Families in Society · Travail social

« Une meilleure version de moi pour mes enfants » : un appel à un travail familial systémique et relationnel en santé mentale des enfants et des jeunes

Faut-il soigner l’enfant seul, ou aussi ses parents ? À London, en Ontario, une école de travail social a monté pendant la pandémie un service virtuel gratuit pour les parents d’enfants signalés par l’école. À partir de 65 témoignages (parents, stagiaires, équipe universitaire, personnel scolaire), l’équipe de Jane Sanders plaide pour un retour du travail familial systémique, alors même que l’offre se réduit et s’individualise.

Auteurs Jane Elizabeth Sanders, Ariel Seale, Lauren Wilton, Emily Carrothers, Mackenzie Siddall, Zenaida Pereira, Elora Watson, Kendra Bernardi, M K Arundel et Rick Csiernik (King’s University College at Western University, London, Ontario, Canada ; programme SAFE et School of Social Work)Première publication Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services, 3 septembre 2024Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Une meilleure version de moi pour mes enfants » : un appel à un travail familial systémique et relationnel en santé mentale des enfants et des jeunes, par Jane Elizabeth Sanders, Ariel Seale, Lauren Wilton, Emily Carrothers, Mackenzie Siddall, Zenaida Pereira, Elora Watson, Kendra Bernardi, M K Arundel et Rick Csiernik, publié dans Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services (SAGE) (2025), doi : 10.1177/10443894241261743, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes ; l’adresse de correspondance n’est pas reprise. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

La thérapie a fait de moi une meilleure version de moi-même pour mes enfants.

Jane Elizabeth Sanders, Ariel Seale, Lauren Wilton, Emily Carrothers, Mackenzie Siddall, Zenaida Pereira, Elora Watson, Kendra Bernardi, M K Arundel et Rick Csiernik

Résumé

Malgré un corpus de connaissances bien établi qui confirme l’efficacité des approches systémiques et relationnelles dans les soins de santé mentale de l’enfant, les obstacles à l’implication des familles ne cessent de croître. La présente analyse thématique réflexive a porté sur des données recueillies auprès de parents, de personnes étudiant le travail social, de membres du corps enseignant universitaire, d’équipes professionnelles de terrain et du personnel d’un conseil scolaire (n = 65), afin de comprendre les besoins de santé mentale des parents et des familles. Les résultats illustrent l’importance du travail familial systémique et relationnel pour les parents qui soutiennent la santé mentale de leur enfant et de leur famille. Nous avons constaté un écart préexistant, et qui se creuse depuis la COVID-19, dans l’accessibilité de ces soutiens. Les implications comprennent un appel à renouveler la pensée systémique en santé mentale de l’enfant, un réalignement systémique vers des organismes de services aux familles proposant notamment des options pour plusieurs membres d’une même famille, et une formation en travail social qui favorise les approches familiales systémiques et relationnelles de la santé mentale de l’enfant.

Mots-clés : systémique, relationnel, thérapie familiale, santé mentale de l’enfant, formation en travail social

Introduction

Un corpus de connaissances bien établi confirme l’efficacité d’une approche systémique dans les soins de santé mentale de l’enfant (Carr, 2019 ; Haine-Schlagel et Walsh, 2015 ; Profe et Wild, 2017). Une approche systémique replace l’individu dans son environnement. Elle reconnaît l’importance des multiples niveaux d’influence, dont les plus proches (le microsystème), comme la famille, pour le soutien et l’intervention (Ahmed et al., 2018 ; Bronfenbrenner, 1977). Et pourtant, malgré ses bienfaits bien connus, l’implication de la famille en santé mentale de l’enfant a cédé la place à une focalisation sur des services délivrés individuellement et sur des formes de thérapie spécialisées et manualisées (Lebow, 2014). Les cultures organisationnelles peuvent limiter l’implication des familles et traduire des réserves liées aux relations de pouvoir, à la crainte d’effets négatifs et à une perspective qui donne la priorité à une relation exclusive entre la personne suivie et la personne qui la soigne (Eassom et al., 2014). Les organismes de services aux familles travaillent désormais surtout avec des individus, les miroirs sans tain sont rarement disponibles, et la supervision a été réduite à des exigences administratives (Imber-Black, 2014).

L’objectif de la présente étude qualitative était de comprendre les besoins de santé mentale des parents et des familles. Les données ont été recueillies auprès de parents, du personnel d’un conseil scolaire, de personnes étudiant le travail social et de membres de notre école de travail social (n = 65). La valeur des services centrés sur les parents était évidente, pour les parents en premier lieu, pour leurs enfants et pour leurs familles. Tout aussi évident était l’écart profond et croissant dans la disponibilité de ces services.

