir à leurs besoins (Tonheim, 2012). L’absence du père expose davantage les enfants à l’insécurité financière et à la privation d’autres biens essentiels (par exemple Eddy et al., 2013 ; Hermenau et al., 2015 ; Operario et al., 2008). Les effets du fait de grandir sans père sont donc ancrés dans la culture. Alors que la filiation paternelle paraît moins déterminante dans les études menées dans les cultures occidentales, les résultats issus de sociétés patrilinéaires, où la lignée du père détermine le statut social des enfants, sont différents.

L’Afrique du Sud connaît l’un des taux d’absence paternelle les plus élevés au monde et est ainsi devenue le centre de la recherche sur les orphelins et enfants vulnérables (OEV) en ASS (Hall et Sambu, 2018). Hall et Sambu estiment que moins d’un tiers des enfants sud-africains vivent avec leurs deux parents biologiques. Des recherches antérieures en Afrique du Sud ont montré que la structure familiale (nucléaire, monoparentale, élargie) est liée aux résultats scolaires (Operario et al., 2008). En outre, la présence du père s’est révélée associée à la satisfaction des besoins fondamentaux des enfants et à un développement psychologique et cognitif sain (Eddy et al., 2013). La disponibilité limitée des ressources (par exemple l’accès aux soins, à la scolarité, à l’héritage) pourrait réduire encore leurs chances de parvenir à une stabilité sociale et peser à long terme sur leur bien-être psychologique (Hermenau et al., 2015).

Les estimations nationales pour la RDC indiquent que 12 % des enfants ne vivent avec aucun de leurs parents et que 26 % vivent uniquement avec leur mère (UNICEF, 2018). La probabilité de devenir orphelin de père augmente avec l’âge et est plus élevée en zone urbaine et dans les quartiers pauvres (UNICEF, 2018). En RDC, des ressources importantes circulent au sein des réseaux familiaux et communautaires pour aider à élever les enfants abandonnés ou séparés d’un parent (De Herdt, 2007 ; Shapiro et Oleko Tambashe, 2001). Liés aux structures claniques, les réseaux de parenté font des efforts considérables pour aider les mères seules à prendre soin des enfants (Foster, 2007). Il manque néanmoins des témoignages directs d’orphelins de père, et l’on sait peu de chose des scripts socioculturels qui façonnent les perceptions de la famille chez les enfants dans ce contexte. Les OEV qui vivent dans des familles élargies pourraient se retrouver dans un « rôle subalterne » et ne pas bénéficier des mêmes droits ni des mêmes privilèges que les enfants biologiques du foyer, surtout lorsque les ressources sont déjà rares et ne permettent pas de scolariser tous les enfants (Tonheim, 2012 ; Verhey, 2004). Cela met en évidence le lien important entre structure familiale et bien-être économique et illustre ce que l’absence du père implique pour les PKFC.

La présente étude

Bien que tout indique que les PKFC forment un groupe important parmi les CBOW, leur point de vue est totalement absent du discours scientifique et politique (Lee, 2017). En analysant le regard de 35 PKFC sur leurs relations familiales, la présente étude comble trois lacunes importantes de la recherche sur les CBOW. Premièrement, les études scientifiques sur les relations familiales et l’identité familiale des CBOW sont rares. Le rôle des pères, en particulier, reste largement inexploré. Oliveira et Baines (2020) et Mitreuter et al. (2019) offrent un point de départ pour discuter de ce que la paternité devrait impliquer aux yeux des CBOW, mais de nombreux aspects de leurs récits biographiques singuliers et de leur situation familiale restent mal compris. La présente étude s’intéresse à la manière dont les PKFC se représentent leur famille au regard de l’absence de leur père et de racines paternelles tenues secrètes, ce qui constitue une contribution essentielle au champ de recherche sur les CBOW. Deuxièmement, les témoignages existants de CBOW reposent surtout sur leur point de vue d’adultes, qui ne rend peut-être pas fidèlement compte de leurs préoccupations d’enfants et d’adolescents. En interrogeant des PKFC de 6 à 19 ans, l’étude présente leurs perceptions à des stades plus précoces de la vie et évalue la manière dont leur histoire singulière influe sur la formation de leur sentiment de soi. Troisièmement, la comparaison des expériences de CBOW dans des conflits récents a mis en évidence des similitudes et des différences selon les lieux géopolitiques, mais il existe peu d’études de cas en ASS (Lee, 2017). L’étude aborde cette question en explorant la relation des PKFC avec leur famille dans l’est de la RDC et en rapprochant leurs expériences de celles des orphelins de père en ASS. Les résultats enrichissent ainsi les connaissances limitées sur les CBOW et les OEV en ASS.

Méthode

Au total, 35 entretiens individuels ont été menés avec des jeunes du Congo : 22 avec des enfants de 6 à 12 ans et 13 avec des jeunes de 13 à 19 ans. Selon le groupe interrogé, l’équipe a combiné entretiens semi-directifs et recherche visuelle participative pour explorer les expériences des jeunes et examiner le rôle de la famille dans les parcours de vie des PKFC. Comme on s’attendait à ce que les enfants se prêtent moins bien à un format d’entretien classique, on leur a posé moins de questions et on les a plutôt fait participer à un dessin de la famille et à une tâche de photo-élicitation (Fury et al., 1997 ; Kaplan et Main, 1986). Les jeunes de 13 à 19 ans ont reçu des questionnaires plus détaillés et plus longs sur leurs perceptions de la famille et de l’identité, et n’ont pas participé à la recherche visuelle.

La stratégie de recueil des données a été conçue dans le cadre d’une étude plus large, à méthodes mixtes, qui a exploré les relations entre casques bleus et civils en RDC de mai à août 2018. L’autorisation de parler aux jeunes a été donnée par les personnes qui en avaient la garde, recrutées par la technique de la boule de neige et ayant auparavant livré leur propre point de vue en entretien. L’assentiment verbal des jeunes a ensuite été obtenu directement. Les enfants de six ans ou plus pouvaient participer si la personne qui en avait la garde déclarait que l’enfant connaissait son ascendance paternelle. Le présent article porte exclusivement sur les données recueillies auprès des PKFC. D’autres informations sur l’étude plus large et sur les entretiens menés avec les personnes ayant la garde de PKFC se trouvent dans Wagner et al., 2020.

Les entretiens ont eu lieu à Bukavu, Kalemie, Beni, Bunia, Kisangani et Goma, villes où des bases de l’ONU avaient été établies. Les sites ont été choisis en fonction de la taille de la base, des années d’activité et de la nationalité du pays fournisseur de contingents. Deux partenaires communautaires ont mis en œuvre l’étude : la Multidisciplinary Association for Research and Advocacy in the Kivus by United Junior Academics (MARAKUJA) et Solidarité féminine pour la paix et le développement intégral (SOFEPADI). MARAKUJA est une organisation à but non lucratif qui met en réseau la recherche congolaise pour réaliser des projets de recueil de données à grande échelle ; elle a facilité la recherche plus large à méthodes mixtes. SOFEPADI est une organisation non gouvernementale qui défend l’égalité de genre et les droits des femmes. Deux assistantes de recherche de SOFEPADI, qui avaient déjà l’expérience du travail avec des populations vulnérables, ont mené les entretiens qualitatifs analysés ici. Elles avaient suivi, avant l’étude, une formation de cinq jours sur l’éthique de la recherche, la gestion des données et le recueil de données auprès de jeunes.

