Frontiers in Psychology · Thérapie familiale
Pourquoi une métaphore aide-t-elle en séance ? Pour Zuzanna Rucińska et Thomas Fondelli, qui croisent philosophie et clinique, ce n’est pas ce qu’elle dit qui compte, mais ce qu’on en fait. En croisant la thérapie systémique collaborative et la cognition incarnée et énactive, l’article montre, à partir de deux séances avec des adolescents, comment des mots d’action greffés sur la métaphore de la personne ouvrent un sentiment d’agentivité.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Mettre en acte les métaphores en thérapie systémique collaborative, par Zuzanna Rucińska et Thomas Fondelli, publié dans Frontiers in Psychology (Frontiers Media) (2022), doi : 10.3389/fpsyg.2022.867235, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les extraits de séances sont présentés sous forme de dialogues ; la déclaration sur la disponibilité des données et la note de l’éditeur ne sont pas reprises. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ce n’est pas ce que dit la métaphore, mais ce que l’on peut faire avec elle pour faire naître un sentiment d’agentivité, qui fait opérer la métaphore.
Zuzanna Rucińska et Thomas Fondelli
Résumé
Qu’est-ce qui fait des métaphores de bons outils thérapeutiques ? Cet article répond à cette question en analysant la façon dont les métaphores opèrent dans les pratiques thérapeutiques systémiques collaboratives. Nous examinons les propositions récentes, incarnées, énactives et écologiques, sur les métaphores, et proposons notre propre conception, dialogique et énactive, selon laquelle les métaphores sont des outils pour mettre en acte le changement dans les dialogues thérapeutiques. Nous soulignons le rôle de la mise en acte des métaphores en thérapie, qui concerne la manière dont on utilise les métaphores dans un processus partagé de communication. Notre réponse est que les métaphores sont de bons outils pour se relier à des mots d’action, grâce auxquels on peut explorer l’incarnation et l’agentivité de la personne en thérapie. Pour illustrer notre point de vue, nous analysons deux exemples de mise en acte de métaphores dans des rencontres thérapeutiques avec des adolescents. Notre proposition énactive sur les métaphores se distingue des autres en ce qu’elle ne repose pas sur des performances explicites, mais reste dans le dialogue verbal. Nous considérons l’engagement métaphorique comme un acte de création de sens participative, qui se déploie dans l’interaction. Cette idée découle des manières énactives de penser le langage comme un processus accompli par des agents incarnés en interaction, et de voir aussi le fait de parler comme une manière de faire.
Les métaphores sont souvent utilisées dans de nombreuses thérapies, que ce soit pour explorer les problèmes des personnes qui consultent, faire naître de nouvelles prises de conscience ou introduire un nouveau regard sur leur vie (voir par exemple Tay, 2013 ; Stoddard et Afari, 2014 ; Stilwell et al., 2021). Les métaphores sont aussi un outil important en thérapie systémique collaborative, où elles servent à explorer l’expérience des personnes qui consultent et à faciliter le changement (Anderson, 1997 ; Antoine, 2017).
Mais qu’est-ce qui fait des métaphores de bons outils thérapeutiques ? La théorie conceptuelle classique de la métaphore (Lakoff et Johnson, 1980, 1999) propose que la pensée métaphorique repose sur une transgression consciente de catégories établies et sur une projection d’un domaine source vers un domaine cible. Dans ce cadre linguistique, les métaphores permettent un « transfert de sens », ou le fait de penser une chose dans les termes d’une autre. Dans cet article, nous proposons de répondre à cette question depuis une autre perspective, celle de la cognition incarnée et énactive (CIE, en anglais Embodied and Enactive Cognition) et de la thérapie systémique collaborative. Les conceptions incarnées et énactives des métaphores (Gallagher et Lindgren, 2015 ; Stilwell et al., 2021) ancrent la pensée métaphorique dans des processus corporels et moteurs, et proposent que les métaphores soient mises en acte dans des interactions physiques en cours. L’approche énactive, en particulier, propose une nouvelle manière de penser les métaphores. Elle s’écarte de la conception des métaphores comme symboles linguistiques qui ne feraient que « renommer » une chose en une autre. Elle suggère plutôt que les métaphores peuvent émerger dans des activités de création de sens participative (De Jaegher et Di Paolo, 2007), servir de moyens pour prolonger l’engagement, et devraient être traitées comme des outils utiles à l’interaction et à la communication (Rucińska et al., 2021). En outre, nous mettons en avant l’idée que nous pouvons mettre en acte les métaphores. Mettre en acte des métaphores concerne la manière dont on utilise les mots dans un processus partagé de communication. Nous montrerons que, point important, ce n’est pas toujours la métaphore à elle seule qui produit le changement en contexte thérapeutique ; c’est l’usage habile de la métaphore par la personne thérapeute qui permet au dialogue métaphorique de faire naître de nouvelles significations et de nouvelles possibilités d’action. Pour situer nos idées, nous présenterons des exemples tirés de la pratique thérapeutique systémique collaborative. L’approche systémique collaborative de la psychothérapie adhère déjà à l’idée que la psychothérapie consiste à créer un contexte dans lequel thérapeute et personnes en thérapie, en conversation, explorent et co-construisent ensemble de nouvelles significations (Anderson, 1997 ; Rucińska et Reijmers, 2015).
Notre approche énactive des métaphores diffère d’autres approches récemment proposées (Gallagher et Lindgren, 2015 ; Stilwell et al., 2021), qui se centrent surtout sur les mouvements et les performances corporels impliqués dans la mise en acte des métaphores, laissant une lacune explicative quand il s’agit de parler de mise en acte des métaphores dans le seul dialogue. Nous soutenons que les métaphores peuvent être mises en acte non seulement dans le jeu et dans le mouvement, mais aussi dans le dialogue, puisque parler est aussi une manière de faire. En conséquence, nous pouvons mettre en acte différentes possibilités et trouver de nouveaux sens ou de nouvelles significations dans la conversation thérapeutique. En fait, une expression n’a même pas besoin d’être une métaphore établie pour qu’on la mette en acte comme telle dans le dialogue.
L’article est organisé comme suit. Dans la section « La thérapie systémique collaborative à la rencontre de la cognition incarnée et énactive », nous présentons les principes essentiels de la thérapie systémique collaborative et montrons comment elle s’accorde avec la CIE. Dans la section « Les métaphores en psychothérapie et dans les pratiques systémiques collaboratives », nous examinons comment les métaphores sont utilisées dans la pratique systémique collaborative, et, dans la section « Métaphores incarnées, énactives et écologiques », nous précisons comment la CIE envisage les métaphores. Dans la section « Comment les métaphores opèrent-elles ? », nous analysons comment les métaphores incarnées, mises en acte et écologiques sont censées opérer. Dans la section « Mettre en acte des métaphores dans le dialogue : exemples tirés de la pratique thérapeutique », nous illustrons par deux exemples tirés de la pratique thérapeutique systémique ce que signifie mettre en acte des métaphores dans le dialogue. Dans la section « Qu’est-ce qui fait des métaphores de bons outils thérapeutiques ? Une analyse », nous analysons ce qui, selon nous, fait des métaphores de bons outils thérapeutiques. L’essentiel de notre proposition est que les métaphores fonctionnent le mieux dans le dialogue thérapeutique lorsqu’elles sont associées à des mots d’action. Les mots d’action permettent à la personne thérapeute de changer le sens des métaphores produites par la personne qui consulte, et de poser les jalons qui permettront à celle-ci d’éprouver de plus en plus un sentiment d’agentivité. Ainsi, le caractère transformateur des métaphores dans les rencontres thérapeutiques réside dans leur usage, dans la mesure où elles peuvent être reliées à des mots d’action, ce qui renforce l’agentivité de la personne en thérapie et favorise la co-construction de significations partagées (ou création de sens participative).1 La section « Conclusion et prolongements » conclut l’article par des réflexions sur l’applicabilité de notre proposition à d’autres contextes thérapeutiques et par des pistes pour des travaux futurs.
Une approche systémique de la psychothérapie pose que les personnes sont des nœuds dans un réseau complexe de relations qui les affectent dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs actions ; elle se centre sur les influences mutuelles et complexes entre la personne qui consulte et les réseaux dans lesquels elle est prise (Bertrando, 2007). Contrairement à ce que l’on croit souvent, les approches systémiques de la psychothérapie ne se limitent pas au travail avec des couples ou des familles : le paradigme systémique, dans lequel les personnes sont comprises comme des nœuds dans des réseaux de relations, permet de travailler avec des individus, des couples, des familles et des groupes (Boscolo et Betrando, 1996 ; Viou et Georgaca, 2019). La thérapie systémique collaborative, telle que l’a développée notamment Harlene Anderson, est un type de thérapie systémique qui se centre spécifiquement sur le développement d’une relation collaborative entre la personne thérapeute et la personne qui consulte, et sur l’engagement dans des dialogues qui favorisent la croissance et le changement. La thérapie systémique collaborative souligne que les systèmes sociaux sont des systèmes linguistiques (Anderson, 1997) : c’est par le langage, parlé ou non, que les personnes donnent sens à elles-mêmes, aux autres et au monde dans lequel elles vivent (Anderson et Goolishian, 1992). Les significations que les personnes co-créent sont des significations socialement construites : elles prennent forme dans des dialogues et des interactions (Rucińska et Reijmers, 2015), eux-mêmes influencés par des discours sociaux et culturels plus larges, et qui doivent être situés dans ces discours. Dans la construction collaborative d’histoires et de significations, thérapeute et personne en thérapie s’efforcent de faire en sorte que celle-ci éprouve un « sentiment relationnel d’agentivité » (De Mol et al., 2018), c’est-à-dire la façon dont les personnes peuvent de nouveau éprouver qu’elles font (ou peuvent faire) une différence dans les réseaux de relations où elles vivent. Dans l’espace dialogique qui se crée entre thérapeute et personne en thérapie, celle-ci peut éprouver de nouveau comment elle apparaît dans des contextes relationnels d’une multitude de façons, et développer ainsi de nouvelles perspectives sur elle-même, sur l’autre et sur le monde.