Une santé mentale de l’enfant fondée sur les données implique les familles

Les individus d’une même famille s’influencent mutuellement, et les processus familiaux influent sur les individus tout comme les individus influent sur les processus familiaux (Lebow, 2014). Des facteurs du fonctionnement familial, comme les règles familiales, l’encouragement à l’expression émotionnelle et l’implication entre les membres de la famille, sont liés à la symptomatologie à l’adolescence, ce qui souligne l’importance d’impliquer la famille dans les programmes psychosociaux destinés aux enfants et aux jeunes (Caño González et Rodríguez-Naranjo, 2024). L’implication de la famille dans le traitement s’est révélée bénéfique pour un large éventail de difficultés, dont l’addiction (Esteban et al., 2023 ; Kourgiantakis et al., 2021), les troubles alimentaires (Jewell et al., 2016 ; Loeb et Dimitropoulos, 2023), le soutien aux jeunes queers (Harvey et Stone Fish, 2015 ; Malpas, 2011), la violence familiale (Vincent, 2018), la protection de l’enfance (Augsberger et al., 2023) et l’amélioration des résultats scolaires (Wang et al., 2014). Les interventions systémiques impliquant les familles répondent efficacement à un ensemble de difficultés, dont les problèmes de sommeil, d’alimentation et d’attachement chez le nourrisson, le rétablissement après une maltraitance, les troubles des conduites, les difficultés émotionnelles, les troubles alimentaires, les difficultés somatiques et le premier épisode psychotique (Carr, 2019). Une revue méta-analytique a souligné qu’inclure les parents dans le traitement psychothérapeutique des enfants apportait des avantages qui dépassaient les résultats obtenus par les thérapies individuelles de l’enfant (Dowell et Ogles, 2010). En outre, une revue de Hogue et de son équipe (2014) a mis en évidence les bénéfices de certains modèles familiaux au-delà de ceux d’approches répandues et relativement bien étudiées, comme la thérapie cognitivo-comportementale (Hofmann et al., 2012). Non seulement l’implication des parents dans les interventions de santé mentale auprès des enfants et des adolescents a un effet positif sur les résultats (Waid et Kelly, 2020), mais un engagement et un renforcement du pouvoir d’agir des parents qui aient du sens dans les services de santé mentale soutiennent aussi les parents (Bode et al., 2016).

Les obstacles à la santé mentale familiale

Les obstacles aux soins de santé mentale de l’enfant et de l’adolescent existent au niveau des personnes suivies, des prestataires de services, de la communauté et du système de santé (Waid et Kelly, 2020). En Ontario, où s’est déroulée cette étude, 18 à 22 % des enfants et des jeunes remplissaient les critères d’un trouble de santé mentale, mais moins d’un tiers avaient été en contact avec un service de santé mentale (Georgiades et al., 2019). Par ailleurs, 4 parents sur 10 disent ne pas recevoir d’aide adéquate et rapide pour leurs enfants, en raison de longues listes d’attente et de services qui ne répondent pas aux besoins propres de leur famille (Children’s Mental Health Ontario, 2020 ; Georgiades et al., 2019). Lorsqu’il existe de telles lacunes dans l’offre de services, les familles comblent les manques, ce qui entraîne à son tour une surcharge et une moindre qualité de vie pour les personnes qui prennent soin des enfants (Carbonell et al., 2020). La charge de soins qui retombe sur les familles conduit un quart d’entre elles à déclarer avoir manqué le travail pour faire face à la complexité accrue des responsabilités parentales et de garde des enfants (Children’s Mental Health Ontario, 2020). En retour, les personnes qui élèvent des enfants ayant des difficultés de santé mentale sont plus susceptibles de présenter elles-mêmes des problèmes de santé mentale, ce qui aggrave l’impact délétère sur la famille et dégrade les résultats pour les jeunes ; pourtant, peu de parents et de personnes aidantes reçoivent un soutien pour leur propre compte (Acri et Hoagwood, 2015).

Pour compliquer encore les choses, au moment de la rédaction, les familles se remettaient encore à peine de l’impact mondial profond de la pandémie de COVID-19, qui a entraîné un isolement accru et des restrictions de services pendant des années (Imran et al., 2020 ; Palacio-Ortiz et al., 2020 ; Spinelli et al., 2020 ; Waite et al., 2021). Pendant la COVID-19, les difficultés de santé mentale des jeunes ont augmenté et le soutien a diminué, laissant aux familles la responsabilité de prendre soin des jeunes avec peu de soutien ou de reconnaissance (Kourgiantakis et al., 2022).

En outre, la responsabilité de la santé mentale de l’enfant et de la famille retombe de manière disproportionnée sur les mères et sur les personnes aidantes qui s’identifient comme femmes. Cela s’est aggravé pendant la pandémie, lorsque les femmes ont souvent été soumises à une triple journée de travail, faite de leur emploi habituel, du travail domestique et, en plus, de l’éducation des enfants et du complément scolaire pendant l’enseignement à la maison (Jasrotia et Meena, 2021 ; Peck, 2021 ; Sharma et Vaish, 2020). L’augmentation des exigences domestiques pesant sur les femmes est associée à une hausse du stress physique, émotionnel et psychologique (Jasrotia et Meena, 2021 ; Sharma et Vaish, 2020). Le manque de soutien aux parents ainsi repéré touche de manière disproportionnée les mères et constitue donc un enjeu d’équité important. De plus, ces obstacles aux services sont encore plus marqués pour les familles marginalisées, racisées, nouvellement arrivées et monoparentales dirigées par une femme (Chen et al., 2012 ; Watson et al., 2020).

De tels obstacles créent de la tension et du stress dans les efforts que font les personnes qui prennent soin des enfants pour accéder aux services, défendre leurs droits et apporter un soutien en santé mentale à leurs enfants (Boydell et al., 2006 ; Miller et al., 2017). Il s’agit d’un problème systémique, car les responsabilités parentales s’alourdissent des difficultés à s’orienter dans le système, de la stigmatisation et du blâme, du manque de soutien social et de l’isolement social (Acri et Hoagwood, 2015). Dans un processus circulaire, un stress parental élevé fait obstacle à un engagement actif et constructif du parent dans le traitement de son enfant (Bode et al., 2016). Les enfants de parents ayant des difficultés de santé mentale ont deux fois plus de risques de développer à leur tour une maladie mentale (Wahl et al., 2017 ; Wolicki et al., 2021). Il est donc essentiel de prendre en compte la santé mentale des parents dans le cadre du traitement de leur enfant.