Le paradigme du dessin de la famille

Au cours des vingt dernières années, la manière de penser les enfants a profondément changé : on les considère désormais comme porteurs de points de vue singuliers, plutôt que comme des reproducteurs de savoirs en chemin vers l’âge adulte (Einarsdottir et al., 2009). La recherche avec des enfants soulevant des difficultés spécifiques (par exemple la capacité à consentir et la qualité des informations recueillies), la recherche a débattu des outils de recueil les mieux adaptés à leurs capacités émotionnelles et cognitives. Les méthodes fondées sur le dessin sont considérées comme un outil nuancé et ludique pour accéder à la psychologie des enfants, ce qui leur a valu une popularité particulière dans le travail avec de très jeunes enfants (Mitchell, 2008). Comme le dessin fonctionne en grande partie indépendamment des capacités et du développement linguistiques, il est polyvalent et très utilisé dans les contextes où le niveau d’instruction formelle des personnes interrogées est inconnu et où les compétences verbales en entretien restent limitées. Le paradigme du dessin de la famille (en anglais family drawing paradigm, FDP) est reconnu comme une technique standardisée qui aide à comprendre la place de l’enfant dans l’unité familiale et les relations familiales (par exemple Gullone et al., 2006 ; Madigan et al., 2003 ; Roe et al., 2006). Conçu pour accéder aux modèles représentationnels de la famille dans la petite enfance (Fury et al., 1997 ; Kaplan et Main, 1986), le FDP a été adopté en contexte clinique pour explorer des aspects de la séparation familiale (Carmela et al., 2019) et des dysfonctionnements familiaux (Arteche et Murray, 2011). Dans la présente étude, les dessins de famille ont servi à explorer la composition du foyer des PKFC et leurs liens avec les membres de la famille, y compris lorsque ces personnes étaient absentes. Pour faciliter ces conversations, on a demandé aux enfants de 6 à 12 ans de « dessiner ta famille » sur la feuille A4 fournie, avec un choix de crayons de couleur. Aucune autre consigne n’était donnée. Comme les dessins étaient produits dans un contexte culturel particulier, chacun était suivi d’une discussion qui invitait l’enfant à décrire son dessin terminé et à en expliquer les choix. Dans le cadre de l’évaluation, les assistantes de recherche reprenaient chaque personnage du dessin et demandaient : « Peux-tu me dire quelque chose sur cette personne ? » Les commentaires des enfants ont servi de base pour évaluer dans quelle mesure le matériau visuel reflétait leur situation de vie.

Entretiens semi-directifs

Les guides d’entretien, avec leurs questions thématiques et leurs relances, ont été construits pour répondre à la situation singulière des PKFC, tout en s’appuyant sur la littérature existante sur la famille et l’identité chez les CBOW (Lee et Mochmann, 2015 ; Lee, 2017 ; Mitreuter et al., 2019). Rédigés d’abord en anglais, les guides ont été traduits en kiswahili, en lingala et en français, puis rétrotraduits de façon indépendante pour en vérifier l’exactitude, les divergences étant discutées au sein de l’équipe de recherche. Les entretiens se déroulaient en kiswahili, en lingala ou en français, selon la préférence de la personne participante. Des membres de l’équipe de SOFEPADI ont évalué les questions du point de vue de la sensibilité culturelle, de la pertinence et de l’adéquation. Les guides pour les enfants comportaient des questions sur (1) la composition de la famille, (2) le sentiment d’appartenance, (3) l’acceptation par la famille et la communauté, (4) les connaissances sur l’ONU et la relation avec leur père. Dans la première partie de l’entretien, on leur demandait de décrire leur situation de vie et leurs relations avec les membres de leur famille, au moyen du FDP. Venaient ensuite des questions thématiques et des relances sur leur sentiment d’appartenance et d’acceptation. La dernière partie de l’entretien recourait à la photo-élicitation, comme élément visuel, pour amener les PKFC à parler plus en détail de leur relation avec leur père (Harper, 2002 ; Pyle, 2013). Concrètement, on montrait aux enfants des photographies de personnel de la MONUSCO jouant avec des enfants congolais. Ces photos (tirées du site Web de l’ONU) devaient susciter des commentaires sur l’ONU et sur les pères casques bleus sans mentionner explicitement l’ascendance des PKFC.

Les jeunes de 13 ans et plus, dont on attendait une formation identitaire plus avancée, recevaient des questions plus détaillées et plus longues sur la manière dont leur représentation de la famille, ou son absence, façonnait la construction de leur identité. On les invitait à parler de (1) la composition de leur famille, (2) leurs connaissances sur leur père et leurs émotions à son égard, (3) leur relation avec leur mère, (4) leur sentiment d’appartenance et d’acceptation, (5) la communication souhaitée avec leur père et (6) leurs contacts avec d’autres PKFC. Une différence importante entre les entretiens avec les enfants et ceux avec les adolescents tenait à ce que les entretiens avec les enfants ne faisaient pas explicitement référence à l’histoire des PKFC, tandis que ceux avec les adolescents abordaient directement leur ascendance dans les questions, par exemple : PKFC de 6 à 12 ans : « Certaines personnes pensent peut-être que tu n’es pas comme les autres enfants de ta communauté, que tu as quelque chose de plus spécial. Sais-tu pourquoi elles pourraient dire cela ? » PKFC de 13 ans et plus : « Certaines personnes pensent peut-être que tu as quelque chose de différent ou de spécial à cause de l’identité de ton père. Est-ce quelque chose que tu as remarqué ? » Il s’agissait de limiter le risque que des enfants découvrent des informations non révélées sur leur origine, tout en permettant à l’équipe de recherche d’apprécier si les aspects identitaires liés au fait d’être PKFC étaient réellement perceptibles pour les enfants. Les guides d’entretien complets figurent en annexe de l’article. Les questions étaient larges, ouvertes et ajustées aux réponses des jeunes et à leur disposition à partager leur vécu (Aitken, 2001). Des relances non directives donnaient une structure tout en laissant les PKFC conduire la discussion. Le but était que les jeunes se sentent à l’aise pendant l’entretien, sans pression pour rester dans le sujet et de mener à bien une activité de recherche au détriment de leur bien-être.

La durée de chaque entretien dépendait de l’ouverture de la personne participante et de sa disposition à livrer des informations. En raison du questionnement non intrusif (style d’entretien large et ouvert) et des capacités cognitives et émotionnelles variables des jeunes pour répondre aux questions, la durée des entretiens variait. La plupart duraient de 15 à 20 minutes, l’exercice du dessin de la famille occupant environ la moitié du temps de l’entretien avec les enfants. Selon les préférences de chaque jeune, les entretiens se déroulaient le plus souvent à l’extérieur, dans un endroit calme, ou à domicile, pourvu que le lieu offre assez d’intimité. À la demande des enfants de 6 à 12 ans, leur mère pouvait assister à l’entretien en observatrice silencieuse. Tous les entretiens ont été enregistrés sur des appareils Zoom H4n Pro, puis transcrits mot à mot et traduits en anglais par des services de traduction professionnels.

Approbation éthique

Les entretiens avec les jeunes ont d’abord été discutés avec les personnes qui en avaient la garde, et leur consentement éclairé a été obtenu. Ayant elles-mêmes participé à la recherche, ces personnes en comprenaient les objectifs. On a dit aux PKFC que partager leurs idées était utile et important pour que les personnes qui cherchent à améliorer leur situation puissent comprendre leur ressenti. Après une présentation du projet adaptée à leur âge, les jeunes ont donné en personne leur consentement verbal. Il a été renoncé au consentement écrit en raison des niveaux d’alphabétisation vraisemblablement variables et de l’approche centrée sur l’enfant, qui réduisait les risques éthiques. Les personnes ayant la garde comme les PKFC ont pu poser des questions et pouvaient retirer leur consentement à tout moment. Aucune information permettant l’identification n’a été recueillie, et la recherche s’est déroulée dans des lieux privés, souvent au domicile des PKFC. Le protocole de l’étude a été approuvé par le comité d’éthique de l’université de Birmingham (ERN_18-0083) et par l’université Queen’s (6019042). La participation n’a donné lieu à aucune compensation financière, mais des rafraîchissements ont été offerts pendant l’entretien.

Analyse des données

L’analyse thématique qualitative, guidée par les données, a été réalisée avec NVivo 12.2.0. Les transcriptions traduites et saisies ont été examinées selon une démarche inductive et exploratoire (Walters, 2001 ; Maxwell, 2012). La personne qui signe en premier a produit les codes initiaux en lisant les transcriptions pour y repérer les thèmes émergents et en découpant le contenu en unités de sens précises (Mayring, 2004). Elle a ensuite relu les entretiens à un niveau latent et interprétatif, en dégageant les récits et les motifs communs du contenu sémantique et en établissant des liens entre les codes (Braun et Clarke, 2006). Les codes issus des entretiens qualitatifs ont été triangulés avec ceux issus de l’analyse du FDP. En adaptant des éléments de l’échelle d’évaluation de Tognazzo (1999), l’examen des dessins de famille a porté sur l’interprétation du contenu plus que sur le niveau graphique. Comme pour le codage des transcriptions, la personne qui signe en premier a repéré les tendances d’ensemble concernant des éléments présents dans plusieurs dessins (Stanczak, 2007). Il en est résulté une évaluation de la cohésion de l’unité familiale : (a) l’inclusion et l’exclusion des membres de la famille (qui figure sur le dessin) et (b) la présentation des membres de la famille (comment les personnages sont placés et caractérisés). L’importance de ces deux aspects a déjà été discutée dans des études sur l’identité familiale, qui ont montré que la composition de la famille et le regroupement des personnages sont un indicateur de l’ajustement de l’enfant à une vie familiale transformée, par exemple de sa réaction au conflit conjugal (Dunn et al., 2002).