Cette perspective systémique, nourrie de la pensée postmoderne, exige aussi un regard critique sur la position de la personne thérapeute. Dans certains courants thérapeutiques, on attribue à la personne thérapeute une position d’experte : elle peut juger de ce qui est normal ou pathologique, de ce qui cause la pathologie et de ce qui est nécessaire pour retrouver la santé. Dans une perspective systémique postmoderne, en revanche, la personne thérapeute est elle aussi un nœud dans un réseau de relations qui influence la façon dont elle donne sens à ce qu’elle perçoit. Sa pensée, tout comme celle des personnes qu’elle reçoit, est socialement construite et n’est donc pas plus (ni moins) « vraie » que celle de la personne en thérapie. L’idée d’une expertise de la personne psychothérapeute sur la vie de la personne qui consulte est abandonnée, au profit d’une psychothérapie conçue comme co-construction (Gergen et Warhus, 2001). La tâche de la personne thérapeute a ici deux faces. D’un côté, elle est chargée de créer un contexte dans lequel les personnes en thérapie se sentent suffisamment en sécurité pour partager leurs histoires. De l’autre, depuis une position de non-savoir (position caractérisée par la curiosité et la réflexivité, dans laquelle la personne thérapeute est ouverte à apprendre sur la personne qui consulte et ne présume pas trop vite qu’elle « sait » quel est son problème), il lui revient de faciliter un dialogue dans lequel de nouvelles significations, plus viables, peuvent être produites (Rober, 2005 ; Anderson, 2012). Ainsi, l’attention de la personne thérapeute systémique ne porte pas sur le fait de « découvrir » ou de « mettre au jour » des expériences en tant que telles, mais sur l’effet du dialogue thérapeutique sur la personne en thérapie, à l’intérieur comme à l’extérieur de la salle de thérapie.
Bien que l’incarnation et les interactions non verbales aient toujours occupé une place centrale dans la pratique thérapeutique systémique (Jackson, 1957 ; Satir et al., 1991 ; Wilson et al., 2020),2 les développements théoriques récents, centrés sur le langage et les récits, semblent avoir créé un « écart » entre la théorie systémique et sa pratique (Bertrando et Gilli, 2008).3 Nous proposons que c’est là que le cadre de la CIE peut être utile.
La conception incarnée et énactive de la cognition (CIE), deux piliers de la « science cognitive 4E » (voir Newen et al., 2018), comporte un certain nombre de concepts centraux très proches de la pensée systémique, et pourrait donc enrichir la théorie systémique. La CIE s’oppose aux conceptions cognitivistes et computationnelles classiques de la cognition, qui réduisent les processus cognitifs à des manipulations d’informations dans le cerveau. La cognition, soutient-elle, est ancrée dans des systèmes perceptifs et sensorimoteurs plus larges, et se développe en interaction avec l’environnement. La cognition « incarnée » renvoie à l’idée que la cognition ne se limite pas à ce qui se passe dans le cerveau, mais comprend des processus à l’intérieur comme à l’extérieur du cerveau. La cognition « énactive » renvoie à l’idée que la cognition implique davantage que le corps : elle implique des interactions explicites, adaptatives et réciproques entre l’agent et son environnement. Les propositions de la CIE intègrent souvent la notion d’affordance issue de la psychologie écologique. Les affordances sont des possibilités d’action offertes à un agent par l’environnement, qui émergent de leur relation.
Sans surprise peut-être, les thérapies à médiation corporelle et les art-thérapies ont rapidement trouvé dans cette nouvelle approche de la cognition un fondement et une source d’inspiration pour leur pratique (Röhricht et al., 2014 ; Samaritter et Payne, 2016). Pour les approches thérapeutiques qui mettent l’accent sur le mouvement et l’interaction non verbale, une telle approche de la cognition offre une base sur laquelle fonder les actions de la personne thérapeute et éclairer la façon dont le changement thérapeutique se produit. Mais qu’en est-il de la thérapie systémique collaborative, centrée sur le langage et le dialogue ?
Nous soulignons ici que la CIE peut aussi s’étendre aux pratiques langagières. Le langage, selon les énactivistes, est un flux d’activité dans un monde sociomatériel de pratiques (Di Paolo et al., 2018). Ce n’est pas une activité désincarnée ou découplée d’esprits supérieurs, mais une activité qui émerge dans l’interaction sociale. Les énactivistes emploient le terme de languaging pour parler des activités liées au langage, qui comprennent la parole, mais aussi des comportements non verbaux comme les gestes et l’imitation. Le languaging saisit la « continuité entre les engagements corporels et les activités, y compris la parole et les comportements verbaux » (Jensen, 2014, p. 6). Le langage est donc un processus culturel, ancré dans la biologie humaine et dans des pratiques sociomatérielles, qui saisit à la fois la dimension émotionnelle et la dimension affective des interactions humaines. Cela permet à la thérapie systémique collaborative de puiser dans la CIE, puisqu’elle y trouve un appui à l’idée que le dialogue est lui aussi une activité incarnée.
Nous examinerons maintenant brièvement le rôle des métaphores dans les psychothérapies classiques et systémiques, avant d’analyser ce que la perspective de la CIE peut nous apprendre sur les métaphores.
Dans la littérature psychothérapeutique, le terme de « métaphore » reçoit généralement un sens très large. La métaphore désigne simplement « une manière de parler dans laquelle une chose est exprimée dans les termes d’une autre » (Kopp, 1971, p. 28). La réflexion sur le rôle des métaphores en psychothérapie s’inscrit dans une tradition longue et riche (voir par exemple Tay, 2013). Pour tenter d’organiser la multitude de façons dont les métaphores peuvent influencer les processus thérapeutiques, Lyddon et al. (2001) ont proposé la classification suivante : (1) construire la relation entre thérapeute et personne en thérapie, (2) accéder aux émotions de la personne en thérapie et les symboliser, (3) mettre au jour et remettre en question ses présupposés tacites, (4) travailler avec ses résistances et (5) introduire de nouveaux cadres de référence.
Selon Tay (2016), la littérature sur l’usage et le rôle des métaphores dans les processus thérapeutiques fait apparaître deux grandes tendances : une approche centrée sur la personne thérapeute et une approche centrée sur la personne en thérapie. Dans une approche centrée sur la personne thérapeute, l’attention porte sur celle-ci en tant qu’autrice de la métaphore. Cette approche examine et décrit ce à quoi la personne thérapeute doit être attentive pour concevoir des métaphores, les introduire dans le dialogue avec les personnes qu’elle reçoit et les utiliser dans les processus thérapeutiques. Certains courants thérapeutiques voient dans l’enchâssement de métaphores une occasion, pour les thérapeutes, de communiquer indirectement avec l’inconscient de la personne en thérapie et d’éviter ainsi la résistance consciente (Erickson et Rossi, 1976 ; Roffman, 2008 ; Burns, 2012). Mais la littérature décrit aussi des façons d’utiliser les métaphores de manière plus explicite. Les métaphores offrent aux thérapeutes un moyen de discuter concrètement avec les personnes en thérapie d’hypothèses, d’idées ou de conseils souvent abstraits (Lakoff et Johnson, 1980 ; Tay, 2013, 2017). Pour aider les thérapeutes en ce sens, il existe des manuels qui proposent de nombreuses métaphores utilisables quand on le juge utile ou nécessaire (Blenkiron, 2011 ; Stoddard et Afari, 2014).
La littérature issue d’une approche des métaphores centrée sur la personne en thérapie se concentre avant tout sur celle-ci en tant qu’autrice de la métaphore. Cette approche s’accorde avec les approches plus non directives de la psychothérapie et voit dans les métaphores un moyen, pour les personnes en thérapie, de verbaliser ce qu’elles pensent, ressentent et vivent (Lakoff et Johnson, 1980 ; McMullen, 1996). L’attention porte surtout sur le contenu de la métaphore, la personne thérapeute interprétant la métaphore de la personne en thérapie depuis son propre cadre de référence. La métaphore est alors vue comme une porte d’accès permettant de mettre au jour une psychopathologie (Rhodes et Jakes, 2004 ; Coll-Florit et al., 2021) ou des pensées et des sentiments inconscients (Borbely, 2008). Cependant, une approche davantage orientée vers le processus, comme la thérapie systémique collaborative, souligne l’importance de mettre entre parenthèses ses propres interprétations et de s’en tenir autant que possible au processus et à l’élaboration de sens de la personne en thérapie (Kopp et Craw, 1998 ; Sims, 2003 ; Rucińska et al., 2021). Dans la perspective thérapeutique systémique collaborative, les métaphores peuvent être produites aussi bien par la personne en thérapie que par la personne thérapeute (Rober, 1999). Quelle que soit la personne qui produit la métaphore, celle-ci sert à co-construire de nouvelles histoires. La métaphore en elle-même ne recèle aucune « vérité », et n’a pas pour but de transmettre un « savoir » ou des « prises de conscience », mais elle peut offrir une manière d’examiner des expériences sous un autre angle.
Bien que les métaphores fassent partie intégrante de la pratique psychothérapeutique et que de très nombreuses recherches et publications aient porté au fil des ans sur leur rôle dans les processus psychothérapeutiques, Tay (2017) s’inquiète du peu d’attention accordée à la façon dont la théorie contemporaine de la métaphore peut enrichir la pratique psychothérapeutique. D’où notre question : qu’est-ce qui, dans les métaphores, en fait de bons outils thérapeutiques ? Notre réponse à cette question se situera dans les approches de la métaphore issues de la CIE, en particulier l’approche énactiviste, qui voit dans les métaphores des outils pour des pratiques conjointes d’élaboration du sens. Pour comprendre les processus d’élaboration du sens dans les engagements métaphoriques, nous nous tournons maintenant vers la CIE, qui voit les métaphores comme incarnées, mises en acte ou écologiques, et examinons comment elle peut enrichir et fonder l’usage des métaphores produites par les personnes en thérapie dans la thérapie systémique collaborative.4
Dans la littérature philosophique, la métaphore est généralement vue comme un procédé littéraire qui implique une transgression consciente de catégories établies et qui nous permet de comprendre un type de chose (souvent abstraite ou peu familière) dans les termes d’un autre (plus concret et plus familier ; Lakoff et Johnson, 1980 ; Stilwell et al., 2021). Récemment, cependant, les métaphores ne sont plus traitées seulement comme des entités linguistiques (figures de style) ou des processus linguistiques (projections source-cible), mais sont vues comme des processus cognitifs et imaginatifs (Gibbs, 2006), des processus perceptifs (Szokolszky, 2019), voire comme des affordances et des figures d’action (Jensen et Greve, 2019). Par exemple, la conception dynamique de la métaphore (Müller et Tag, 2010) propose un entrelacement dynamique de processus sociaux, cognitifs et affectifs dans la production et la compréhension des métaphores, et intègre systématiquement processus sociaux et cognitifs pour analyser l’activation des métaphores dans l’interaction conversationnelle. Dans cet article, nous ne cherchons pas à offrir un panorama complet de toutes les propositions existantes sur la manière de penser les métaphores. Nous caractériserons toutefois brièvement certaines des approches incarnées, énactives et écologiques les plus récentes de la métaphore (Machielsen, 2019 ; Szokolszky, 2019 ; Stilwell et al., 2021), afin de situer notre propre approche, dialogique et énactive, de l’usage des métaphores en thérapie.5
Nous partirons de l’affirmation que les métaphores sont incarnées, idée si répandue qu’elle ne devrait pas prêter à controverse. Mais que signifie exactement, pour une métaphore, être incarnée ? La littérature sur les métaphores renvoie à différents sens de l’incarnation, qu’il vaut la peine de cartographier. En disant que « les métaphores sont incarnées », on pourrait, au minimum, vouloir dire l’une des choses suivantes : les métaphores ont des racines sensorimotrices, reposent sur des simulations motrices, exigent l’activation de circuits physiques dans le cortex moteur, ou impliquent des processus corporels affectifs, et cette liste n’est pas exhaustive. Nous tenterons de démêler certaines de ces différentes significations.