Le contexte de l’étude

À l’époque des larges restrictions sociales imposées pour la sécurité publique pendant la pandémie de COVID-19, notre école de travail social du King’s University College at Western Canada (King’s) s’est associée au conseil scolaire public local, le Thames Valley District School Board, pour créer un service virtuel dont les prestations étaient assurées par des personnes en stage de baccalauréat et de maîtrise en travail social, sous la supervision d’une personne agréée en travail social. Le programme Support and Aid to Families Electronically (SAFE) a été conçu pour offrir des services virtuels aux parents et aux personnes qui prennent soin d’enfants d’âge scolaire, sous la forme d’un soutien gratuit, sans liste d’attente et facile d’accès (Sanders et al., 2023, 2024). SAFE est un partenariat entre l’université et la communauté, conçu selon une approche d’application intégrée des connaissances (IKT) afin de produire des connaissances fondées sur les données, pertinentes et utilisables : les personnes utilisatrices des connaissances y ont repéré une lacune problématique dans le soutien et ont continué à participer comme membres de l’équipe de recherche et de rédaction, aux côtés des personnes en stage à SAFE (S. Bowen et Graham, 2009 ; Preyde et al., 2013). Le nombre de familles recevant des services de SAFE est passé de 35 la première année à 109 la deuxième, ce qui montre l’ampleur du manque de soutien familial accessible.

Fondements théoriques

La présente étude s’appuie sur une compréhension systémique de la famille et sur l’importance de l’environnement dans lequel vivent les familles. La théorie écologique considère l’individu dans de multiples contextes, depuis l’environnement direct dans lequel il grandit jusqu’aux cadres sociaux et structurels plus larges (Bronfenbrenner, 1977). La théorie des systèmes familiaux souligne que la famille est une unité complexe, intensément liée sur le plan émotionnel, et que cette dynamique a un effet profond sur chacun de ses membres ; l’individu se comprend donc au mieux dans ses relations au sein de la famille (M. Bowen, 1978 ; Haefner, 2014 ; Simon et al., 2019).

La thérapie familiale est définie comme « toute démarche psychothérapeutique qui vise explicitement à modifier les interactions entre les membres de la famille et cherche à améliorer le fonctionnement de la famille comme unité, ou de ses sous-systèmes, et/ou le fonctionnement de membres individuels de la famille » (Gurman et al., 1986, p. 565). La pratique systémique comprend la thérapie familiale et d’autres interventions fondées sur la famille, comme l’entraînement aux habiletés parentales, les programmes comportementaux mis en œuvre par les parents, la thérapie multisystémique et le placement familial thérapeutique, c’est-à-dire celles qui engagent les membres de la famille et des réseaux plus larges dans le processus de résolution du problème d’un membre de la famille (Carr, 2019).

Les personnes en stage étaient encouragées à aligner leur travail sur le modèle de pratique qui correspondait aux besoins de la personne suivie et favorisait la relation thérapeutique. Ainsi, conformément à l’exigence faite aux programmes de deuxième cycle d’enseigner toute la gamme des modèles (Imber-Black, 2014), notre approche du travail ne se rattachait à aucun modèle ou approche en particulier : les stagiaires s’engageaient plutôt avec les parents pour comprendre leurs besoins et élaborer un plan d’intervention fondé sur une formulation de cas, centré sur la personne et éclairé par les données (Drisko et Grady, 2015). Même si les stagiaires ne développaient pas explicitement des compétences de thérapie familiale avec toute la famille, l’approche de notre école de travail social est systémique, et les services fournis par SAFE relevaient en général de la définition de la thérapie familiale relationnelle défendue par Breunlin et Jacobsen (2014), dans laquelle la personne qui intervient travaille avec un sous-ensemble de la famille ou avec un individu, mais avec un regard systémique. En outre, notre programme s’inscrit dans une conscience critique et intersectionnelle de la justice sociale (Collins, 2019 ; Crenshaw, 1991) et a été fortement nourri par les trois mouvements repérés par de Paula-Ravagnani et son équipe (2023) comme ayant influencé la thérapie familiale : la postmodernité, le constructionnisme social et la recherche sur les facteurs communs (voir aussi Dickerson, 2014).

La présente étude

L’objectif de la présente étude qualitative, menée par analyse thématique (AT) réflexive (Braun et Clarke, 2021), était de comprendre les besoins de santé mentale des parents et des familles qui ont participé aux deux premières années du programme SAFE. Les questions de recherche suivantes ont guidé l’analyse inductive : a) de quel soutien en santé mentale les familles ont-elles besoin ? b) quelle efficacité les familles attribuaient-elles au soutien au moment de l’étude ? La présente AT réflexive (Braun et Clarke, 2021) fait partie d’une étude plus large du programme SAFE menée en 2021-2022 en Ontario. D’autres analyses ont porté sur la faisabilité de l’étude pilote de SAFE (Sanders et al., 2024), tandis que la présente analyse qualitative des données se concentre sur l’expérience des parents et des familles. Cette recherche d’ensemble a eu recours à la recherche-action participative (RAP) et à l’approche d’application intégrée des connaissances mentionnée plus haut. La RAP favorise la participation des membres de la communauté à la recherche, ici les personnes étudiant le travail social en tant que prestataires de services, afin de construire une recherche aussi pertinente et adaptée que possible (Csiernik et al., 2018 ; Dickson et al., 2020 ; Sperstad et al., 2020).