Le livre de codes des thèmes, catégories et sous-catégories a été partagé et discuté avec l’ensemble de l’équipe de recherche. Les assistantes de recherche de SOFEPADI qui avaient mené les entretiens, ainsi que des personnes congolaises chargées de la traduction, ont été consultées pendant le codage pour examiner les thèmes de façon critique et intégrer à l’analyse des connaissances pertinentes sur la culture congolaise.

Dans la suite de l’article sont présentées les conceptualisations de la famille produites par les PKFC. La première section décrit les relations avec les membres de la famille, ou leur absence, telles qu’elles sont vécues au quotidien ; elle aborde les conséquences de l’absence des pères et le rôle des mères et de la famille maternelle dans l’éducation des PKFC. La deuxième section rend compte des modèles représentationnels de la famille exprimés dans le FDP. Des citations et des dessins représentatifs illustrent les thèmes clés des conversations, en reconnaissant qu’ils ont été choisis par l’équipe de recherche, non congolaise, ce qui peut introduire un certain biais culturel dans l’analyse.

Résultats

Conformément aux critères d’inclusion, chaque PKFC connaissait son ascendance paternelle. Pourtant, peu évoquaient les circonstances de leur conception ou la relation entre leurs parents. La plupart n’avaient jamais vécu avec leur père ni passé de temps avec lui, et beaucoup ne connaissaient pas son nom. La majorité avaient appris que leur père était parti autour de la grossesse ou de la naissance. Au moment des entretiens, en 2018, aucune des personnes participantes n’était en contact avec son père, sauf dans un cas, où le père, congolais, travaillait pour le maintien de la paix de l’ONU en République centrafricaine. Deux PKFC (une fratrie gémellaire) recevaient à l’occasion une aide de leur père, sous forme de vêtements. Dans tous les autres cas, les jeunes ne signalaient aucune contribution financière de leur père au foyer où se déroulait leur vie au moment de l’entretien. Les PKFC précisaient rarement l’origine ethnique de leur père, mais le désignaient comme un homme blanc ou noir, un Européen ou un étranger. Une partie des jeunes indiquaient sa nationalité, notamment béninoise, népalaise, marocaine et tanzanienne.

La majorité des PKFC vivaient dans la pauvreté, sans accès suffisant à la nourriture, de logement, d’éducation, de fournitures scolaires, de vêtements ou de produits d’hygiène. Si le degré de ces besoins non satisfaits variait, chacun avait du mal à accéder à au moins une ressource de base. Les situations de vie des PKFC étaient très diverses. Selon leurs dires, aucun enfant n’était élevé par ses deux parents biologiques et peu vivaient avec un beau-père. Il était en revanche assez courant que l’éducation des PKFC revienne à d’autres proches : la moitié des jeunes vivaient dans le foyer de leurs grands-parents maternels ou de leurs tantes et oncles. Un tiers des PKFC ne vivaient plus avec leur mère, en raison du décès de celle-ci, d’un abandon, d’une vie à l’étranger ou d’un départ pour une autre ville. Trois PKFC racontaient que leur mère ne revenait que rarement dans leur concession. Il arrivait que des PKFC perdent le contact avec leurs frères et sœurs, et aucun témoignage ne faisait état d’un soutien de la part d’une sœur ou d’un frère plus âgé.

Le père et la famille paternelle

Les jeunes ont fait état de plusieurs difficultés liées à l’absence de père. D’abord et surtout, la grande majorité évoquaient les conséquences financières du peu de soins paternels. Des jeunes de tous âges exprimaient leur frustration devant le manque de soutien matériel de leur père, ce qui montre que même les plus jeunes jugeaient injuste leur accès insuffisant aux ressources et le reliaient directement à l’absence paternelle. Par exemple : « Je me souviens de ma mère, mais je ne sais rien de mon père. C’est pour ça que j’ai toujours faim. S’il vivait avec moi, je n’aurais pas faim. » (Bukavu, 10 ans). Les PKFC imaginaient que, s’il avait été là, leur père aurait subvenu à leurs besoins et contribué à leur bien-être général.

Les plus jeunes expliquaient que montrer aux autres ce que l’on reçoit de son père, par exemple des vêtements ou des jouets, était une question de fierté et d’acceptation sociale ; ne pas pouvoir le faire les mettait à l’écart : « Mes amis me dénigrent parfois en disant que j’utilise leurs poupées sans jamais apporter les miennes. Ça me rend triste, ça me contrarie, et ça me fait penser à mon père parti. Ils m’insultent parfois en disant que j’ai perdu la tête, que je suis bête, imbécile et pauvre. Ils m’insultent comme ça à cause de la pauvreté. » (Bukavu, 12 ans). Cela suggère que les contraintes économiques, conjuguées à l’absence de père, avaient des répercussions sociales.

La privation économique empêchait aussi beaucoup de jeunes d’accéder à l’éducation formelle ou d’aller au bout de leur scolarité. La RDC étant une société patrilinéaire, les jeunes considéraient largement qu’il revenait au père de veiller à ce que les jeunes poursuivent leurs études. Faute de possibilités d’éducation, ces jeunes estimaient que leur père avait failli en n’assumant pas cette responsabilité, les laissant avec moins de perspectives que leurs pairs, comme l’illustre ce témoignage : « Je suis triste, et ça me déçoit, parce que mon père n’a jamais payé mon école. J’aimerais qu’il m’emmène à l’école et qu’il m’aide à acheter des chaussures et des vêtements. » (Bukavu, 12 ans).

L’absence du père était décrite comme un manque de soutien social et de guidance émotionnelle face aux difficultés quotidiennes, en particulier quand s’y ajoutaient des conditions de vie difficiles. Plusieurs PKFC montraient des signes de dépression ou d’anxiété que ces jeunes associaient aux tensions de leur vie quotidienne et au manque de soins paternels : « Ma mère va toujours à droite à gauche. Mes voisins me détestent et disent que je dois chercher mon père. Je m’inquiète beaucoup ; je ne suis pas assez stable pour vivre une vie pareille. Alors je me demande souvent où est mon père en disant : “Papa, où es-tu ? Viens me chercher.” » (Kisangani, 15 ans). Beaucoup de PKFC ne comprenaient pas vraiment les raisons de l’absence de leur père et vivaient le manque non seulement d’une relation avec lui, mais aussi de toute connaissance à son sujet. Les PKFC de l’étude disposaient rarement de récits ou d’informations sur leur origine paternelle : « Depuis ma naissance, je n’ai jamais eu l’occasion d’apprendre quoi que ce soit sur lui, à part que j’en ai un. Je ne sais vraiment rien de lui. Je n’ai jamais entendu sa voix, pas une seule fois. » (Bukavu, 13 ans). Ce manque de souvenirs, ou de représentation du père dans les foyers des participants, rend son absence plus totale et plus pesante.

Les PKFC semblaient néanmoins hésiter à poser des questions sur le sujet, peut-être pour éviter des confrontations déroutantes ou pour respecter les normes sociales de respect envers leur mère. Faute de connaître cette part essentielle de leur biographie, des PKFC construisaient des histoires justifiant ou expliquant le départ de leur père, afin de combler en partie ce vide : « Ma mère m’a dit que mon père était venu pour le service. Puis il a mis ma mère enceinte et il est parti pour l’Amérique. Peut-être que sa mission était terminée et qu’il devait partir, je ne sais pas. » (Kisangani, 13 ans). Ces expériences font écho à celles rapportées par des jeunes dans des contextes semblables en ASS (Manyatshe, 2013 ; Nduna et Sikweyiya, 2015).

Plusieurs jeunes de 13 ans et plus étaient aux prises avec l’incertitude quant à leur lignée et à leur appartenance ethnique. Ne pas connaître la nationalité de leur père rendait difficile, pour une partie des jeunes, de se situer dans un groupe de référence racial : « Ma mère m’a donné un nom congolais. Les gens disent que je suis du Congo à cause de la couleur de ma peau. Parfois, ils le contestent aussi en disant que je ne suis pas du Congo. Ça me blesse. » (Kisangani, 13 ans). Alors que la famille joue un rôle crucial pour aider les jeunes à faire face aux facteurs de stress qui touchent leur sentiment de soi, les PKFC de l’étude devaient souvent résoudre seuls la question de leur identité.