Par exemple, le concept de « métaphore incarnée » peut renvoyer au fait que les métaphores existantes ont des racines corporelles, comme on le voit dans les exemples de Lakoff (2008, 2012) et de Lakoff et Johnson (1999). Dans cette perspective, si les métaphores sont des unités linguistiques, le langage que les humains ont développé est ancré dans leurs expériences physiques, et les métaphores conceptuelles peuvent s’appuyer sur des expériences incarnées. Selon Lakoff (2008), toutes les métaphores conceptuelles complexes peuvent être décomposées en métaphores primaires, et les métaphores primaires s’acquièrent « en allant dans le monde, en bougeant et en percevant constamment » (Lakoff et Johnson, 1999, p. 57). Par exemple, « L’AFFECTION, C’EST LA CHALEUR » est une métaphore primaire, par laquelle nous associons la chaleur physique à l’amabilité. Il en est ainsi, selon Lakoff, « parce que les métaphores primaires sont des circuits physiques persistants (durables ou permanents) dans le cerveau » (Lakoff, 2012, p. 782 ; voir aussi Kompa, 2017, p. 203).
Mais parfois, notre corps ne sert pas seulement d’ancrage à la pensée métaphorique : il semble aussi servir de référence pour comprendre des usages créatifs et singuliers du langage. Les métaphores déclenchent des réponses corporelles qui nous permettent d’« éprouver » le sens d’une métaphore. Par exemple, selon Raymond Gibbs (2006), comprendre une métaphore contenant un verbe d’action, c’est s’imaginer activement en train d’accomplir cette action même. Et selon Littlemore (2019), la métaphore incarnée se caractérise par une expérience corporelle viscérale utilisée pour décrire quelque chose d’abstrait. Les métaphores incarnées peuvent avoir une forte association physique ou susciter de fortes réactions physiques. « Incarné » sert ici à décrire les situations dans lesquelles on a une réponse physique manifeste à des mots.
Selon Littlemore (2019), les métaphores diffèrent par leur degré d’incarnation. Il y a des métaphores qui suscitent une réponse neurologique, des métaphores qui peuvent faire appel à nos expériences de notre corps et à ce que nous en savons, et des métaphores que l’on peut aussi comprendre parce qu’elles font partie de notre langue ou de nos conventions, puisqu’elles sont issues de l’histoire de nos expériences et interactions incarnées. Le sens de l’incarnation que nous voulons souligner, cependant, est qu’il existe un rôle explicite du corps dans la formation de la compréhension des métaphores, lié à l’énaction : le mouvement et l’activité corporels en cours. Nous nous tournons maintenant vers la proposition énactive.
Nous considérons que Gallagher et Lindgren (2015) offrent un bon exemple d’une approche énactiviste des métaphores. Selon leurs propres termes :
Le terme énactif ne désigne pas ici un type différent de métaphore en soi, mais un type différent d’engagement avec la métaphore. Plus précisément, nous pouvons dire qu’une métaphore énactive est une métaphore que nous mettons en acte, c’est-à-dire une métaphore que nous mettons en action ou que nous faisons exister par notre action (p. 392).
Gallagher et Lindgren opposent les métaphores énactives aux métaphores assises (celles que l’on rencontre en lisant un livre, qui sont « assises » sur la page et attendent qu’on les découvre en lisant). Les métaphores énactives, au contraire, « font des choses, mais seulement quand nous nous engageons avec elles d’une manière ou d’une autre » (ibid., p. 392). Leur attention porte sur la façon dont nous pouvons mettre les métaphores au travail dans des situations réelles d’apprentissage, et l’article donne un exemple de mise en acte de métaphores dans des contextes précis.6 En bref, la proposition énactiviste est que les métaphores s’accomplissent dans l’action participative, que leurs significations se créent dans l’interaction et qu’elles participent à la construction conjointe d’une nouvelle réalité (Rucińska et Reijmers, 2015).
Du côté de l’approche écologique, Jensen et Greve (2019) proposent une conception assez proche des métaphores comme produits de systèmes organisme-environnement. Jensen et Greve voient l’engagement métaphorique comme « une forme de faire, inscrite dans nos manières de faire les choses dans le monde, et qui peut à ce titre être comprise comme une manipulation habile d’environnements de toutes sortes » (p. 2). Leur proposition est de penser les métaphores à travers le concept d’affordance, qui a l’avantage de nous aider « à envisager la métaphore comme une part de nos actions, plutôt que comme des processus mentaux intérieurs ou des traits stylistiques » (p. 12-13). Il y est en outre question de degrés de métaphoricité des mots, pour contester l’idée que sens littéral et sens figuré se distinguent nettement. Selon leur proposition,
la métaphoricité doit être vue comme une valeur scalaire ; quelque chose qui est plus ou moins activé ou présent (…). Notamment, la métaphoricité ne se limite pas (au sens) des mots ou des actions verbales, mais [repose] sur une variété d’activités et de sensations corporelles (2019, p. 10).
Les propositions énactivistes comme écologiques remarquent que les significations métaphoriques naissent dans les interactions. Les énactivistes soutiennent que nous construisons nos significations par la création de sens participative, idée selon laquelle le sens s’accomplit conjointement à travers une histoire de ruptures et de réparations dans la coordination interactive (De Jaegher et Di Paolo, 2007). Nous donnons activement, et de manière continue, sens à nos environnements : nous nous engageons dans des processus interactifs qui font advenir, ou mettent en acte, un monde de pertinence. L’approche écologique des métaphores comme affordances permet aux métaphores de faire partie de telles pratiques d’élaboration du sens.
Les propositions incarnées, énactives et écologiques sous-tendent la conception des métaphores que nous partageons. Là où notre proposition se distingue des autres, c’est dans la réflexion sur la façon dont la mise en acte des métaphores produit effectivement le changement. Nous passons maintenant à une analyse de la façon dont les métaphores de la CIE sont censées opérer, avant de présenter notre proposition de mise en acte des métaphores dans le dialogue thérapeutique.
Nous avons exposé plus haut l’essentiel des approches incarnée, énactive et écologique des métaphores. Mais cela ne suffit pas encore à expliquer comment les métaphores opèrent, ni ce qui, dans le fait d’être incarnées, mises en acte ou écologiques, permet aux métaphores de nous apporter de nouvelles significations. Dans cette section, nous tentons de donner un bref aperçu de la façon dont les métaphores sont censées opérer dans les modèles incarné, énactif et écologique, chaque analyse étant suivie d’une critique ou d’une réserve relative à la méthode concernée. Nous proposons ensuite de combler une lacune des explications existantes par notre propre proposition.
Selon une première explication, les métaphores opèrent parce qu’elles nous permettent de voir des similitudes entre deux entités habituellement considérées comme distinctes (Szokolszky, 2006, 2019). C’est une compétence qui, dans une optique représentationnelle, constitue une tâche cognitive compliquée (Norbury, 2005).7 Mais la psychologie écologique peut bien en rendre compte. La psychologie écologique parle de prélèvement direct d’un motif invariant dans un ensemble informationnel propre à la fois à la source de la métaphore et à sa cible (par exemple l’ensemble informationnel commun aux feux d’artifice et aux fleurs, qui permet de considérer métaphoriquement les feux d’artifice comme des « fleurs dans le ciel »).8 Selon Agnes Szokolszky (2006), la métaphore prototypique repose sur une ressemblance partagée clairement perceptible (et/ou des « affordances partagées ») entre deux objets. Trouver une ressemblance pose le fondement d’une métaphore, car cela crée la possibilité de percevoir une chose dans les termes d’une autre (par exemple une chaussure dans les termes d’un bateau), et, par suite, de dire quelque chose métaphoriquement. Cette conception enracine la capacité à agir sur les métaphores dans des processus perceptifs simples, et non dans des processus cognitifs complexes comme la pensée contrefactuelle ou la capacité à se représenter une chose comme une autre. Ainsi, alors qu’on croyait que la métaphore présupposait des capacités de classification hors de portée de l’enfant d’âge préscolaire, la perspective écologique considère les métaphores comme des outils d’apprentissage que même de jeunes enfants peuvent développer, puisque, dans cette perspective, la métaphoricité est un phénomène perceptif.
Si nous partageons avec l’approche écologique le souci de ne pas surintellectualiser les mécanismes qui sous-tendent les engagements métaphoriques, nous pensons que la source et la cible d’une métaphore n’ont pas besoin de partager des similitudes structurelles, ni de se ressembler de quelque manière que ce soit. Beaucoup de métaphores sont conceptuelles (par exemple « l’amour est un champ de bataille ») et ne se prêtent au prélèvement d’aucun motif informationnel perceptif. Et le partage d’affordances est une affirmation beaucoup trop large, puisque source et cible peuvent partager un nombre infini d’affordances (possibilités d’action), comme la possibilité d’en discourir. Ce n’est pas ce qui rend la conception perceptive particulière pour expliquer comment les métaphores opèrent, du moins pas dans le contexte thérapeutique systémique collaboratif. En outre, même si la psychologie écologique peut répondre qu’elle ne parle que des métaphores prototypiques, et non des métaphores conceptuelles, un autre problème se pose : la passivité de cette approche. En thérapie, l’accent porte sur le rôle actif de l’action et de l’interaction dynamiques par rapport aux affordances du discours métaphorique. Le simple fait de voir des ressemblances entre la métaphore et sa source, ou de prêter attention aux origines corporelles des métaphores, ne suffit pas. Dans notre proposition, nous nous centrerons sur l’action exercée sur les métaphores. À cet égard, nous ne considérons pas que la métaphoricité exige la perception de ressemblances ou d’« affordances partagées », mais nous proposons de penser les métaphores comme des outils pour de nouvelles façons de voir et d’interagir.