Méthode

Une AT réflexive d’entretiens qualitatifs semi-directifs, de groupes de discussion et de questionnaires qualitatifs a été utilisée pour offrir aux personnes participantes de réelles occasions d’exprimer leur expérience (Braun et Clarke, 2021). L’AT réflexive est une méthode appropriée pour organiser, analyser et conceptualiser les schémas présents dans des données qualitatives (Braun et Clarke, 2006, 2021). C’est une approche constructiviste postmoderne qui considère la subjectivité de l’équipe de recherche comme inévitable et comme un atout (Braun et Clarke, 2021). Les thèmes détaillés dans la section des résultats ont été dégagés des données de manière réflexive et inductive (plutôt que déductive) (Braun et Clarke, 2021).

Personnes participantes

Soixante-cinq personnes ont participé à l’étude entre l’année 1 (A1), de janvier à juin 2021, et l’année 2 (A2), de septembre 2021 à août 2022. Elles se répartissaient en quatre sous-groupes, afin de renforcer la rigueur par la triangulation des sources de données. Ont participé : 4 parents qui utilisaient les services de SAFE en A1 et 13 en A2 (n = 17) ; 8 stagiaires en travail social de SAFE qui assuraient les services aux familles en A1 et 4 en A2 (n = 12) ; 4 membres de notre école de travail social de King’s qui ont participé à la création et au fonctionnement du programme SAFE en A1, et 2 de plus en A2 (n = 6) ; et 22 membres du personnel du conseil scolaire de district à l’origine des orientations, dont des spécialistes du travail social, du counseling et de la psychologie, en A1, et 8 en A2 (n = 30). Dans tous les sous-groupes, la grande majorité des personnes participantes s’identifiaient comme femmes (à l’exception de deux étudiants en travail social et de deux professionnels du conseil scolaire, hommes) et comme blanches (à l’exception d’une personne étudiante qui s’identifiait comme noire, d’une autre comme blanche et autochtone, et d’une autre comme noire, grecque, française et écossaise).

Recrutement des personnes participantes

Les personnes participantes formaient un échantillon de convenance recruté dans les quatre sous-groupes. Il comprenait l’ensemble des parents (P) qui avaient participé au programme SAFE de janvier 2021 à août 2022, toutes les personnes étudiant le travail social (ST) en stage à SAFE pendant cette période, l’ensemble des membres de notre école de travail social qui participaient au programme SAFE (K) et tout le personnel du conseil scolaire local habilité à orienter vers SAFE (SB) à ce moment-là. Le recrutement a pris fin au point de « puissance informationnelle », c’est-à-dire de saturation des codes (Braun et Clarke, 2021). Les lettres de consentement éclairé ont été remises aux parents par les personnes chargées de l’accueil. Les formulaires de consentement éclairé et un lien vers un questionnaire Qualtrics ont été envoyés par courriel aux stagiaires, aux membres de King’s et au personnel du conseil scolaire. Chaque parent ayant participé a reçu une carte-cadeau de 25 dollars américains pour sa participation. L’approbation éthique a été accordée par l’université d’appui.

Description de l’équipe de recherche

La première autrice, une femme blanche cisgenre d’âge moyen, a été thérapeute de l’enfant et de la famille, travailleuse sociale scolaire et superviseuse clinique pendant plus de 25 ans, et mène des recherches dans ces domaines depuis près de 10 ans. L’objet de ce manuscrit est né, de manière constructive, de préoccupations observées au cours de cette longue carrière. Conformément à l’application intégrée des connaissances et à la RAP, l’équipe de recherche se composait de personnes assistantes de recherche, de stagiaires de SAFE, de la personne responsable de la formation pratique professionnelle, d’une personne chargée de la supervision de terrain et de membres du corps professoral de l’école de travail social.

Procédures de recueil des données

Les données ont principalement été recueillies par des entretiens individuels approfondis semi-directifs (I ; n = 31) et des groupes de discussion (FG ; n = 3), d’une durée de 60 à 90 minutes chacun. Compte tenu du stress persistant lié aux restrictions sanitaires de l’époque, des questionnaires Qualtrics à questions ouvertes (S ; n = 14) ont été proposés aux personnes qui ne pouvaient pas participer à un entretien ou à un groupe de discussion mais souhaitaient prendre part à l’étude. C’était particulièrement important pour le personnel du conseil scolaire de district, alors débordé au-delà de ses capacités (Sanders et al., 2024). Les entretiens et les groupes de discussion ont été menés sur Zoom et enregistrés avec autorisation. Ils ont été transcrits et analysés avec le contenu qualitatif des questionnaires en ligne. Les questions semi-directives ont été adaptées à chaque groupe de personnes participantes, mais portaient sur trois grands domaines : l’impact de la COVID-19, l’efficacité des services de SAFE et l’accessibilité des services de la communauté.