Les contrats générationnels implicites des structures familiales patriarcales déterminent la valeur sociale des groupes de parenté paternelle et font des hommes les porteurs de l’identité culturelle. Comme les mères avaient du mal à révéler l’identité du père ou s’y refusaient, il manquait aux PKFC non seulement le soutien de leur père en tant que personne, mais aussi celui de leur famille et de leur clan paternels. Dans le même ordre d’idées, les PKFC rapportaient que les difficultés liées à l’absence de leur père étaient aggravées par un sentiment d’illégitimité, dû à l’ignorance de leurs liens familiaux et de leur tribu. Du fait de ces liens manquants, les PKFC pourraient rencontrer à long terme des difficultés en matière d’héritage ou de mariage et, par conséquent, avoir plus de mal à fonder leur propre famille. Pour de nombreux Congolais, le mariage est un moyen d’assurer la continuité de la lignée, l’accès aux ressources et l’acceptation sociale par l’affiliation à un clan. Les pères et les familles paternelles servent ainsi de lien entre la famille et la société (Makofane, 2015). En l’absence de leur père, les jeunes s’appuyaient de plus en plus sur leur mère seule et sur les réseaux familiaux maternels. C’est pourquoi l’analyse porte maintenant sur le rôle des mères et sur les conséquences des familles non nucléaires.

La mère et la famille maternelle

Le soutien et l’amour des mères sont particulièrement essentiels au bien-être des enfants dans les foyers monoparentaux. Dans la présente étude, les PKFC faisaient état de sentiments conflictuels envers leur mère et de relations mère-enfant chargées de tensions. Des jeunes évoquaient de longues périodes de séparation d’avec leur mère, ou ne la voyaient que par intermittence. Dans ces cas, la mère vivait généralement ailleurs ou partait dans d’autres provinces pour un emploi ou une nouvelle relation. C’est cohérent avec les recherches antérieures en ASS, qui soulignent la migration des mères seules vers les villes pour travailler, tandis que les grands-mères élèvent les enfants (De Herdt, 2007 ; Odimegwu et al., 2020). Lorsque les mères étaient parties tout en gardant une relation avec leur enfant, elles contribuaient en général au revenu de la famille qui l’accueillait. Dans d’autres cas, les PKFC pensaient que leur mère était partie pour commencer un nouveau chapitre de sa vie sans ses enfants, comme dans ce témoignage : « Je ne parle plus à ma mère. Elle est à Kinshasa ; ici je vis avec mes grands-parents. Je ne connais pas vraiment mes frères et sœurs parce que je ne vis pas avec eux. J’ai vécu avec l’un d’eux seulement pendant peu de temps. Je n’ai jamais vu mon père, et je n’ai vu ma mère que peu de temps. » (Kisangani, 15 ans).

Beaucoup de PKFC vivaient dans une famille élargie. La relation avec les membres de la famille élargie ou du groupe de parenté était généralement décrite comme nourricière et soutenante. Dans certains cas, des figures d’attachement vivant sous le même toit, comme des grands-parents maternels, des oncles ou des tantes, comblaient le vide parental dans la vie des PKFC. Conformément à ce qui a été décrit comme la « paternité sociale » des OEV (Denov et Piolanti, 2020 ; Nduna et Sikweyiya, 2015 ; Richter et Morrell, 2006), des PKFC trouvaient d’autres figures paternelles chez des hommes adultes. Un témoignage l’explique :

Ma mère a accouché de moi, puis elle est partie en m’abandonnant quand j’avais deux mois. Elle est allée me laisser chez mes grands-parents. Quand mon oncle a vu que je souffrais là-bas, il est venu me chercher pour me prendre chez lui, quatre ans plus tard. Il a commencé à beaucoup me soutenir : me nourrir, m’acheter des vêtements et des chaussures, me scolariser, tout. En ce moment, je vis toujours chez mon oncle, où l’on prend bien soin de moi. On me considère comme si mon oncle était mon père et ma tante ma mère. (Bukavu, 14 ans)

Traditionnellement, en RDC, les enfants sans père sont élevés au sein d’un foyer plus large et les mères sont soutenues par des proches. Après avoir conçu un enfant avec du personnel de maintien de la paix de l’ONU, des mères ont parfois subi la stigmatisation et le rejet de leur famille (Wagner et al., 2020). Les réseaux familiaux à faibles revenus n’étaient pas toujours en mesure d’assumer le coût de l’éducation des enfants. Dans les cas extrêmes, les PKFC perdaient tout lien avec les réseaux familiaux maternels, et les mères devaient subvenir aux besoins économiques en plus d’assumer seules le rôle de soin. Beaucoup de mères étaient jeunes au moment de la naissance et n’avaient pas été assez loin dans leur scolarité pour obtenir un emploi rémunéré. La perte des liens avec la famille maternelle rendait donc très difficile l’éducation des PKFC, comme le résumait un témoignage d’enfant : « Ma mère a une vie misérable ; elle ne nous nourrit pas très bien. » (Goma, 10 ans). Deux PKFC ont indiqué que leur mère était travailleuse du sexe et considéraient ses clients comme de nouveaux partenaires changeants. De telles circonstances risquent de constituer pour les jeunes un environnement instable, susceptible d’affecter leur sentiment de sécurité (Mpotseng, 2019). Des jeunes disaient parfois subir de mauvais traitements de la part de leur mère, lui reprochant de ne pas assumer son rôle parental ou d’avoir coupé les liens affectifs et financiers avec eux. Ces PKFC voyaient dans l’abandon maternel la source de leurs besoins non satisfaits :

Je ne sais pas quoi dire de ma mère. Je ne pense pas qu’elle me considère encore comme son enfant, puisqu’elle ne dit rien quand les gens [la famille élargie] lui demandent de l’argent. Ces jours-ci, comme mon oncle est malade et ne peut pas trouver d’argent, ma soi-disant mère a répondu : « Arrêtez de me déranger », et elle a éteint son téléphone […] Elle nous a abandonnés, moi et mes deux petits frères. (Bukavu, 14 ans)

Une identité d’orphelin

Les PKFC présentaient la présence et l’engagement des membres de la famille comme essentiels à la construction de leur identité et à leur acceptation par la communauté. Cela indique que leur sentiment de soi se joue dans la relation aux autres et que, comme c’est courant en RDC, l’identité est déterminée culturellement et enracinée dans le communautarisme. Comme on l’a vu, l’absence des pères avait des conséquences financières importantes et était perçue comme un obstacle au bien-être psychosocial. Beaucoup de jeunes avaient perdu les liens familiaux paternels et, dans certains cas, maternels, et exprimaient un besoin intime de soins, de sécurité et d’amour. Le peu de soutien disponible les amenait à s’identifier aux OEV. Les jeunes exprimaient que ce manque de soins leur donnait un sentiment d’isolement et d’altérité. L’absence de famille, du fait de parents inconnus, décédés ou vivant ailleurs, était perçue comme un vide dans l’identité sociale : « Ma vie, c’est comme celle d’un orphelin. La MONUSCO devrait se souvenir de nous qu’elle a laissés ici à Kisangani. On nous considère comme des orphelins. » (Kisangani, 13 ans). Le terme d’orphelin, « yatima » en kiswahili, était employé que les PKFC vivent seuls ou avec leur mère ; l’exclusion d’une partie de la vie familiale traditionnelle semblait peser lourdement sur leur identité, comme ici : « J’aimerais lui dire de penser à moi, où qu’il soit. Il doit savoir qu’il est parti en me laissant en RD Congo. Je souffre. Il devrait savoir que je n’ai pas de famille. Si ma mère meurt, qui va m’élever ? » (Kisangani, 13 ans). L’adoption d’une identité d’orphelin pourrait aussi traduire les incertitudes des PKFC face à l’avenir. Dans des régions où l’espérance de vie est exceptionnellement basse en raison de la pauvreté, des conflits armés et du manque de soins, les réseaux familiaux sont une forme essentielle de sécurité pour les jeunes dont la situation de prise en charge est précaire. L’histoire d’un garçon de dix ans, qui disait avoir vu sa mère mourir avant de fuir la guerre, montrait le désespoir de perdre un parent sans pouvoir compter sur l’autre : « Ma mère m’a dit que mon père est blanc, mais elle ne me l’a pas montré. Je lui posais des questions sur lui, mais elle ne m’a rien dit jusqu’à sa mort. Je ne sais pas où est mon père. » (Bunia, 10 ans).

Sans réseau familial élargi prenant le relais pour s’occuper des orphelins de père, les PKFC de RDC se heurtaient à des obstacles pour appartenir à leur communauté et devaient négocier leur légitimité en tant que personnes. Une PKFC a raconté que la famille dans laquelle elle était née et celle dans laquelle elle avait grandi l’appelaient par des noms différents, ce qui montre qu’elle devait naviguer entre des identités différentes selon le contexte : « Ma mère m’a appelée Lucia, la famille où j’ai grandi m’appelle Marie-Laure et à l’école on m’appelle Maombi. » (Bukavu, 14 ans).