Selon une autre explication, les métaphores incarnées opèrent parce qu’elles renvoient à nos expériences personnelles et vécues (par exemple Littlemore, 2019). Ces métaphores reposent sur des corrélations éprouvées entre domaines source et cible, et non sur des similitudes perçues. Les corrélations éprouvées renvoient à nos expériences et sentiments incarnés et vécus passés, ce qui rend plus probable qu’elles nous touchent neurologiquement quand nous les entendons.
Une réserve à l’égard de l’affirmation selon laquelle les métaphores sont ancrées dans des expériences corporelles est qu’elle semble suggérer que ces métaphores déclencheraient des compréhensions personnalisées et individuelles, puisque chaque métaphore repose sur l’expérience incarnée propre de chaque personne. On pourrait alors craindre que les métaphores ne soient pas compréhensibles pour autrui. Ce n’est pourtant pas un problème si l’on combine cette conception avec l’énactivisme et la création de sens participative. La création de sens participative est en partie ancrée dans nos expériences corporelles, mais surtout, elle suggère que l’élaboration du sens est un acte conjoint, qui se développe de manière intersubjective. Nos interactions sociales changent la façon dont nous percevons et comprenons le monde. Aucune personne ne choisit seule le sens de ses expériences ; les expériences prennent sens dans l’interaction avec autrui, et ce sens se négocie au sein d’une pratique culturelle. Concrètement, cela veut dire que le sens d’une métaphore est souple et prend forme dans le contexte où elle est utilisée. Une seule et même métaphore pourrait même être « réutilisée », comme nous le montrerons plus loin. Nous nous appuyons sur cette idée pour examiner, dans la section suivante, comment les métaphores reçoivent leur sens dans le contexte d’un dialogue thérapeutique.
Selon une autre explication encore, les métaphores incarnées opèrent parce qu’elles déclenchent des réponses sensorimotrices, comme le décrivent certaines propositions incarnées (Schaefer et al., 2015 ; voir aussi Kompa, 2017). Ici, la source et la cible de la métaphore n’ont pas besoin de se ressembler structurellement ; ce qui se produit, c’est l’activation des régions cérébrales qui seraient aussi activées si nous vivions réellement ce que la métaphore exprime. Kompa (2017) appelle cela « simulation », même s’il se réfère aux processus sensorimoteurs impliqués dans la reviviscence d’une expérience incarnée.9 Voici comment Kompa (2017) explique que les métaphores opèrent par simulation :
L’idée, en gros, est que pour comprendre une expression linguistique, il faut simuler l’expérience correspondante. Quand j’entends le mot « saisir », je simule (je revis) l’action de saisir. Et puisque j’ai déjà saisi des choses, j’y parviendrai et comprendrai le mot en question. La simulation, à son tour, exige une activation dans les régions sensorielles et motrices (ainsi qu’affectives) du cerveau, parce qu’en simulant une expérience particulière, nous présentons à peu près le même schéma d’activité neuronale que celui qui accompagnait l’expérience initiale. La compréhension du langage implique de manière cruciale le recrutement du système sensorimoteur (p. 196-197).
Nous souscrivons à l’affirmation selon laquelle la compréhension du langage est une activité sensorimotrice. De nombreux éléments issus des neurosciences et des sciences cognitives l’étayent, notamment le fait que certains verbes d’action suscitent une activation du cortex moteur (Barsalou, 1999 ; Hauk et al., 2004).10 Cependant, Kompa (2017) soutient que la simulation (telle qu’elle est décrite ci-dessus) échoue à rendre compte de la compréhension des métaphores parce qu’elle « nous fournit une théorie de l’interprétation littérale. Or interpréter des métaphores exige de laisser derrière soi le sens littéral (…). Comprendre des métaphores exige de regarder les choses autrement qu’on ne le faisait auparavant » (p. 206). Prenons la métaphore « SAISIR une IDÉE ». Est-ce l’activation des mêmes neurones que lorsqu’on saisit réellement une tasse qui nous permet de comprendre la métaphore en question ? Kompa le conteste, en soutenant que simuler (ou, en termes de CIE, revivre) nos expériences corporelles antérieures, en activant les processus sensorimoteurs liés au fait de saisir quand on pense à la métaphore « SAISIR une IDÉE », ne suffit pas encore à nous faire comprendre sa métaphoricité.
Si l’objection de Kompa mériterait à l’avenir une analyse plus détaillée, nous suggérons que, pour des fins thérapeutiques, l’idée d’une simple activation des circuits sensorimoteurs liés aux mots d’action pendant qu’on prononce ces mots n’est effectivement pas centrale, car ce n’est pas dans le déclenchement de processus sensorimoteurs (comme l’activation sensorimotrice de la préhension manuelle) que se produit la mise en acte de la métaphore : c’est dans le dialogue. Si nous devions travailler avec la métaphore « SAISIR une IDÉE » en thérapie systémique, elle fonctionnerait comme métaphore parce que l’activité de saisir est reliée au réseau plus large de significations que nous pouvons associer et créer avec le mot d’action « saisir », comme un sentiment d’accomplissement ou l’émotion de la réussite. Selon nous, c’est ce que l’on peut faire avec la métaphore pour produire le changement qui fait opérer la métaphore, comme nous l’expliquerons plus loin.
Ainsi, bien qu’il existe plusieurs voies par lesquelles les métaphores peuvent opérer, chacune adaptée à son propre contexte,11 nous nous centrerons sur l’idée de Gallagher et Lindgren (2015) selon laquelle les métaphores opèrent parce qu’elles sont mises en acte : elles nous invitent à « jouer [nos] compréhensions avec [notre] corps » (p. 398), au lieu de raisonner par projections d’un domaine source vers un domaine cible. Comme le notent Gallagher et Lindgren, les métaphores énactives ne sont pas un type différent de métaphores : la différence tient à la façon dont nous les utilisons. L’énactivisme peut ainsi proposer une autre manière de voir comment les métaphores peuvent être mises en action, dans le dialogue, ce qui nous semble le plus fécond pour un contexte thérapeutique.
Nous faisons nôtre cette approche énactiviste de la mise en acte des métaphores et voyons d’un œil favorable les propositions énactivistes mentionnées plus haut. Une limite des propositions existantes, toutefois, est qu’elles prennent l’énaction de manière plutôt littérale. Gallagher et Lindgren (2015) parlent de mise en acte des métaphores dans des actes qui sont des performances incarnées de faire-semblant : c’est en mouvant leur corps que les personnes qui jouent agissent métaphoriquement. Jensen et Greve (2019) disent que la mise en acte se produit « dans et par les mouvements gestuels » (p. 18).12 Et plus récemment, Stilwell et al. (2021) examinent la mise en acte de métaphores de la douleur en thérapie et proposent que la métaphore est mise en acte lorsque la personne thérapeute exerce une pression manuelle sur la source de la douleur de la personne soignée. Ni avant, ni après : c’est dans le toucher que les métaphores ont été mises en acte.13 Dans tous ces exemples, la métaphore est littéralement jouée, par le mouvement, le geste ou le toucher physique. Stilwell et al. opposent même explicitement les métaphores énactives aux métaphores verbales, ces dernières étant considérées comme relevant d’une « éducation passive du patient » (p. 243). C’est une conception assez limitée de la mise en acte, puisque l’énactivisme s’étend aussi au langage. Ainsi, tout en reconnaissant que c’est parfois ainsi que nous pouvons mettre en acte des métaphores (tout comme nous pouvons mettre explicitement en acte nos imaginations dans des performances de jeu de faire-semblant ; voir Rucińska et Gallagher, 2021), notre propos dans cet article, et l’ajustement que nous apportons aux conceptions énactives existantes de la métaphore, est que la mise en acte des métaphores peut aussi se produire dans la parole, puisque parler est aussi une manière de faire. Nous proposons qu’aucune performance explicite, en dehors de la verbalisation linguistique, n’a besoin d’avoir lieu pour que la métaphore soit néanmoins mise en acte, car le langage est lui aussi un processus incarné et énactif. Dans la section suivante, nous précisons comment, selon nous, la mise en acte des métaphores opère dans le dialogue.
À la suite de l’analyse qui précède, nous proposons qu’en thérapie systémique, nous pouvons mettre en acte des métaphores dans le dialogue. Cela signifie que, dans un contexte thérapeutique, la personne thérapeute peut utiliser des mots et des verbes d’action associés à la métaphore pour faire naître de nouvelles possibilités d’action pour la personne en thérapie qui introduit la métaphore. La personne thérapeute n’a pas besoin d’analyser le sens de la métaphore ; elle crée de nouvelles significations avec la métaphore telle que la personne en thérapie l’a introduite, afin de donner ensemble un sens nouveau à la situation de celle-ci.
Prenons par exemple le fait de parler de dépression. Un tel diagnostic, à lui seul, n’appelle pas de nouveaux comportements. Le récit de la « dépression » est statique et souvent restrictif : une fois ce diagnostic posé, il peut avoir un effet invalidant sur une personne (on ne sait pas quoi en faire, sinon en accepter les conséquences). Mais quand une personne entreprend une thérapie pour faire face à sa dépression, il pourrait être utile, pour elle comme pour la personne thérapeute, de parler par métaphores. Cela pourrait fonctionner parce que des verbes orientés vers l’action peuvent facilement être associés à de telles métaphores. La personne thérapeute peut s’engager avec habileté dans les métaphores et jouer avec elles (davantage qu’avec des termes de diagnostic clinique) pour ouvrir de nouvelles conversations avec la personne en thérapie. Nous le montrerons dans l’exemple ci-dessous.