Analyse des données

Conformément à la première étape de l’AT (Braun et Clarke, 2006, 2021), quatre membres de l’équipe de recherche ont pris connaissance des données en lisant et relisant chaque entretien en entier pour s’imprégner de son contenu. À l’étape 2, les données ont été codées par deux personnes travaillant de manière indépendante, avec un accent sur des catégories de codage inductives. Le recours à plusieurs personnes pour le codage a favorisé une discussion approfondie des données et l’élaboration des thèmes, élément important d’une AT réflexive efficace (Braun et Clarke, 2021), et a permis à chaque membre de l’équipe de recherche de s’engager pleinement, conformément à notre approche d’ensemble d’application intégrée des connaissances et de RAP. Conformément à notre méthodologie, nous n’avons recherché ni la fidélité interjuges ni le consensus (Braun et Clarke, 2021). Chaque étiquette de code représentait une idée unique tirée de passages des données présentant un intérêt analytique. À la troisième étape, des codes et des thèmes potentiels ont été repérés pour chaque sous-groupe de personnes participantes. Bien que les données de chaque sous-groupe aient été codées, la présente analyse a donné la priorité aux données et aux thèmes issus des entretiens avec les parents, et les données des trois autres sous-groupes ont été utilisées de façon semblable à la comparaison constante de la théorisation ancrée constructiviste (Charmaz, 2014) et comme forme de triangulation. L’importance du soutien aux familles et l’écart croissant dans ce soutien sont apparus clairement dès le départ. Aux quatrième et cinquième étapes, tous les thèmes ont été réexaminés, les incohérences discutées, et l’équipe a défini et affiné collectivement les thèmes et les sous-thèmes concomitants de l’ensemble des données. Conformément à l’étape 6, l’analyse a été finalisée par la chercheuse principale, dont la subjectivité a été un atout pour structurer l’analyse présentée dans ce manuscrit (Braun et Clarke, 2021). Pour réduire les biais de codage et renforcer la fiabilité, la crédibilité et la confiance accordée aux résultats, une piste de vérification a été tenue pour documenter les décisions de recherche (Anastas, 2004 ; Nowell et al., 2017).

Résultats

Les résultats de la présente étude soulignent l’importance de soutenir les parents et les familles comme un système global, même lorsque la santé mentale des enfants et des jeunes est la priorité ; comme l’a formulé une participante, « la thérapie a fait de moi une meilleure version de moi-même pour mes enfants » (A1-I-P01). Pourtant, malgré la base de données ancienne qui étaye les approches systémiques et familiales en santé mentale de l’enfant, les résultats actuels mettent en évidence un écart croissant dans le soutien aux parents et aux familles, aggravé depuis la pandémie de COVID-19.

Le soutien relationnel aux parents

Un thème majeur qui s’est dégagé est la valeur du soutien apporté aux parents pour la santé du système familial, y compris des enfants et des jeunes qui en font partie. Toutes les orientations vers le programme SAFE passaient par le conseil scolaire et étaient donc liées à un enfant ou à un jeune identifié. Pourtant, pour de nombreux parents, c’est le soutien direct qui leur était apporté qui a produit le plus de changement : « Ce n’était pas quelqu’un qui intervenait pour lui fournir des services ou lui faire passer des tests. C’était un soutien pour moi, pour que je puisse l’aider. Et je pense que c’est ça, la grande différence » (A1-I-P06). Les membres de l’université allaient dans le même sens, comme l’a noté l’une de ces personnes : « Je ne saurais trop insister : on ne peut pas produire le type de changement que nous voulons voir advenir pour ces familles et ces enfants en travaillant uniquement avec les enfants » (A1-I-K02).

Le travail familial était souvent complexe et relationnel, comme l’ont décrit des participantes : « J’ai pu parler de ma relation avec mon mari, de la relation de mon mari avec mon fils, de la façon dont cela pouvait influer sur les choses et de la manière dont je pouvais aider à apaiser leur relation » (A1-I-P06). Dans certaines situations, des parents ont indiqué avoir besoin d’aide pour « acquérir des compétences afin d’aider leurs enfants à traverser différentes difficultés qui affectent divers aspects de leur croissance et de leur bien-être, ainsi que ceux de la famille » (A2-S-P03). Une participante a décrit le processus ainsi : « Ça m’a simplement permis d’accueillir l’émotion que je ressentais… puis de prendre une décision rationnelle… est-ce que je suis en train de faire, comment il appelait ça, de la pensée catastrophiste ?… Ou est-ce que c’est juste une réaction émotionnelle sur le moment, et c’est ça qui provoque cette pensée ? » (A2-I-P23).

La santé mentale des parents, c’est la santé mentale de l’enfant

La santé mentale des parents et celle de l’enfant étaient vues comme réciproquement liées, comme l’a noté une personne en stage :

Quand on est parent, on essaie de tout tenir ensemble et de prendre les meilleures décisions possibles, mais quand on a peur et qu’on est rongé par l’anxiété, ça va avoir un impact sur tout le système familial. Nos enfants nous observent toujours, ils voient ces choses-là, ils remarquent nos changements d’humeur, ils remarquent quand quelque chose nous inquiète davantage. (A2-I-ST10)

Une autre participante a observé que, dans son système familial, le changement le plus efficace commençait par elle-même : « En tant que parents, on ne peut pas changer l’adolescent, alors comment pouvons-nous changer notre manière de penser la situation ou d’y réagir ? » (A2-I-P16). À titre d’exemple, une personne de King’s a observé :

Je pense que nous avons eu cinq ou six enfants en questionnement sur leur genre, curieux de leur genre, dont les parents sont venus nous demander du soutien et sont repartis avec le sentiment de mieux comprendre qui était leur enfant et ce que leur enfant demandait en matière de pronoms. (A2-I-K05)