Le plus marquant était le sentiment d’un manque de but ou de direction dans la vie. Ne pas connaître leurs racines et l’histoire de leur famille laissait chez les PKFC un vide quant à leur valeur personnelle et à leur conscience sociale. En outre, la privation de relations et de biens matériels les conduisait à se considérer comme des orphelins : « Laisse-moi te dire que je ne vais jamais à l’école. Je n’ai pas d’aide pour manger, et même quand j’ai à manger, je me mets à penser à ma mère qui vit à l’étranger et à mon père que je n’ai jamais vu. Je me sens sans valeur dans un foyer où je ne peux pas être avec mes parents. Quand je pense à la pauvreté profonde dans laquelle je vis, je perds tout espoir. » (Bukavu, 13 ans).

La pensée magique

En examinant les dessins des enfants parallèlement à l’analyse des entretiens, l’équipe a constaté que la grande majorité des images comprenaient des membres de la famille absents. Comme le montre la figure 1, les PKFC dessinaient des familles avec une mère et un père, bien qu’ils n’aient aucun souvenir d’une vie familiale nucléaire. Physiquement absents, les pères restaient donc primordiaux dans la vie des PKFC et tenaient une place importante dans leurs perceptions de la famille.

Quatre dessins d’enfants, notés a à d, représentant des familles qui incluent le père absent : personnages alignés, deux personnages se tenant la main à côté d’une maison et d’une voiture, groupe de personnages au-dessus d’une maison et d’une voiture
Figure 1. Exemples de dessins de famille qui incluent le père casque bleu absent (dessins de l’original)

Si des études antérieures fondées sur le FDP ont montré que le type de famille représenté est associé à la composition actuelle du foyer (Roe et al., 2006), la constellation des personnages dans les dessins de famille a aussi été considérée comme une mesure de l’ajustement de l’enfant et de sa manière de faire face aux transitions familiales (Burns et Kaufman, 1972 ; Dunn et al., 2002 ; Payne, 1996). Dans l’étude de Carmela et al. (2019), des enfants de parents séparés incluaient le père absent dans 88 % des cas observés. De même, Dunn et al. (2002) ont constaté que les enfants de familles recomposées ou monoparentales modifiaient plus volontiers que ceux de familles nucléaires la composition de la famille représentée. Ajouter des personnages absents pourrait donc exprimer des aspirations à des formes familiales que la réalité ne satisfait pas. D’après l’analyse, la grande majorité des PKFC ont produit des dessins de famille idéaux typiques, à la structure sous-jacente claire, qui ne correspondaient pas à la situation réelle de leur famille. Cela pourrait refléter une difficulté à faire face à l’absence du père et une insatisfaction à l’égard de la structure du foyer et des relations familiales. Un enfant expliquait ainsi son dessin : « Quand tu m’as dit de dessiner ma famille, j’ai dessiné mon père et ma mère. Ma mère vit ici, mais pas mon père. Il est parti dans son pays. » (Kisangani, 8 ans).

Les entretiens approfondis ont confirmé que les dessins n’étaient pas des représentations fidèles de la famille. Ces dessins reflétaient plutôt la parenté biologique des PKFC autant que leurs espoirs pour l’avenir. Plusieurs PKFC disaient explicitement que le dessin exprimait leur désir de retrouver leur père, signe évident d’une représentation idéalisée de la famille : « Le dessin veut dire que je veux avoir le père et la mère dans notre maison. » (Bunia, 7 ans). Beaucoup de PKFC comprenaient la tâche de dessin comme une occasion de se livrer à la pensée magique et d’imaginer une famille qui fonctionne ou une vie meilleure. Les explications verbales données par les PKFC sur leurs dessins, combinées à une analyse thématique de la personne qui signe en premier, ont fait apparaître trois sous-catégories de pensée magique, décrites dans les sections suivantes.

Le désir d’affection

L’élément le plus déterminant dans la décision des PKFC d’inclure des membres absents de la famille dans leurs dessins était le lien émotionnel avec ces personnes, manifestement très fort dans certains cas. Autrement dit, la distance physique ne déterminait pas le lien émotionnel avec le père : penser à lui et éprouver des sentiments positifs à son égard suffisait à l’inclure dans le portrait de famille, comme l’illustre ce témoignage : « J’ai dessiné ma mère, mon père, mon petit frère et mes deux petites sœurs. C’est parce que je les aime. Les voir me fait plaisir. Sur le dessin, on vit tous ensemble. » (Bukavu, 12 ans).

Les PKFC décrivaient surtout leurs sentiments envers leur père comme aimants et affectueux. Certains dessins reflètent ce sentiment et représentent une relation proche, quoique fictive, avec le père. La proximité physique et le contact avec les membres de la famille, comme le fait de se tenir la main (figure 1c), ont déjà été considérés comme un indicateur de proximité émotionnelle (Arteche et Murray, 2011 ; Fury et al., 1997). À l’inverse, l’absence de tout signe d’interaction ou d’expression ouverte pourrait refléter un détachement et une distance affective (Wagner et al., 2015). Bien que les PKFC fassent état d’affection, peu de leurs dessins montraient réellement un contact physique ou des signes d’interaction traduisant un sentiment de famille. Dans un dessin, des lignes séparent le père du reste de la famille (figure 2b), ce qui a été interprété dans d’autres travaux comme le signe de questions non résolues ou d’un obstacle dans la relation entre la personne qui dessine et une personne dont elle est éloignée (Fury et al., 1997 ; Tognazzo, 1999).

Deux dessins d’enfants : (a) une rangée de dix personnages sans contact entre eux ; (b) un groupe de personnages enfermés dans un cadre brun, séparé par des traits d’un personnage isolé dessiné en bleu
Figure 2. Exemples de dessins de famille qui illustrent une distance affective (dessins de l’original)

Les entretiens ont fait apparaître que, pour des jeunes qui grandissent avec des moyens socio-économiques limités, l’amour a une composante matérielle. Faute de ressources essentielles à la survie comme la nourriture, les PKFC définissaient l’amour par le fait de fournir et de partager des biens. Selon un témoignage d’enfant : « Je sais que mes grands-parents m’aiment parce qu’ils me donnent à manger et m’achètent d’autres choses. » (Bunia, 7 ans). Élargir l’idéal de proximité émotionnelle et d’affection pourrait donc aussi relever d’une pensée magique concernant les biens matériels.

Le désir de sécurité

L’analyse du FDP a aussi révélé qu’un PKFC sur deux choisissait de représenter sa famille à côté d’une maison, souvent avec un chemin, des arbres ou une voiture (figure 3). Les PKFC disaient que la maison était une chose qu’ils désiraient pour eux-mêmes et pour d’autres membres de leur famille. Elle était donc au moins en partie imaginée, comme dans ce récit : « J’ai dessiné le père, la mère, les enfants, la maison et la voiture. J’aimerais que ma mère nous élève et que mon père vienne. Les enfants sur le dessin, c’est moi et mon petit frère. La maison, c’est pour y vivre, et la voiture, pour la conduire. » (Bunia, 7 ans). La maison était principalement évoquée en lien avec la nécessité et dominait surtout les dessins des PKFC sans sécurité de logement. Elle pourrait donc représenter un espace où ces jeunes sont moins à la merci de leurs difficultés et à des conditions de vie défavorables. En ce sens, le foyer symbolise une sécurité qui dépasse la structure physique et protège les PKFC à la fois de la pauvreté et des souffrances émotionnelles, comme dans l’exemple suivant : « J’ai dessiné une maison parce que ma mère souffre. J’aimerais qu’elle y soit. » (Bunia, 12 ans).

Deux dessins d’enfants : (a) une grande maison au toit rayé à côté d’un arbre, sans personnage, avec l’inscription « bébé de la paix » ; (b) une maison au toit coloré entourée de personnages et d’arbres, avec l’inscription « bébé de paix »
Figure 3. Exemples de dessins de famille centrés sur la maison (dessins de l’original)

Comme le montre la figure 3, l’un des dessins ne représente qu’une maison, ce qui fait clairement de cet élément le centre de la conception de la famille de l’enfant. Des travaux ont soutenu que s’omettre soi-même du dessin de famille pourrait traduire un sentiment d’appartenance altéré à la famille (Fury et al., 1997 ; Wagner et al., 2015). Le désir des PKFC de partager un espace physique avec leur famille semblait jouer un rôle essentiel pour surmonter leurs difficultés et retrouver les membres absents de leur famille. La maison pourrait ainsi représenter un niveau de vie décent, garant du bien-être familial.