Ce que nous voulons souligner pour l’instant, c’est que les métaphores permettent une expérience transformatrice lorsqu’elles sont mises en acte dans le dialogue. Mais cette mise en acte n’a pas besoin d’être une performance corporelle. Conçues comme des affordances linguistiques, c’est-à-dire comme des possibilités d’actions futures rendues possibles par le langage, les métaphores dépendent de leur usage. En thérapie, les métaphores peuvent fonctionner comme des objets ou des outils à manipuler. Ainsi, si les métaphores peuvent opérer grâce à leurs propriétés symboliques, nous voulons mettre en lumière une autre façon dont elles opèrent, qui n’a pas encore été examinée en détail : elles opèrent lorsqu’elles agissent comme des affordances linguistiques pour l’action. Agir comme affordances linguistiques pour l’action signifie ouvrir de nouvelles manières de languaging, de parler des choses et de leur donner sens.14 Nous présenterons ci-dessous deux exemples tirés de rencontres thérapeutiques systémiques pour illustrer notre propos.
Andy a 15 ans et lutte depuis plusieurs années contre une obésité morbide. Ses parents ont divorcé quand il avait 10 ans. Il se souvient que, peu après le divorce, il s’est mis à manger de plus en plus. Manger, dit-il, lui apportait une forme de réconfort. Sa mère s’est retrouvée seule après le divorce. Pour faire face financièrement à la nouvelle situation, elle travaillait de longues heures. Andy était donc souvent seul à la maison. Au début, Andy n’était pas vraiment gêné par le poids qu’il prenait progressivement. Mais cela a changé avec le passage à l’école secondaire. Là, il a été harcelé et exclu à cause de son poids. Des jeunes lui lançaient des mots comme « éléphant » et « gros lard ». Il a eu de plus en plus honte de son apparence et s’est enfermé dans sa chambre. Il se cachait derrière l’ordinateur et a rejoint une communauté de jeu en ligne. Ses habitudes alimentaires malsaines et sa vie sédentaire l’ont conduit à développer une obésité morbide. Tout espoir de changement fondait comme neige au soleil. Il se sentait prisonnier de son propre corps et impuissant face à sa situation. Il lui devenait de plus en plus difficile d’aller à l’école et de supporter le regard des autres jeunes. Quand Andy avait 14 ans, sa mère lui a suggéré de demander de l’aide à un centre médical de rééducation pédiatrique où des jeunes en situation d’obésité reçoivent un traitement résidentiel pluridisciplinaire pour retrouver des habitudes alimentaires et de vie saines et reprendre confiance en soi. Il a fallu un an pour qu’Andy ose franchir le pas.
Au cours de l’une de ses conversations avec Andy (A), son thérapeute (T) explore la façon dont le regard des autres l’a affecté.
T : Je me souviens, d’une de nos conversations précédentes, que tu étais souvent exclu et harcelé à l’école. Malgré cette situation difficile, tu as continué d’aller à l’école. Comment as-tu fait ?
A : Avec le temps, j’ai [enfilé] un harnais. Ce harnais m’a aidé à supporter tous ces mots. C’était la seule chose que je pouvais faire contre toutes ces horreurs que les gens me disaient.
T : Donc tu as enfilé un harnais pour te protéger ? C’est bien ça ?
On remarque qu’Andy utilise spontanément une métaphore pour répondre à la question du thérapeute. La métaphore n’est pas choisie au hasard. Andy est un joueur et joue à des jeux dans lesquels un harnais sert souvent à protéger son avatar dans un monde virtuel dangereux. Ses expériences de joueur lui offrent un arsenal d’images dans lequel il peut puiser pour exprimer ses expériences dans la conversation avec le thérapeute.
Le thérapeute souhaite explorer plus avant, depuis la position de non-savoir, l’expérience qu’a Andy de l’école. Il décide de le faire en « restant avec » la métaphore qu’Andy lui a donnée (en continuant à l’utiliser et à l’explorer), et pose à Andy d’autres questions :
T : Quand tu portes ton harnais, tu ne sens plus le [poids des] mots [blessants] ?
A : Si, mais juste un peu. Si tu es touché [par ces mots], tu sens quand même le coup. [Avec le harnais], ça fait juste moins mal.
T : D’accord, donc tu sens quand même le coup des mots, mais il est amorti.
A : Oui, c’est ça.
T : Et qu’est-ce que ça te faisait de devoir te promener avec un harnais pareil ?
A : Je m’enfermais le plus possible dans ma chambre pour ne voir personne. Comme ça, je n’avais pas à mettre mon harnais.
T : Et pourquoi exactement ? Qu’est-ce que ça te faisait de devoir te promener avec un harnais pareil sur le dos ?
A : C’était très fatigant de devoir le garder tout le temps. Ça demandait beaucoup d’énergie de ne pas laisser les gens voir ce que je ressentais à l’intérieur. Même si ça variait d’un jour à l’autre.
T : Ah oui, et de quoi dépendait [cette variation] ?
A : En partie du nombre de coups que je devais encaisser. Et à la fin d’une semaine d’école, le harnais paraissait aussi beaucoup plus lourd qu’au début de la semaine.
D’un point de vue thérapeutique, on pourrait dire qu’Andy utilise l’image d’un « harnais » comme métaphore de sa lutte pour se protéger d’expériences douloureuses. Il se sert de la métaphore comme d’un moyen d’exprimer la façon dont il a fait face au harcèlement. L’image concrète du harnais l’aide à mettre en mots la complexité de ses expériences. Mais d’un point de vue énactif, la métaphore fournit un « espace partagé d’affordances » (Gallagher, 2020, p. 113), dans lequel Andy et son thérapeute peuvent se déplacer pour explorer davantage ses expériences. Parce qu’un harnais est une chose tangible et concrète, Andy comme le thérapeute peuvent se référer aux aspects multisensoriels liés au fait d’utiliser ou de porter un harnais pour éclairer les expériences d’Andy. Un harnais peut s’enlever et se remettre ; il peut être lourd ou léger (et cela peut varier d’un jour à l’autre ou d’un moment à l’autre) ; et il peut absorber les coups venus de l’extérieur, même si certains coups peuvent encore être ressentis plus durement que d’autres.
Par ses questions sur le harnais (ce qu’on ressent, ou les actions qu’il permet), le thérapeute invite Andy à dépasser une comparaison statique. Les expériences de harcèlement d’Andy sont contextualisées et différenciées dans le langage de la métaphore. Dans et par ce dialogue métaphorique, un net déplacement de sens se produit. En contextualisant et en différenciant, Andy apparaît de plus en plus au thérapeute comme un jeune homme qui s’est battu pour tenir bon sur un « champ de bataille » de remarques et de mots blessants. Il n’est pas seulement un jeune homme « harnaché », caché derrière un bouclier. C’est un jeune homme qui revêt « une armure », encaisse des coups et brave la fatigue. Là où la métaphore offrait d’abord l’affordance de se cacher, elle offre désormais aussi celle de résister et de riposter. En déplaçant l’attention d’une comparaison statique vers une exploration dynamique, le thérapeute a posé les jalons qui permettent à Andy de se voir et de s’éprouver de plus en plus comme un jeune homme qui agit, interagit et fait des choix : un jeune homme doté d’agentivité. On le perçoit aussi dans l’extrait suivant :
T : Je t’entends dire que tu devais encaisser des coups et que c’était très fatigant de porter un harnais. Et pourtant, il t’a fallu un an pour franchir le pas et venir dans notre centre. Tu pourrais m’aider à comprendre ça ?
A : Je n’ai franchi le pas que quand c’est devenu trop fatigant de porter l’armure.
T : Et pourquoi pas avant ?
A : Je pensais que je pourrais garder l’armure. Quand j’ai senti que ce n’était plus possible, j’ai franchi le pas et je suis venu au centre.
T : Donc tu n’as franchi le pas vers notre centre que quand tu as senti que tu ne pouvais plus la garder. Quelle persévérance !
A : Peut-être (rires).
Quand on travaille avec des métaphores dans une perspective systémique collaborative, la personne thérapeute veille à ne pas analyser la métaphore, mais plutôt à créer un espace dans lequel les personnes en thérapie peuvent partager et explorer leurs expériences de telle sorte que de nouvelles facettes de ces expériences puissent être abordées et éclairées sous un autre angle. Dans l’extrait, le thérapeute souligne la persévérance d’Andy à porter le poids du harnais, et invite ainsi Andy à reconsidérer ses expériences sous un autre angle. Andy semble accepter la proposition et ouvre un espace pour produire, avec son thérapeute, de nouvelles histoires sur lui-même.
Après avoir exploré ce qui a aidé Andy à faire preuve de cette persévérance, le thérapeute, dans l’extrait suivant, invite Andy à explorer ce qui a changé depuis le début du programme de rééducation de l’obésité. On remarque que le thérapeute formule de nouveau sa question de départ de manière à inviter Andy à parler de lui-même comme de quelqu’un qui a de l’agentivité, quelqu’un qui fait des choix et pose des actes réfléchis.
T : À un moment, tu as franchi ce pas [de venir en thérapie]. Et ensuite ? Qu’est-ce que tu as fait du harnais ?
A : J’ai gardé le harnais les premiers mois. Quand j’ai mieux connu le groupe, je l’ai enlevé pour qu’on voie davantage qui je suis vraiment.
T : Est-ce que tes expériences avec le groupe t’ont donné le courage d’enlever le harnais ?
A : Oui.
T : Et qu’est-ce que tu as remarqué qui t’a donné confiance, qui t’a fait penser que tu pouvais enlever le harnais ?
A : Je me sentais chez moi dans le groupe. Je sentais que je n’avais pas à faire attention à l’image que je donnais et que je pouvais faire comme à la maison. Je sentais que je n’avais pas à faire semblant d’être quelqu’un que je ne suis pas.
T : Et tu pourrais m’en dire plus sur le moment où tu as enlevé l’armure ? Comment ça s’est passé ?
A : Pièce par pièce.
T : Pièce par pièce ? Et qu’est-ce qui t’a aidé, après chaque pièce, à enlever la suivante ?
A : J’ai juste remarqué que pas grand-chose ne changeait. Tout le monde continuait à me regarder de la même façon et à se comporter avec moi de la même façon.
T : Et ça t’a donné la confiance d’enlever ton harnais pièce par pièce ?
A : Oui.
T : Et maintenant, où est ton harnais, maintenant ?
A : Il est accroché au portemanteau. Il prend la poussière. On ne sait jamais quand je pourrais en avoir de nouveau besoin.
T : (Rires.) Donc tu ne l’as pas encore jeté ?