Soutenir les parents a réduit le stress dans la famille

Face aux problèmes complexes que rencontraient les familles, la charge émotionnelle retombait sur les parents, en particulier les mères, et le soutien qui leur était apporté réduisait le stress dans le système familial, comme l’a observé une participante : « J’ai constaté que ma santé mentale avait le plus grand impact sur la santé mentale et la régulation émotionnelle de toute la maisonnée » (A2-S-P03). Les parents voyaient combien leurs enfants étaient affectés par leur stress :

[Ils] voyaient que nous étions stressés et ils se retenaient ; même quand je leur posais des questions et que j’allais activement vers eux, ils ne me disaient pas à quel point les choses les touchaient profondément, dans l’espoir de ne pas nous stresser davantage. Mais je pense que le château de cartes, tout qui s’écroule à la fin, a été un déclencheur, et tout est sorti d’un coup. (A2-I-P12)

Comme l’ont formulé des parents, « [nous] devons être capables de nous réguler si nous voulons aider nos adolescents à se réguler, non ? » (A2-I-P16), et notaient aussi que « parfois, c’est tellement difficile de sortir de sa propre tête ou de son propre cœur, dans beaucoup de ces problèmes » (A2-I-P23). En outre, les parents finissaient par se sentir responsables : « Je dirais que les parents se noient tout simplement dans la responsabilité et l’inquiétude, pour maintenant et pour l’avenir » (A2-I-P16). L’équipe a été frappée par l’importance d’un soutien dédié lors de bouleversements familiaux importants, et par le fait qu’il s’agissait pour les parents d’une expérience nouvelle, qui produisait du changement au sein de la famille : « Le fait est que… même à votre meilleure amie, vous ne pouvez parler que jusqu’à un certain point de votre enfant qui vous frappe au visage ou qui se fait attirer par des réseaux de traite sexuelle. Personne ne veut entendre ça. C’est inconfortable » (A2-I-P16).

Finalement, les parents de cette étude avaient développé une compréhension du lien entre leur santé mentale et leur capacité à soutenir leurs enfants, de toutes les manières qu’exige la parentalité : « Ça a été énorme pour moi que quelqu’un entre dans ma vie et me dise : c’est normal de sentir qu’on a besoin de prendre soin de soi, c’est normal d’admettre qu’on a besoin d’aide… J’ai compris que je faisais plus de mal que de bien en ne prenant pas soin de moi » (A2-I-P12) ; et, comme l’a entendu une participante de la part de la personne stagiaire qui l’accompagnait à SAFE : « Si vous allez bien, alors il va bien. Il faut que vous alliez bien pour qu’il aille bien » (A2-I-P23). Fait intéressant, les parents estimaient que c’était quelque chose à montrer en exemple à leurs enfants, ce qui souligne à nouveau le lien entre la santé mentale des parents et celle de l’enfant.

Un soutien en santé mentale limité pour les enfants et les familles

Un deuxième thème était l’accès limité aux services pour les enfants et les familles. L’équipe a été frappée par la constance des récits de parents peinant à accéder à des services pour leurs enfants : « Il m’a fallu un an pour qu’il puisse voir le conseiller (scolaire) » (A1-I-P01). Parmi les obstacles à des services adéquats figuraient « de longues listes d’attente et des difficultés ne serait-ce qu’à obtenir une acceptation ou à joindre quelqu’un qui les inscrive sur la liste d’attente » (A1-FG-ST01), et des charges de dossiers que les prestataires de services « ne peuvent pas forcément gérer » (A1-FG-ST02). En outre, les parents s’inquiétaient de plus en plus du coût des services, en particulier lorsque leurs enfants avaient besoin de tests ou d’évaluations spécialisés, comme l’a relevé une participante : « Le test pour les troubles d’apprentissage, le test de dyslexie. On peut tout faire dans le privé, mais ça coûte une fortune » (A1-I-P06).

Des parents qui font passer le soutien à leur enfant avant le leur

Si les services à l’enfant étaient inaccessibles, les services aux parents l’étaient plus encore, comme l’illustre l’expérience de cette participante :

et la personne a littéralement, pas ri méchamment, mais eu un petit rire horrifié en disant que j’allais sans doute trouver de l’aide pour mon enfant bien avant d’en trouver la moindre pour moi-même. Alors, à ce moment-là, je me suis dit : bon, eh bien, je suppose que je ne vais rien chercher pour moi… (A2-I-P12)

Le personnel du conseil scolaire le reconnaissait, une personne déclarant : « On dit à beaucoup de nos parents qu’ils doivent travailler sur certaines choses, mais on ne leur donne pas d’endroits où le faire » (A2-I-SB03). Les familles sont des systèmes interconnectés, et pourtant nos systèmes de soutien semblent de moins en moins structurés pour soutenir les enfants et les parents comme une unité, par exemple : « J’étais allée tout au début à [des services pour femmes victimes de violence], mais ça ne s’est pas très bien passé, parce que j’avais cinq enfants à charge et que j’étais seule » (A2-I-P12). En conséquence, les parents donnaient la priorité aux besoins de santé mentale de leurs enfants : « Les parents l’acceptent parce qu’ils ont changé de cap et se sont dit : “Je veux me concentrer sur leur santé mentale et leur bien-être, et c’est ce que je peux gérer pour l’instant” » (A2-I-SB02). Ce n’est pas une décision que l’on devrait être obligé de prendre, comme l’a formulé une participante :

on refoule notre trauma et on va travailler. On refoule notre trauma et on serre les dents, et tout ce genre de choses. Mais même en tant qu’adultes, on sait que ce n’est pas bien. Mais pour les enfants, il faut que quelqu’un aide ces enfants. (A2-I-P12)