Le désir de bonheur

Enfin, les PKFC décrivaient l’achèvement de la famille nucléaire comme le chemin vers une vie meilleure et la fin de la souffrance. En s’appuyant sur leurs dessins, ces jeunes expliquaient que leurs difficultés actuelles découlaient de leur situation familiale difficile. À l’inverse, les PKFC avaient le sentiment qu’avoir une famille nucléaire ferait disparaître au moins une partie de leurs problèmes : « J’aimerais le voir. J’aimerais vivre une vie bonne et heureuse. » (Bukavu, 12 ans). Comme on l’a vu, la privation de ressources et de possibilités était perçue comme enracinée dans l’absence paternelle. Ce sentiment était le plus marqué quand les PKFC présentaient leur père inconnu comme l’origine de leurs difficultés et imaginaient son retour hypothétique comme le début d’une vie meilleure, comme ici : « Si j’étais avec mon père, cette discrimination n’existerait pas. Je pourrais connaître le bonheur comme les autres. » (Kalemie, 19 ans). Ces pensées s’ancraient souvent dans la comparaison avec les pairs, les frères et sœurs et d’autres personnes vivant dans ce qui leur paraissait être une famille qui fonctionne. Les PKFC montraient une certaine jalousie envers d’autres jeunes dont les parents étaient plus disponibles et plus soutenants, et supposaient en outre que les pairs vivant dans des familles nucléaires connaissaient moins de difficultés socio-économiques. Comme le supposait une personne de 13 ans : « Les autres enfants qui vivent avec leurs parents doivent bien vivre, je pense. » (Bukavu, 13 ans).

Beaucoup de PKFC se servaient des dessins pour changer le récit de leur famille et rejeter la douloureuse réalité de l’absence des pères casques bleus. La représentation de la famille ainsi décrite ne se contentait donc pas d’inclure les pères absents : elle s’organisait autour d’eux. Des jeunes de tous âges évoquaient la possibilité de rechercher leur père pour faire de cette famille imaginée une réalité.

La recherche du père

La majorité des jeunes exprimaient un désir intense de retrouver leur père et d’entrer en contact avec lui, malgré de faibles chances de succès. Pendant les conversations avec les assistantes de recherche, des PKFC demandaient des conseils et des informations en vue de retrouver leur famille (par exemple « je cherche comment on pourrait commencer à se parler » ; « j’aimerais vous demander de trouver mon père pour moi »). La recherche du père répondait à une triple motivation : résoudre les difficultés liées à son absence. Premièrement, retrouver leur père devait permettre aux PKFC de s’intégrer plus facilement dans leur communauté locale. Beaucoup de jeunes disaient subir une stigmatisation liée à l’absence de leurs parents ou avoir besoin de réponses pour expliquer leur situation à leurs pairs :

Les autres enfants me demandent souvent de leur dire où est mon père. Je leur dis que je ne sais pas, et là je me sens vraiment très triste. Je pense que mon père doit être en Europe. Ça fait mal. Les parents des autres enfants sont mariés, et leurs pères vivent encore avec leur famille. Mes camarades se moquent de moi en disant que je n’ai pas de père. Ils me brisent le cœur quand ils disent que je n’ai ni chaussures ni vêtements. Quand je réponds qu’il n’y a personne pour m’aider, ils me demandent pourquoi je ne vais pas rejoindre mon papa. (Bukavu, 9 ans)

Deuxièmement, en savoir plus sur leur ascendance et leur origine paternelles était important pour construire une identité ou un sentiment de soi positifs. Cela reposait sur la curiosité à l’égard des ressemblances et des différences avec leurs parents, ainsi que sur le désir de s’assurer que leur père était un homme bon et qu’à leur tour, ces jeunes méritaient donc l’amour. On peut s’attendre à ce que les questions de formation de l’identité et d’acceptation de soi préoccupent davantage les jeunes plus âgés, plus fortement influencés par leur entourage. Les PKFC voyaient dans la révélation de l’identité de leur père un moyen de donner sens à leur propre expérience et à leur biographie et de résoudre les questions liées à leur statut d’orphelin : « Je n’ai jamais vu son visage et il ne m’a même pas laissé une photo. J’aimerais rencontrer mon père. Je veux le voir, le connaître, connaître son nom. » (Kalemie, 19 ans). Les pères représentaient ainsi une voie d’accès pour établir leurs racines, explorer leur identité et parvenir à l’acceptation de soi.

Troisièmement, les PKFC souhaitaient rechercher leur père en réponse aux difficultés financières et au manque de soins matériels. Des recherches menées dans des foyers sans père en Afrique du Sud ont montré que, dans les contextes de pauvreté, la motivation à établir l’identité paternelle est principalement dominée par le besoin de soutien (Nduna et Jewkes, 2011). La présente étude va dans le même sens, puisque presque chaque PKFC s’attendait à ce que des retrouvailles avec leur père s’accompagnent de contributions financières : « Je lui dirais de venir me sauver de la pauvreté. » (Bukavu, 13 ans). Les PKFC de 12 à 19 ans considéraient l’éducation comme la clé pour prendre leur vie en main. Presque tous les témoignages soulignaient que l’absence de leur père les privait de l’accès à la scolarité et, partant, de la chance d’un avenir meilleur. La littérature indique que seul un tiers environ (33 %) des jeunes de cet âge vont à l’école en RDC, et nettement moins parmi les OEV (UNICEF, 2018). En outre, le bien-être économique des familles et la relation des enfants avec le chef de ménage déterminent l’investissement dans leur réussite scolaire (Shapiro et Oleko Tambashe, 2001). Dans le même sens, les jeunes de 13 ans et plus de l’étude exprimaient un désir immense d’aller à l’école. Les nombreux abandons scolaires dans ce groupe ne s’expliquaient pas seulement par l’impossibilité de payer les frais de scolarité, mais aussi par le travail pris pour aider d’autres membres de la famille. Un jeune homme formulait ainsi ses souhaits en matière d’éducation :

Je lui dirais de financer mes études ; c’est ma première demande. Je suis sans emploi. J’aurais aimé continuer mes études, parce que j’ai arrêté en 5e année du secondaire. Je sais écrire et lire, mais ce n’est pas suffisant. J’aimerais qu’il sache que je ne suis plus un enfant, que je suis une grande personne maintenant et que je ne peux ni aller à l’école ni avoir mon diplôme parce qu’il ne m’aide pas. (Kalemie, 19 ans)

Les PKFC décrivaient souvent leur père comme un sauveur qui finirait par venir mettre fin à leur « souffrance ». Les attributs et les capacités qui lui étaient prêtés l’idéalisaient, avec des parallèles frappants avec les croyances spirituelles des jeunes ou l’espoir placé en Dieu. Malgré les faibles chances de retrouver des pères casques bleus absents, la recherche en cours était souvent évoquée en termes concrets, et les PKFC révélaient avoir imaginé en détail leur rencontre. Leurs priorités pour ce premier échange étaient d’exiger une explication de leur abandon (« Je veux lui demander pourquoi il est parti en me laissant comme ça »), d’obtenir un soutien financier (« Je lui dirais d’envoyer de l’argent pour que je puisse payer mes frais de scolarité, acheter à manger, des vêtements et des chaussures ») ou de partir dans le pays d’origine du père (« Je veux que mon père vienne me chercher. Je veux qu’on m’emmène là où il est »).

Discussion

Cette étude est la première à explorer les parcours de vie des PKFC en les consultant directement. Le niveau de réflexion des jeunes confirme que des enfants dès l’âge de six ans savent communiquer leurs modèles mentaux. L’équipe a constaté que la capacité à exprimer oralement ses émotions était limitée chez les plus jeunes. Les faire participer au moyen du FDP s’est donc révélé un moyen efficace de les inclure dans la recherche. Beaucoup d’enfants posaient des questions pendant les exercices de dessin, ce qui suggère que l’activité a réussi à rééquilibrer les rapports de pouvoir plus classiques entre équipe de recherche et personnes interrogées. Le temps important que les enfants consacraient à l’explication de leur dessin indique que le cadre de l’étude les mettait à l’aise.