A : Non.
Au départ, le thérapeute a créé un espace conversationnel dans lequel Andy pouvait parler de ses expériences : encaisser les coups et porter le poids du harnais. L’attention portait sur le fardeau d’Andy. Au fil de la conversation, le thérapeute s’est tourné vers une exploration plus orientée vers l’action. Il invite Andy à parler de ce qu’Andy a « fait » du harnais, et pourquoi. L’attention du thérapeute porte désormais sur ce qu’Andy a vécu et sur la façon dont il y a répondu en tant que participant actif de l’événement. Les questions du thérapeute invitent Andy à explorer la façon dont il a géré sa situation en tant que personne qui évalue de manière critique et fait des choix éclairés. Il a choisi de « mettre un harnais » pour se défendre, il a choisi d’attendre avant d’entrer dans le programme de rééducation et, quand il n’a plus pu continuer seul, il a choisi de « garder le harnais » les premiers mois, après quoi il a décidé de « retirer le harnais » progressivement, pièce par pièce. Les questions orientées vers l’action ont invité Andy à ne plus se voir seulement comme quelqu’un qui subissait, mais aussi comme quelqu’un qui a géré la situation du mieux qu’il pouvait.
Bien que le thérapeute ait délibérément choisi ses questions et « étayé la conversation » (White, 2007), il n’a pas déterminé unilatéralement la direction que prendrait la conversation ni les significations qui pourraient passer au premier plan. Dans le contexte de la thérapie, la conversation a été un processus de création de sens participative dans lequel les deux interlocuteurs ont influé sur son déroulement. Au moyen d’une métaphore énactive, Andy et le thérapeute ont co-créé de nouveaux fils narratifs dans lesquels Andy apparaît comme un participant actif des divers nœuds de relations dans lesquels il est pris. Porté par ce sentiment relationnel d’agentivité nouvellement trouvé, il sera, on l’espère, encouragé à se repositionner autrement dans les divers nœuds de relations dans lesquels il est pris : non seulement comme victime de harcèlement, mais aussi comme une personne courageuse et forte.
Ben est un jeune homme autiste de 17 ans. Il lutte contre des pensées négatives. Cette lutte ne se voit pas toujours de l’extérieur : elle se passe « dans sa tête ». Les pensées négatives ne le lâchent pas. Au cours de l’une des conversations, Ben parle au thérapeute de ses comportements d’automutilation : parfois, quand il va vraiment mal, Ben se coupe. Il raconte au thérapeute que, dans ces moments-là, il ressent à la fois le besoin qu’on le laisse seul et le désir d’être aidé. Juste avant de se couper, c’est le sentiment de vouloir être laissé seul qui domine. Après s’être coupé, il se rend compte qu’il a besoin d’aide. Seulement, il ne sait pas comment les gens pourraient l’aider.
Le thérapeute est curieux de ce basculement de l’expérience et demande à Ben ce qui se passe, après qu’il s’est coupé, pour qu’il ressente le besoin d’être aidé. Ben explique au thérapeute que se couper l’aide à laisser sortir ses pensées. Quand sa tête déborde, il se coupe. Et à ce moment-là, il se rend compte qu’il a besoin d’aide. Le thérapeute dit à Ben combien il trouve frappant que le fait de se couper provoque un basculement de son expérience, du besoin d’être laissé seul au besoin d’être aidé. Ben le reconnaît, mais a d’abord du mal à mettre en mots ce qui provoque exactement ce basculement. Après un court silence, Ben dit soudain :
B : C’est comme avec les tatouages. Si tu es contre les tatouages, tu trouves que c’est une forme d’automutilation. Mais si tu aimes les tatouages, un tatouage peut être vu comme une histoire que tu graves dans ton corps. Se couper, pour moi, ça marche comme un tatouage marche pour [ces gens-là].
T : Je t’entends utiliser le mot « histoire ». Un tatouage est une histoire qui est racontée. (…) Et quelle est l’histoire derrière tes tatouages ?
B : Une seule grande histoire, celle des deux dernières années.
T : Et elle a un titre ?
B : Je ne sais pas si je pourrais lui donner un titre.
(…)
T : Je peux te poser une question étrange ? Disons qu’on se revoie dans un an et que tu te fasses faire un tatouage sur tes cicatrices. Quel genre de tatouage choisirais-tu ? Quelle forme aurait-il ?
B : C’est une question difficile. Je crois que je mettrais l’image d’un squelette en smoking qui danse un slow avec une dame ordinaire. En fait, ça pourrait aussi être le titre de mon histoire.
T : Le squelette en smoking qui danse un slow avec une dame ?
B : Oui.
T : D’accord, et quelle est l’histoire derrière ce tatouage ?
B : La dame pourrait être n’importe quelle personne qui s’automutile pour une raison ou pour une autre. Et elle danse un slow avec la mort. Parce qu’on ne sait jamais quand on coupe trop profond.
T : Pourquoi as-tu choisi une dame ?
B : Parce que je me vois plutôt comme le squelette que comme la dame. Par moments, je me sens très proche de la mort.
T : Ça dit quelque chose de ta proximité avec la mort, maintenant ou dans le passé ?
B : C’est pour ça que c’est un slow, parce que par moments je me sens si proche.
(…)
T : Donc, dans un an, ce tatouage serait l’histoire de ta proximité avec la mort, et de l’intimité de cette danse à ce moment-là. Et peut-être aussi de ton courage ?
B : Oui, sans doute.
En discutant de la métaphore du tatouage, le thérapeute a fait certains choix quant aux questions qu’il posait et à celles qu’il laissait de côté. Les questions qu’il a posées étaient éclairées par ses hypothèses thérapeutiques ainsi que par les réponses de Ben. En travaillant avec la métaphore du « tatouage » lancée par Ben, le thérapeute aurait pu poursuivre la discussion de bien des manières orientées vers l’action. Par exemple, la métaphore aurait pu servir à poser différents types de questions touchant à l’agentivité, comme : « Le tatouage est-il une œuvre achevée ? », « Quelles couleurs aura-t-il dans un an ? », « Jusqu’à quel point pourrais-tu le rendre visible au monde extérieur ? » ou « Vas-tu le couvrir ou le laisser visible ? ». De telles questions ouvrent pour Ben un espace où penser son avenir. Même si « tatouage » est un nom, et qu’on l’attribue le plus facilement aux cicatrices de Ben, le thérapeute dispose des outils pour pousser plus loin le sens de la métaphore, afin de susciter chez Ben des pensées sur la prise de contrôle et l’action dans l’avenir. Travailler avec la métaphore du tatouage donne au thérapeute la latitude d’explorer des possibilités d’action qui ne sont pas disponibles lorsqu’on reçoit, dans des circonstances semblables, un diagnostic comme, par exemple, « Ben est déprimé ».
Quel rapport ces deux exemples entretiennent-ils avec l’idée énactiviste de création de sens ? Dans le cas d’Andy, parler du « harnais » l’a aidé à mettre en mots la complexité de son expérience et a permis à un nouveau type de conversation de se déployer, une conversation qui a aidé Andy à donner, avec le thérapeute, un sens nouveau à ses expériences blessantes. De même, dans le cas de Ben, parler du « tatouage » lui a permis de se sentir compris, puisque la conversation a pu avancer avec le thérapeute, et qu’ils ont donné ensemble un sens nouveau à sa situation. La valeur des deux métaphores est d’avoir ouvert la voie à des conversations différentes et, en retour, d’avoir permis de gagner de nouvelles perspectives sur ses problèmes, perspectives qui, grâce aux échanges orientés vers l’action qui ont suivi, ont permis à Andy comme à Ben de se sentir maîtres de leurs problèmes. Nous développerons ci-dessous ces apports de la mise en acte des métaphores.
Dans notre perspective dialogique et énactive, les métaphores sont de bons outils thérapeutiques non parce qu’elles mettent au jour des expériences, mais parce qu’elles permettent de partager et de transformer ces expériences. Parler de « mettre au jour des expériences » nous paraît problématique, car cela suggère qu’il existe des vérités cachées que la métaphore permettrait de dévoiler, des vérités qui auraient été en quelque sorte « refoulées » et seraient maintenant ramenées à la surface. Ainsi, s’il est possible de gagner une nouvelle prise de conscience en mettant en acte des métaphores, ce n’est pas le but de la thérapie systémique collaborative, puisque cette nouvelle prise de conscience doit être vue comme une perspective de plus que la personne en thérapie peut adopter sur son problème. Nous voyons les métaphores comme des outils qui offrent à la personne thérapeute différentes possibilités de faire en sorte que la personne en thérapie se sente comprise. Elles sont aussi utiles pour explorer les expériences de la personne en thérapie et amener de nouvelles idées au premier plan. Les métaphores permettent de raconter des histoires nouvelles et différentes, et, par les questions qu’elle pose, la personne thérapeute peut faire émerger chez la personne en thérapie des expériences d’agentivité. Enfin, les métaphores fonctionnent comme des lentilles à travers lesquelles la personne, après la thérapie, peut aborder et éprouver le monde extérieur.
Comment les métaphores y parviennent-elles, selon notre conception ? En bref, les métaphores opèrent lorsqu’elles sont habilement orientées vers des actions dans le dialogue. Les métaphores partagées par Andy et Ben ont été orientées vers l’action par le thérapeute. Et même si leurs métaphores étaient des noms, l’approche systémique-énactive qu’utilisait le thérapeute l’a conduit à se centrer sur les actions possibles associées à ces noms. Un harnais est une chose derrière laquelle on peut se cacher ou avec laquelle on peut se battre. Un tatouage est une chose que l’on peut colorier, dessiner, ou avec laquelle on peut raconter une histoire. Dans la perspective systémique-énactive, toute métaphore (même une métaphore « assise ») peut être rattachée à une action. Le contenu de la métaphore d’origine importe moins que ce que l’on fait avec la métaphore. La meilleure façon de produire le changement passe par les mots d’action, grâce auxquels le thérapeute peut produire le changement lorsqu’il invite la personne en thérapie à faire collaborativement quelque chose avec la métaphore.