Il importe de noter que toutes les personnes participantes du groupe des parents s’identifiaient comme femmes, que la plupart des orientations vers SAFE concernaient des mères et que la plupart des personnes qui assuraient les services étaient des femmes (Sanders et al., 2024) ; lorsque les participantes parlaient de la nécessité de refouler le trauma, elles faisaient référence à des traumatismes liés au genre, comme la violence entre partenaires intimes et la traite à des fins d’exploitation sexuelle. Comme l’a expliqué une personne en stage :

avoir à la maison des enfants qui ont eux aussi des difficultés de santé mentale, et maintenant c’est votre santé mentale qui est en difficulté, on dirait que beaucoup de parents avaient vraiment le sentiment de ne pas pouvoir apporter à leurs enfants le soutien dont ils avaient besoin ou qu’ils voulaient leur apporter, tout en préservant en même temps leur propre bien-être. (A2-I-ST10)

Des lacunes croissantes dans l’accessibilité des services

Les préoccupations relevées dans notre étude mettent en lumière des lacunes anciennes et croissantes, comme l’a souligné une personne de King’s : « Quand on regarde les données sur les problèmes de santé mentale avant la COVID-19, les problèmes d’addiction, la discorde et les conflits à la maison, les stratégies parentales, tout ça existait déjà. Et le travail social dans les écoles était déjà débordé » ; puis, avec la COVID-19, « le seul service de santé mentale gratuit pour les jeunes et les familles s’est vraiment retiré » (A1-I-K04). Comme l’a noté une personne du conseil scolaire : « À mesure que nous entrions dans la deuxième et la troisième… vague, je pense que j’ai vu l’impact et les besoins augmenter » (SB-A2-I-02). Les listes d’attente sont une mesure particulièrement importante de l’accessibilité, comme l’ont souligné plusieurs personnes participantes : « Ils attendent parfois presque deux ans pour un suivi psychologique. Ce n’est pas acceptable » (A2-I-SB04).

Dans les données de la deuxième année, les difficultés de santé mentale et les facteurs de stress quotidiens semblent avoir augmenté, comme l’ont observé de nombreuses personnes participantes :

le retour au travail et l’augmentation de la charge de travail, combinés aux prix du logement et à l’inflation… ont mis beaucoup de parents en grande difficulté sur le plan de la santé mentale : ils dormaient mal, mangeaient mal, ne s’appuyaient pas sur leurs soutiens sociaux même quand ils le pouvaient. (A2-I-K05)

Le personnel du conseil scolaire a en outre observé « une hausse du désespoir, et des gens qui n’ont pas l’impression que ça va s’améliorer » (A2-I-SB02). De fait, comme l’a noté une participante : « Dans l’ensemble, c’est assez difficile de trouver un soutien en santé mentale, en ce moment, qui soit régulier ou qui ait vraiment la capacité de vous amener là où vous en avez besoin » (A2-I-P15). Ce deuxième thème, celui des ressources limitées, souligne encore le premier, celui de la valeur des services pour les familles. Les personnes participantes à cette étude ont insisté sur le fait que ce soutien produisait un véritable changement au milieu d’un stress croissant.

Discussion

Cette étude vise à étoffer la base de données probantes et à soutenir une orientation clinique vers une pratique efficace avec plusieurs membres d’un système familial, en particulier les parents, les personnes tutrices et celles qui prennent soin des enfants, même lorsque l’attention porte d’abord sur l’enfant. La valeur des services centrés sur les parents était évidente. Tout aussi évident était l’écart profond dans la disponibilité de ces services. Grâce à une AT réflexive menée de manière inductive, nous avons constaté des bénéfices importants pour les familles lorsque des services sont proposés aux parents. Notre premier thème général met en lumière la valeur du soutien relationnel aux parents. Il est prolongé par deux sous-thèmes : la santé mentale des parents, c’est la santé mentale de l’enfant ; et soutenir les parents réduit le stress familial. Notre deuxième thème nomme l’impact d’un accès limité au soutien en santé mentale en général, et plus encore pour les parents. Ses sous-thèmes soulignent qu’en situation de ressources limitées, les parents, principalement les mères, font passer le soutien à leur enfant avant le leur, et que les lacunes dans la disponibilité des services se creusent à mesure que l’on sort de la phase aiguë de la COVID-19.

Compte tenu de l’impact des problèmes systémiques plus larges sur les familles (Lebow, 2020), le soutien familial, l’implication parentale et la santé mentale de la famille dans son ensemble n’ont jamais été aussi importants (Kourgiantakis et al., 2022). En outre, les répercussions toujours changeantes de la COVID-19 (Schmidt et al., 2021), notamment la très forte hausse des besoins conjuguée à une baisse de l’offre de services (Kourgiantakis et al., 2022), illustrent crûment à quel point la préparation à de futurs événements de ce type est insuffisante, alors qu’ils risquent tout autant d’être façonnés par le racisme, le classisme et la crise climatique (Watson et al., 2020).