La triangulation des données de l’entretien classique avec les résultats du FDP s’est révélée essentielle pour orienter l’équipe vers une analyse cohérente de la situation familiale des jeunes, puisque presque chaque enfant s’est servi du FDP pour construire un récit sur leur père. Cela a révélé un écart important entre les perceptions de la famille des jeunes et leur situation personnelle : les dessins les plaçaient presque exclusivement au sein d’un réseau familial plus étendu que dans la réalité. Des éléments fictifs dans la recherche visuelle auprès de CBOW avaient déjà été observés dans le nord de l’Ouganda touché par le conflit, où des orphelins de père, nés en captivité chez les rebelles de l’Armée de résistance du Seigneur dessinaient des expériences détaillées mais fictives lorsqu’on leur demandait d’illustrer un moment de bonheur de leur vie (Stewart, 2015). Comme Stewart, l’équipe a observé chez les CBOW une tendance à la pensée magique et à l’expression d’une version idéale typique de la réalité dans leurs dessins.

Les dessins de famille expriment des modèles internes opérants et des croyances (Leon et al., 2007), décrits comme des « fantasmes qui combinent l’expérience de vie subjective des enfants et leurs rencontres avec le monde extérieur objectif » (Piperno et al., 2007, p. 390). L’écart entre les modèles mentaux des enfants et leur expérience vécue est lié à leur développement émotionnel et à leur ajustement social (Arteche et Murray, 2011). Les enfants ont l’habitude de s’appuyer sur des schémas et des scripts qu’ils développent dès la petite enfance pour donner sens à leur environnement à partir de leur expérience antérieure (Gordon, 2002). Dans les premières années, ceux-ci proviennent généralement de la vie familiale et domestique, qui comprend les rôles et l’identité sociale des différents membres de la famille. La recherche a montré que les enfants réagissent par un inconfort cognitif lorsque leurs modèles mentaux des rôles parentaux et de la famille sont mis en question (Palkovich, 2015). La théorie de la dissonance cognitive peut apporter plusieurs éclairages pour résoudre cette tension. La théorie de Festinger (Festinger, 1957) postule que le fait d’entretenir deux cognitions contradictoires (idées, attitudes, croyances, opinions) cause un inconfort psychologique que l’on cherche à réduire en modifiant l’une des cognitions ou, pour concilier des idées dissonantes, en en ajoutant de nouvelles. Les enfants, comme tout le monde, ont intérêt à amorcer un changement pour réduire la dissonance, surtout si l’autojustification compte à leurs yeux. Les PKFC pourraient entretenir les cognitions suivantes : 1. Mon père est bon ; 2. Les bons parents soutiennent leurs enfants ; 3. Mon père ne me soutient pas. Pour résoudre cette contradiction, les PKFC pourraient procéder à plusieurs modifications. Transformer la cognition initiale sur leur père en « mon père est mauvais » pourrait les conduire à s’attribuer la faute (« moi, son enfant, je dois avoir quelque chose de mauvais ») et donc coûter cher à leur estime de soi (Wicklund et Brehm, 2004). Presque chaque PKFC admirait son père, avec le sentiment qu’il apporterait son soutien s’il était là. L’idée que leur père est quelqu’un de bien pourrait en outre être renforcée par l’image des casques bleus de l’ONU comme porteurs d’aide et d’assistance. Cette cognition résiste donc au changement. Une autre manière de réduire la dissonance consiste à modifier la deuxième cognition en : « les bons parents soutiennent leurs enfants du mieux qu’ils peuvent ». Cette attitude intérieure permet aux PKFC d’échapper à la relation dissonante en expliquant le manque de soutien par les circonstances, ce qui suppose que quelque chose empêche leur père d’apporter son soutien. Croire que leur père ne peut pas entrer en contact avec leur famille permet aux PKFC de garder une représentation positive de leur père et donc de préserver une image positive d’eux-mêmes. Aucune dissonance n’est alors suscitée, et les PKFC peuvent penser leur père comme aimant et se penser dignes d’amour. La résistance au changement de cette cognition est relativement faible, puisque la réalité ne la soumet guère à l’épreuve de l’expérience.

Beaucoup de jeunes avançaient une explication selon laquelle les casques bleus ignoraient leur existence ou ne leur avaient tourné le dos que temporairement, d’où leur volonté de rechercher leur père pour lui rappeler ses obligations paternelles. Cette détermination à rechercher le père absent reproduit les expériences de CBOW dans d’autres contextes géopolitiques et historiques (Denov et Piolanti, 2020 ; Ho et al., 2019 ; Mitreuter et al., 2019 ; Stelzl-Marx, 2009). Les connaissances produites par cette étude pourraient donc aider à expliquer le besoin pressant de retrouver le père absent chez les CBOW d’autres contextes de conflit ou d’après-conflit. Aujourd’hui, la plupart des CBOW vivent en marge de leur communauté, et leur situation socio-économique limite fortement leurs possibilités (Lee, 2017). La mesure dans laquelle ces difficultés sont imputables à l’absence de père dépend des normes sociales et des perceptions de la paternité dans la culture environnante. Si le statut d’outsider des CBOW tient à plusieurs facteurs (par exemple un métissage, une naissance hors mariage), l’absence de père pèse particulièrement dans des contextes aux structures familiales patrilinéaires comme la RDC, où les PKFC se percevaient comme en situation de grave désavantage, sans les privilèges de leurs pairs.

Bien que l’accès restreint aux ressources économiques et matérielles reflète la situation de beaucoup d’enfants en RDC, les PKFC ont clairement exprimé que leur situation amplifiait la pauvreté (Wagner et al., 2022a). Ne pas pouvoir s’appuyer sur des liens familiaux engendrait des soucis financiers et entravait leur réussite scolaire. Bien que la famille qui leur restait devienne leur principal appui, les PKFC ne recevaient souvent des réseaux maternels que peu de soins et d’attention, en raison de leur conception illégitime et de la stigmatisation qui y était liée. L’insuffisance du soutien des deux côtés conduisait les PKFC à se présenter comme des orphelins dont le défaut d’intégration sociale les privait de moyens de subsistance durables. Sans connaître les complexités juridiques de leur situation, des PKFC de tous âges évoquaient l’injustice d’avoir été laissés sans père et sans ressources, sans aucun point de contact. Ces jeunes avaient en outre le sentiment très net que les pères, les mères, les communautés et les autorités se dérobaient à leurs responsabilités envers eux.

L’équipe a constaté que la conscience d’une enfance défavorable amplifiait la valeur accordée aux retrouvailles avec le père comme moyen d’améliorer les conditions de vie. Modifier le récit de la situation familiale pourrait avoir une valeur émotionnelle et matérielle pour apaiser la douleur, puisque croire possible de retrouver leur père permet aux PKFC d’espérer un avenir meilleur. Pour entretenir cet espoir dans la durée, les PKFC voulaient jouer un rôle actif dans le dépassement de leurs difficultés en recherchant leur père. De futures recherches devraient étudier les mécanismes d’ajustement et les réponses adaptatives à l’absence de père, afin de favoriser des manières plus fécondes de canaliser le désir de changement des PKFC en actions constructives. D’autres recherches devraient en outre comparer les expériences de PKFC dans différents contextes pour déterminer si la pensée magique est effectivement moins répandue parmi les PKFC qui vivent dans des environnements plus riches et plus égalitaires en matière de genre. La présente étude étant exploratoire et qualitative, l’équipe recommande aux futures recherches de privilégier des approches plus systématiques et quantitatives pour évaluer de manière interculturelle des concepts complexes comme l’identité, afin de mettre au point des instruments d’évaluation standardisés et un répertoire international de connaissances sur les PKFC.

Limites

Si les jeunes qui ont participé à la présente étude ont subi de graves violations de leurs droits et des difficultés aggravées, aucune conclusion ne peut être tirée pour l’ensemble de la population des PKFC, l’échantillon n’étant représentatif ni des PKFC de RDC ni de ceux d’autres pays. Centrée sur la famille, l’étude ne rend pas compte des PKFC qui pourraient vivre dans la rue ou en orphelinat. Des spécificités culturelles façonnent l’image de la famille, qui sera sans doute différente dans d’autres contextes de maintien de la paix. Les interprétations des résultats sont donc propres aux sociétés africaines patrilinéaires dans lesquelles les pères assument le rôle social discuté. Les PKFC d’autres contextes géopolitiques vivent probablement l’absence de père autrement. Bien que le FDP ait été validé dans des contextes interculturels et racialement divers (par exemple Goldner et Scharf, 2012 ; Shiakou, 2012), il existe peu d’études en ASS, et les enfants de ce contexte pourraient réagir différemment aux exercices de dessin. Certains enfants acceptaient de partager leurs pensées avec un crayon et du papier, mais participaient à peine aux questions sans lien avec le dessin, ce qui a produit des données incomplètes. En outre, les entretiens avec les enfants étaient relativement courts en comparaison de ceux des jeunes de 13 ans et plus. Pour les plus jeunes, la mère était parfois présente, ce qui a pu biaiser leurs réponses. Presque tous les jeunes ont demandé aux assistantes de recherche de les aider à retrouver leur père. Cela a des implications éthiques considérables, car il semblait que tous les jeunes n’avaient pas compris que la recherche était indépendante de l’ONU, ni que les assistantes de recherche n’avaient aucun moyen de contacter leur père. Par ailleurs, les PKFC ont insisté tout au long de l’entretien sur l’instabilité de leurs conditions de vie, ce qui indique un possible espoir obtenir des avantages supplémentaires de la recherche.