Pourquoi la mise en acte des métaphores par des mots d’action fonctionne-t-elle en psychothérapie ? Pour le redire, elle offre à la personne en thérapie et à la personne thérapeute des manières d’explorer les expériences telles que les personnes en thérapie peuvent se sentir entendues et comprises, communiquer ce qu’elles pensent ou ressentent, et être invitées à explorer leur agentivité, et pas seulement aider la personne en thérapie à prendre conscience de sa situation. Si la clarté est importante, dans la perspective systémique, la prise de conscience ne suffit pas pour progresser (comme l’a dit Watzlawick, 2009, dans une formule célèbre, « la prise de conscience peut rendre aveugle »). En outre, le choix de la métaphore, à lui seul, ne conduit pas à une expérience transformatrice. Faire une analogie pour saisir ses expériences ne suffit pas en soi, car ce n’est pas la métaphore elle-même (grâce à ses propriétés symboliques ou incarnées) qui fait le travail, mais la façon dont la métaphore est utilisée et reçue (ou mise en acte) dans une interaction. Selon nous, c’est l’acte communicatif avec la métaphore qui devient une expérience transformatrice pour les personnes en thérapie. La métaphore doit être reçue par autrui, acceptée, et donner lieu en retour à une action. Les métaphores fonctionnent le mieux quand elles font partie d’un engagement collaboratif.
Prenons l’exemple de Ben, qui a utilisé la métaphore du tatouage pour parler de ses difficultés. Nous avons remarqué que lorsque Ben a utilisé la même métaphore pour parler à sa mère, il ne s’est pas senti compris. De notre point de vue, c’est parce que, faute que sa mère reprenne la métaphore dans leurs conversations ou y réponde d’une manière ou d’une autre, la communication entre eux s’arrête, et l’échange ne débouche pas sur une expérience transformatrice pour Ben. En revanche, la métaphore opère avec le thérapeute, qui s’en sert pour faire avancer la discussion. Pour la personne thérapeute systémique, la métaphore est un véhicule du changement.
En bref, les métaphores elles-mêmes ne font pas le gros du travail. Ce qui importe, c’est ce que l’on fait avec la métaphore, et non ce que la métaphore veut dire. C’est la façon dont la personne thérapeute met en acte les métaphores, en découvrant des mots d’action qui permettent à la personne en thérapie d’aller au-delà de la métaphore, qui rend la métaphore utile sur le plan thérapeutique. Que l’on songe, par contraste, au Big Book of ACT Metaphors (Stoddard et Afari, 2014), qui entend fournir une « liste exhaustive de métaphores » destinées à traiter diverses affections, de l’anxiété à la dépression, au trauma ou aux troubles alimentaires. Nous contestons l’idée que trouver la « bonne » métaphore aidera une personne à résoudre son problème.
Enfin, se centrer sur les mots d’action permet à la personne en thérapie de retrouver un sentiment d’agentivité. Quand les métaphores sont travaillées avec des mots d’action, la personne thérapeute peut choisir d’élaborer la métaphore avec des questions en répondant auxquelles la personne en thérapie peut retrouver un sentiment d’influence sur sa vie. Nous voyons le sentiment d’agentivité comme plus qu’une simple connaissance du type d’influence que l’on a : c’est une expérience incarnée du fait de pouvoir agir, faire, bouger et changer. Les engagements métaphoriques peuvent offrir la possibilité d’explorer ses expériences de telle façon que l’on puisse sentir que le changement est possible. Comme la personne thérapeute veut donner aux personnes qu’elle reçoit le sentiment d’avoir prise sur ce contre quoi elles luttent hors de la salle de thérapie, on espère que le sentiment d’agentivité restera avec la personne après la fin de la thérapie et se traduira par une meilleure capacité à faire face dans la vie quotidienne.
En résumé, nous avons présenté dans cet article une proposition pour voir les métaphores comme des outils d’action dans le contexte thérapeutique systémique collaboratif. Nous avons défendu l’idée que les métaphores fonctionnent le mieux lorsqu’elles sont mises en acte, et que s’engager dans des mouvements ou des performances explicites n’est pas la seule façon de mettre en acte des métaphores. Les métaphores peuvent aussi être mises en acte et explorées conjointement dans le dialogue. Puisque l’intention de la personne thérapeute systémique collaborative est de faire vivre de nouvelles expériences à la personne en thérapie, les métaphores sont des ressources utiles en thérapie systémique collaborative, lorsqu’elles sont mises en acte avec des mots d’action. Mettre en acte les métaphores permet de faire advenir de nouvelles perspectives et un sentiment d’agentivité chez les personnes en thérapie, parce que la personne thérapeute co-construit dynamiquement la métaphore avec la personne en thérapie et utilise des mots d’action pour créer conjointement de nouvelles significations. Ainsi, notre réponse à la question « qu’est-ce qui fait des métaphores de bons outils thérapeutiques ? » est qu’elles peuvent être reliées à des mots d’action, grâce auxquels on peut explorer l’incarnation et l’agentivité de la personne en thérapie.
Bien que notre analyse repose sur l’approche systémique collaborative de la psychothérapie, nous avons la conviction que d’autres modèles thérapeutiques peuvent aussi s’en inspirer. Une condition importante, toutefois, est que la thérapie ne vise pas à découvrir ou à exposer des significations « figées », « cachées » ou « refoulées », mais à co-créer de manière créative des réalités plus vivables ; c’est pourquoi toutes les thérapies par la parole ne pourront pas tirer profit de notre stratégie d’intervention.15
Nous partagerons trois enseignements pratiques qui découlent de notre proposition. Premièrement, selon nous, il n’est pas nécessaire de travailler avec une métaphore culturellement établie : n’importe quel mot peut faire l’affaire. La personne thérapeute devrait rester attentive aux mots qui se prêtent à des explorations métaphoriques énactives. Par exemple, c’est en utilisant des mots ordinaires (comme « tatouage » ou « bouclier ») et en explorant les mots d’action qui leur sont liés que l’on peut progresser. Deuxièmement, nous savons que travailler avec des métaphores existantes peut parfois même être nuisible, surtout lorsque les personnes soignées ou les thérapeutes en retiennent une interprétation littérale ou simpliste. Par exemple, Stilwell et al. (2021) remarquent que l’usage de métaphores structurelles linéaires (comme : la douleur est un « nœud », le corps est une « machine », ou on n’a pas de « stabilité centrale ») peut limiter la capacité d’une personne à comprendre son état, puisqu’il suggère à la personne soignée que la cause de sa douleur persistante est, par exemple, « simplement un nœud musculaire, plutôt qu’une expérience complexe » (p. 6). Il est donc important que la personne thérapeute soit sensible aux effets qu’une métaphore (et sa co-construction) peut avoir sur la personne en thérapie. Troisièmement, s’il est parfois utile d’explorer la métaphore jusqu’au bout, la personne thérapeute devrait aussi savoir quand la laisser de côté. Il s’agit de tirer le meilleur parti de la métaphore puis, quand elle n’est plus utile, de la lâcher, pour que la personne en thérapie puisse se centrer sur de nouvelles expériences en avançant dans la vie. Il ne faut pas rester « accroché » aux métaphores qui réussissent, mais les voir comme des outils. Une fois qu’elles ont été utilisées avec succès (leur sens co-construit avec la personne en thérapie, ce qui lui a permis de trouver une nouvelle perspective), il faut les mettre de côté, pour qu’elles ne contraignent pas la personne dans la suite de son chemin.16
Nous pouvons donc nous interroger plus avant sur le rôle des métaphores dans notre proposition. Si c’est l’usage de mots d’action qui produit le changement recherché, pourquoi ne pas simplement appliquer des mots d’action à n’importe quels mots, plutôt qu’à des métaphores ? Ne pourrait-on pas simplement se centrer sur l’introduction de nombreux mots d’action dans un dialogue thérapeutique, ou appliquer des mots d’action à des termes diagnostiques, sans d’abord trouver une métaphore ? Qu’y a-t-il de particulier dans la mise en acte des métaphores ?
Pour répondre à cette question, il est utile de rappeler de nouveau les qualités incarnées des métaphores telles qu’elles ont été examinées dans la perspective de la CIE. Premièrement, les métaphores ont des racines incarnées qui peuvent être explorées. Elles permettent de parler des aspects multisensoriels de nos expériences (Abrahamson, 2020). Une fois découvertes les racines incarnées et les aspects sensoriels des métaphores, il est plus facile de trouver des mots d’action pour les explorer davantage. Deuxièmement, les métaphores renvoient à un réseau de significations. Elles peuvent déclencher des associations formées dans différents contextes et nous permettre de les appliquer à un contexte présent. Par exemple, les objets sources des métaphores (harnais et tatouage) s’inscrivent dans différentes pratiques et activités (littérature, films ou vie quotidienne), ce qui permet de parler de la cible de nouvelles manières : la personne thérapeute peut puiser dans nos expériences partagées et dans les récits culturels liés aux boucliers et aux tatouages pour trouver des mots d’action pertinents, utilisables pour faire avancer la conversation. Les métaphores aident ainsi la personne thérapeute à s’appuyer sur le dialogue et à trouver de nombreux mots d’action pour approfondir le thème de la conversation. Enfin, certaines métaphores pourraient fonctionner mieux que des mots ordinaires, parce qu’elles permettent des visualisations sensorimotrices concrètes. Par exemple, dans un dialogue thérapeutique, une personne thérapeute systémique peut inviter la personne qu’elle reçoit à convertir ce qu’elle dit en image, et attirer son attention sur ses modalités phénoménologiques implicites (somatiques, proprioceptives et kinesthésiques).17 Prenons par exemple les mots « helpless » et « powerless », que l’on peut rendre par « sans secours » et « sans pouvoir » (Fondelli et Rucińska, 2021). S’ils semblent interchangeables dans une conversation, ces mots nous permettent de nous imaginer dans des situations différentes. Être sans secours peut s’imaginer comme le fait de n’avoir personne autour de soi sur qui compter (personne d’autre n’est là dans la scène imaginée). Être sans pouvoir peut s’imaginer comme le fait de ne pas pouvoir influencer quelqu’un qui est là (quelqu’un d’autre est là dans la scène imaginée). Ces imaginations, à leur tour, appellent des mots d’action différents. Ainsi, une fois que l’on visualise la place du corps dans ces relations, de nouveaux mots d’action, porteurs de nouvelles possibilités d’action, peuvent émerger. La conception énactive de l’imagination, qui propose que les imaginations soient profondément enracinées dans les expériences et les affects corporels (Rucińska et Gallagher, 2021), peut éclairer davantage la façon dont de nouvelles expériences corporelles peuvent naître de l’imagination.
Pour le redire, selon nous, ce n’est pas ce que dit la métaphore, mais ce que l’on peut faire avec elle pour faire naître un sentiment d’agentivité, qui fait opérer la métaphore. Comme c’est notre message depuis le début, dans différents contextes et interactions, le sens des métaphores peut changer avec l’usage.
Complexe Systémique : à retenir
L’article déplace une question que la clinique se pose souvent : faut-il chercher la « bonne » métaphore ? Non, répondent Rucińska et Fondelli : la métaphore vaut par l’usage qu’on en fait à deux. Le harnais d’Andy devient armure qu’on enfile, qu’on retire pièce par pièce, qu’on accroche au portemanteau ; le tatouage de Ben devient une histoire dont on peut choisir les couleurs et la visibilité. Chaque verbe transforme une image statique en possibilité d’agir, et une position de victime en expérience d’agentivité. On reconnaît là la position de non-savoir d’Anderson et Goolishian, mais aussi une vieille intuition de Palo Alto : la prise de conscience ne suffit pas, il faut que quelque chose se passe dans l’échange. Pour la pratique, trois repères concrets : partir des mots de la personne, même banals ; ne pas enfermer quelqu’un dans une métaphore structurelle (« le corps est une machine ») ; savoir lâcher la métaphore quand elle a servi. Limites : deux vignettes seulement, sans analyse de l’effet à plus long terme, et un cas d’automutilation qui appelle aussi une évaluation du risque que l’article n’aborde pas. À lire avec l’article sur le pouvoir des métaphores en thérapie de couple, et avec l’article sur le passage de l’intervention d’experts aux conversations collaboratives.
Notes de l’original
1 Merci à la personne anonyme chargée de la relecture pour cette formulation bienvenue.
2 Par exemple, Jackson (1957) soulignait l’importance de prêter attention aux aspects analogiques de la communication, comme la respiration, le ton de la voix et les mouvements du corps ; Satir et al. (1991) soulignaient l’importance de « faire l’expérience » pendant les conversations thérapeutiques et invitaient les membres de la famille à sculpter leurs relations avec leur corps. Plus récemment, Wilson et al. (2020) soulignent que la thérapie systémique est d’abord et avant tout une mise en acte, ou une performance, créée entre toutes les personnes qui y participent.
3 Bertrando et Gilli (2008) relèvent un écart entre, d’une part, l’attention de la théorie systémique au langage et aux récits et, d’autre part, la pratique systémique, attentive à l’effet de ces récits sur les expériences corporelles de la personne en thérapie. Cette étude décrit comment l’attention étroite portée au langage et au dialogue dans la construction de la théorie systémique, et sa « tendance croissante (…) à mettre l’accent sur les mots et la narration, en occultant l’importance de l’interaction corporelle » (Bertrando et Gilli, 2008, p. 368), ont eu pour effet de créer des « dialogues désincarnés » : des dialogues si centrés sur le contenu de ce qui est dit qu’ils sous-estiment les expériences incarnées et les interactions non verbales.
4 Nous notons que, même si nos idées sur les métaphores ne nous semblent pas propres à la thérapie systémique collaborative et pourraient s’appliquer à d’autres thérapies, deux raisons principales nous conduisent à nous en tenir à la thérapie systémique collaborative. D’abord, le contexte thérapeutique systémique se prête mieux à la mise en acte des métaphores, puisqu’en thérapie systémique nous n’utilisons pas les métaphores pour mettre au jour des significations, mais pour en créer. Ensuite, mettre en acte des métaphores dans des thérapies par la parole classiques, où l’accent reste sur la « mise au jour de significations », peut produire des résultats opposés à ceux que nous jugeons bénéfiques de notre point de vue. Nous y reviendrons plus loin.
5 Dans cet article, nous ne nous appuierons pas sur la distinction technique entre métaphore, comparaison et analogie. Ces distinctions ne sont pas pertinentes pour notre argumentation : même s’il s’avérait que certains de nos exemples ne relèvent pas stricto sensu de la métaphore mais devraient être classés, sur le plan linguistique, parmi les comparaisons ou les analogies, nos idées resteraient tout aussi pertinentes pour les contextes thérapeutiques.
6 Le contexte examiné est un jeu de faire-semblant dans lequel on fait comme si l’on était un météore, pour apprendre la notion de trajectoire et des concepts de physique associés. L’article décrit une expérience dans laquelle des enfants apprenaient les trajectoires des météores en les « incarnant » dans le faire-semblant, par exemple en courant, en sautant et en se déplaçant explicitement dans l’espace autour d’eux. Dans le contexte du jeu, la course des enfants avait une nature métaphorique, puisqu’elle mettait en acte le mouvement du météore. Le jeu de faire-semblant implique une transformation métaphorique dans laquelle on agit comme si une chose était une autre, et c’est précisément dans cette action que la banane (cible) est un téléphone (source).
7 Par exemple, Norbury (2005) caractérise la capacité à voir des similitudes entre deux objets distincts comme « un processus développemental complexe qui exige l’acquisition d’un certain nombre de compétences [comme] des représentations sémantiques suffisamment larges pour saisir la comparaison opérée » (p. 384). Pour Norbury, décider en quoi deux objets se ressemblent suppose de raisonner par projections d’un domaine source vers un domaine cible à l’aide de « compétences de raisonnement analogique » (2005, p. 385).
8 « Au cœur de la métaphore se trouve le prélèvement direct d’un motif invariant (la résonance à ce motif) dans un ensemble informationnel propre à la fois au thème et au véhicule (par exemple, pour les fleurs et les feux d’artifice, des invariants qui spécifient une expansion progressive à partir d’un point central). En ce sens, la métaphore, comme d’autres formes de connaissance, repose sur un processus fondamentalement perceptif » (Szokolszky, 2006, p. 87).
9 Une caractérisation aussi large de la simulation n’engage pas à adopter la théorie de la simulation, qui est représentationnelle.
10 Comme le relève Kompa, « des études en IRMf montrent que le traitement de verbes qui désignent des actions accomplies avec la main (cueillir, saisir), le pied (donner un coup de pied) ou la bouche (lécher) suscite une activation du cortex moteur (et prémoteur) (selon une organisation somatotopique) » (2017, p. 197).
11 Par exemple, un contexte thérapeutique pourrait exiger un autre type de métaphores que celles qu’exige l’apprentissage d’une compétence ; sur ce dernier point, voir Abrahamson (2020).
12 L’exemple donné consiste à faire de « longs mouvements amples de gauche à droite et retour » (p. 19) pour mettre en acte le concept de « pont ».
13 « Ces métaphores sont devenues énactives à travers l’interaction clinique ; nous avons observé une création de sens dynamique se déployer dans la relation de soin lorsque le personnel clinique touchait les personnes soignées aux endroits du dos où elles ressentaient de la douleur, ainsi qu’aux zones environnantes. Lorsque le personnel clinique exerçait une pression manuelle sur les tissus, l’attention des personnes soignées était attirée sur les muscles que la personne clinicienne percevait comme noués, tendus ou cordés » (Stilwell et al., 2021, p. 239, italiques ajoutés).
14 Merci à la personne anonyme chargée de la relecture pour cette formulation utile.
15 Par exemple, mettre en acte des métaphores dans des thérapies où l’accent reste sur la « mise au jour de significations » peut produire des résultats opposés à ceux que nous jugeons bénéfiques dans cette méthode d’intervention (à savoir faire naître le sentiment d’agentivité de la personne en thérapie). On peut en effet mettre en acte des métaphores, en se centrant sur les mots d’action qui leur sont liés, pour mettre au jour davantage de « vérités cachées » sur une personne en thérapie. On le ferait en se centrant sur des mots d’action qui approfondissent la compréhension initiale de la métaphore (par exemple en insistant sur la lourdeur du « harnais » qu’on porte). Mais cela ne ferait que conforter la personne dans les anciennes significations (par exemple le harnais comme représentation du poids du harcèlement), sans lui ouvrir de nouvelles perspectives, ce qui est, en définitive, la valeur ajoutée de notre approche.
16 On peut penser à une analogie utile proposée par Abrahamson (2020) : une personne qui enseigne le violoncelle utilise la métaphore « tiens-le comme une fraise » pour faire comprendre ce que doit être la prise de l’archet (douce, comme si l’on craignait d’écraser une fraise). Une fois que l’élève a appris cette prise et trouvé par soi-même un flux musical, la métaphore a rempli son office et doit être abandonnée. L’élève ne devrait plus penser à la métaphore de la fraise en jouant, mais se centrer sur les nouvelles expériences musicales, et sur les affordances de jeu, que la maîtrise de la prise a rendues possibles.
17 Selon Abrahamson (2020), la compréhension des métaphores et la capacité à apprendre des métaphores tiennent à l’émergence de « multiples modalités sensorielles jaillissant tacitement [dans la mise en acte de la métaphore], dont les modalités visuelle, auditive, kinesthésique, proprioceptive et somatique » (p. 216).
Éthique. Selon la législation locale et les exigences institutionnelles, l’étude, qui concerne des personnes humaines, ne nécessitait ni examen ni approbation éthiques. Le consentement éclairé des personnes impliquées dans la rencontre thérapeutique et de leur représentation légale ou de leurs proches a été obtenu pour la publication de toute image ou donnée potentiellement identifiante figurant dans cet article.
Contributions. Les deux personnes qui signent l’article y ont contribué de manière substantielle, directe et intellectuelle, et en ont approuvé la publication.
Financement. Ce travail a été rendu possible grâce à la subvention de la Research Foundation – Flanders (FWO) « Enactive Approach to Pretending » (12J0419N).
Liens d’intérêts. L’équipe déclare que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
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Traduction non officielle en français de Mettre en acte les métaphores en thérapie systémique collaborative, par Zuzanna Rucińska et Thomas Fondelli, Frontiers in Psychology, vol. 13 (2022), doi : 10.3389/fpsyg.2022.867235, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (extraits de séances présentés en dialogues). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Enacting Metaphors in Systemic Collaborative Therapy », publié dans Frontiers in Psychology (2022) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
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Rucińska, Z., et Fondelli, T. (2022). Mettre en acte les métaphores en thérapie systémique collaborative (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/mettre-en-acte-les-metaphores-en-therapie-systemique-collaborative (Œuvre originale publiée en 2022 dans Frontiers in Psychology, 13, 867235 (2022) ; republiée en 2022 par Frontiers in Psychology, https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2022.867235/full)
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