L’équipe reconnaît des limites épistémologiques liées à son point de vue d’équipe adulte et non congolaise, porteuse de biais inhérents dans l’interprétation des expériences de jeunes du Congo. Le FDP a permis de saisir les idées de très jeunes enfants, mais les dessins ne peuvent offrir qu’une représentation partielle et socialement située de leur point de vue. Bien qu’une équipe diversifiée, réunissant expertise locale, recherche et traduction, ait été associée au processus de recherche et consultée pour l’interprétation des données, certaines nuances n’ont peut-être pas toujours été pleinement saisies. Extérieure à la RDC, l’équipe a pu modeler les récits des PKFC sur les structures épistémiques de la vie sociale des pays du Nord (Go, 2020). La présente recherche offre donc un premier aperçu des relations familiales des PKFC et de leurs perceptions de la paternité, qui devra être approfondi avant d’établir des liens précis entre structure familiale et bien-être.

Implications pratiques

Cette étude contribue à la compréhension des PKFC en RDC et dans le monde. Les entretiens semi-directifs menés avec 35 jeunes ont apporté des éclairages nouveaux sur les parcours de vie de cette population. En outre, les dessins des enfants ont illustré leurs conceptions de la famille et facilité les conversations sur la structure familiale. La recherche a réussi à explorer la manière dont les PKFC vivent le fait de grandir dans des familles où le père casque bleu est absent, et elle apporte ainsi des éclairages essentiels aux débats sur les CBOW et les OEV en ASS.

À partir du point de vue des PKFC recueilli dans cette étude, l’équipe formule plusieurs recommandations pour faire évoluer leur situation. Premièrement, les jeunes rapportaient que l’absence de père limitait leur accès aux ressources économiques et leur capacité à construire des récits identitaires cohérents. En outre, l’absence du père et les liens familiaux manquants étaient perçus comme nuisant à leur sentiment de sécurité et comme privant les PKFC d’intégration culturelle. Si des changements dans les politiques sociales et dans les attitudes locales envers les PKFC sont nécessaires à long terme, l’entraide entre pairs est une approche peu coûteuse qui pourrait leur apporter un soutien émotionnel à court terme. La plupart des jeunes disaient connaître d’autres jeunes aux origines semblables, mais peu entretenaient avec eux des liens réguliers. Former des réseaux de soutien avec d’autres PKFC et aborder les questions d’identité en groupe pourrait alléger une partie des fardeaux familiaux et sociaux qui empêchent ces jeunes de participer à la société. Ces réseaux pourraient aussi servir à donner aux PKFC des informations transparentes sur les soutiens auxquels ces jeunes peuvent prétendre.

Deuxièmement, l’article a éclairé les relations des PKFC avec leur mère et leurs réseaux de parenté. Les résultats ont montré que les mères seules avaient du mal à assumer le rôle de pourvoyeuse et de soignante, et qu’elles se séparaient parfois de leurs enfants. L’absence de père et la pauvreté nuisaient ainsi aux interactions familiales et à la qualité de vie. Comme c’est traditionnel en ASS, les PKFC comptaient souvent sur le soutien de la famille maternelle. Les préjugés à l’égard des familles comptant des PKFC et des situations financières désastreuses épuisaient toutefois parfois ces mécanismes de soutien. La population de RDC fait face à des défis énormes, dont la pauvreté, l’insécurité alimentaire, les inégalités de genre et l’agitation sociale. Les jeunes à qui la stabilité fait défaut dans de nombreux domaines de la vie ont besoin de liens familiaux pour faire face à ces facteurs de stress. Faute de moyens financiers, beaucoup de mères n’avaient cependant pas le temps de nouer des relations affectueuses avec leurs enfants. Une relation mère-enfant dysfonctionnelle pourrait empêcher les PKFC de devenir des personnes en bonne santé et heureuses. Pour l’éviter, les mères doivent avoir accès à des ressources financières ou à un niveau d’éducation leur permettant d’exercer un emploi rémunéré tout en prenant soin de leurs enfants. Renforcer le pouvoir d’agir des mères par l’accès à l’éducation, à des aides financières et à des compétences de subsistance aidera en définitive aussi à soutenir les PKFC.

Enfin, l’équipe a constaté que la connaissance de son père était essentielle au développement de l’identité, des contacts sociaux et des ressources. Bien que les informations sur le père soient souvent limitées ou cachées, les PKFC considéraient leur père comme une part essentielle de leur famille. À travers leurs dessins, ces jeunes ont exprimé leur désir de la sécurité sociale et économique d’un réseau familial idéal typique. Le manque de possibilités d’accomplissement de soi et d’indépendance financière conduisait les PKFC à la pensée magique et à surestimer la valeur de retrouvailles avec leur père. Sans aucun point de départ pour le rechercher, les PKFC pensaient que le retrouver serait le début d’une vie meilleure. L’ONU pourrait jouer un rôle pour faciliter la communication avec les pères ou, à tout le moins, informer les PKFC de leurs droits et des limites des politiques nationales et internationales.

Complexe Systémique : à retenir

Cette étude déplace le regard, des abus sexuels liés aux missions de paix vers leurs effets familiaux à long terme : des enfants qui grandissent avec un père à la fois inconnu et omniprésent. Dans une société patrilinéaire, l’absence du père n’est pas seulement affective : elle prive l’enfant d’un clan, d’un nom, d’un héritage, souvent de l’école, et fragilise la mère, parfois rejetée par sa propre famille. Les dessins montrent comment ces jeunes réorganisent symboliquement le système familial autour du père manquant, ce que l’équipe lit comme une manière de réduire la dissonance cognitive et de protéger l’estime de soi. En clinique, le rappel est précieux : un père idéalisé peut être à la fois une ressource et une attente qui expose à la déception ; il s’agit moins de corriger ce récit que de l’accueillir, tout en élargissant les soutiens réels (famille élargie, pairs, droits). Le recrutement en boule de neige, la brièveté des entretiens avec les plus jeunes et le regard d’une équipe non congolaise limitent la portée des résultats. À lire avec l’étude sur la découverte d’une paternité inattendue par un test ADN grand public, et avec l’étude sur le « père liminal » des hommes dont le père a été incarcéré.

Notes de l’original

Disponibilité des données. Les jeux de données utilisés dans l’étude sont disponibles sur demande raisonnable auprès de la personne chargée de la correspondance.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.

Approbation éthique. L’étude a été conduite conformément aux principes de la déclaration d’Helsinki. Elle a été approuvée par le comité d’éthique de l’université de Birmingham (ERN_18-0083) et par l’université Queen’s (6019042). Une autorisation locale de recherche a été demandée auprès des centres administratifs régionaux de chaque ville.

Consentement à la participation et à la publication. Un consentement éclairé verbal a été obtenu et enregistré avant l’entretien auprès de chaque personne participante et des personnes ayant la responsabilité légale des enfants.

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Traduction non officielle en français de La présence du père absent : perceptions de la famille chez les enfants nés de casques bleus en République démocratique du Congo, par Kirstin Wagner, Heide Glaesmer, Susan A. Bartels, Sanne Weber et Sabine Lee, Journal of Child and Family Studies, vol. 31, no 11 (2022), doi : 10.1007/s10826-022-02293-2, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (points forts placés dans le résumé). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Presence of the Absent Father: Perceptions of Family among Peacekeeper-Fathered Children in the Democratic Republic of Congo », publié dans Journal of Child and Family Studies (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Wagner, K., Glaesmer, H., Bartels, S. A., Weber, S., et Lee, S. (2022). La présence du père absent : perceptions de la famille chez les enfants nés de casques bleus en République démocratique du Congo (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/la-presence-du-pere-absent-perceptions-de-la-famille-chez-les-enfants-nes-de-casques-bleus (Œuvre originale publiée en 2022 dans Journal of Child and Family Studies, 31(11), 3009-3025 (2022) ; republiée en 2022 par Journal of Child and Family Studies, https://link.springer.com/article/10.1007/s10826-022-02293-2)

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