Les bienfaits des approches familiales de la santé mentale de l’enfant sont à nouveau formulés dans la présente étude, par la voix des personnes qui y ont participé. Malgré la solidité de la littérature qui établit l’importance de l’implication familiale en santé mentale de l’enfant et du jeune, nos résultats montrent comment des ressources qui se réduisent et des soutiens étroitement ciblés et individualisés font obstacle aux approches systémiques et à l’implication parentale, obligeant les parents à faire passer la santé mentale de leurs enfants avant la leur et à renoncer à soutenir la famille comme une unité. Et ce n’est pas le moindre : les obstacles aux services comprennent un manque de services profond et préexistant (Georgiades et al., 2019), une culture organisationnelle et des politiques qui limitent l’implication des familles (Eassom et al., 2014), le tout aggravé par la complexité croissante des services et par les difficultés à maintenir les services pendant l’isolement social de la pandémie (Ashcroft et al., 2022).

Notre étude concorde avec la littérature existante, selon laquelle les familles comblent les manques de l’offre de services, ce qui surcharge les personnes aidantes et affecte leur qualité de vie (Carbonell et al., 2020). En outre, la responsabilité de la santé mentale familiale retombe de manière disproportionnée sur les mères et sur les personnes qui s’identifient comme femmes (Goldin, 2022 ; Jasrotia et Meena, 2021 ; Peck, 2021 ; Sharma et Vaish, 2020). Le stress décrit par les mères de notre étude et le choix forcé de sacrifier leurs propres besoins de soutien illustrent combien le manque de soutien aux parents constitue un enjeu d’équité important.

Implications

Les implications de notre étude sont de trois ordres. Premièrement, nous espérons voir se renouveler l’attention portée à la pensée systémique, qui souligne l’apport du soutien parental à la santé de toute une famille et de toute une communauté. La valeur d’un travail systémique attentif à plusieurs membres de la famille semble avoir été éclipsée par des interventions spécifiques et manualisées, souvent appliquées à des individus (Lebow, 2014). Comme on l’a vu, cette tendance est entretenue par des conceptions étroites de la pratique fondée sur les données probantes et par des cultures organisationnelles qui limitent l’implication des familles (Eassom et al., 2014 ; Imber-Black, 2014).

Cela conduit à notre deuxième implication : la nécessité d’un réalignement systémique au sein des organisations vers des options destinées à plusieurs membres d’une famille et vers un soutien direct aux parents. Nos résultats encouragent un changement organisationnel, culturel et politique, qui favorise une orientation collaborative et centrée sur la personne et inclue les approches relationnelles et systémiques comme des options viables offertes aux enfants et aux familles, en tant qu’objectif partagé par l’ensemble d’une équipe clinique, y compris la direction des organismes (Eassom et al., 2014). Pour y parvenir, il faudrait examiner les systèmes actuels qui soutiennent la santé mentale familiale, notamment à l’école, en santé mentale communautaire et en protection de l’enfance, et examiner en profondeur les besoins en ressources de l’ensemble du système. Par exemple, parmi les obstacles à la mise en place d’un soutien à toute la famille dans les programmes figurent une formation adéquate du personnel et les ressources (Selick et al., 2017). Nous rejoignons les recommandations d’Acri et Hoagwood (2015) : renforcer les prestataires de services, les structures administratives et les modes de financement, et les relier aux besoins de services des personnes aidantes et des enfants, afin d’améliorer les résultats pour les familles.

Troisièmement, les équipes cliniques formées au travail familial travaillent plus volontiers avec les familles, s’y sentent plus compétentes et ont des attitudes plus positives envers l’implication familiale (Kim et Salyers, 2008). La formation à la thérapie familiale, comme celle des spécialistes de la clinique qui ne se réclament pas explicitement de la thérapie familiale mais s’intéressent à la santé mentale de l’enfant et de la famille, se fait principalement dans des programmes diplômants comme le nôtre. Des services de santé mentale familiale attentifs aux systèmes et fondés sur la relation exigent donc que les programmes diplômants offrent des occasions de formation en gardant à l’esprit nos deux premières implications. Comme l’ont relevé Breunlin et Jacobsen (2014), l’approche relationnelle de la thérapie familiale a toutes les chances d’être pratiquée conjointement avec les thérapies individuelles aujourd’hui répandues. Équipe qui réunit des personnes enseignantes, étudiantes et praticiennes, nous espérons aider à orienter la population étudiante vers l’importance de la pensée systémique et la valeur de l’implication familiale, que le travail soit explicitement systémique ou qu’il s’intéresse simplement à ce qui fonctionne (Imber-Black, 2014). C’est un fondement de la continuité de la pensée systémique décrite dans notre première implication, nécessaire pour que la relève professionnelle soit sensible à la valeur et aux compétences de la pratique systémique et orientée vers la famille, et pour maintenir celles-ci comme des options viables au sein des organismes au service des familles.

Les résultats de cette étude ont des implications importantes pour tous les programmes de pratique directe, afin qu’ils favorisent une compréhension systémique et relationnelle de la santé mentale de l’enfant et de la famille. Nous y voyons un fondement pour développer la conscience et la compréhension de l’importance des processus familiaux, ainsi que les futures compétences en thérapie familiale. En outre, il nous paraît essentiel que cette formation s’inscrive dans une compréhension critique et systémique des efforts contemporains pour décoloniser et diversifier les approches familiales (D’Arrigo-Patrick et al., 2017 ; Watson et al., 2020).

Forces et limites

Comme toute recherche qualitative, ces résultats n’ont pas vocation à être généralisés au-delà du groupe étudié, mais il convient de rappeler qu’ils proviennent de données recueillies auprès de quatre groupes liés de diverses manières à un même programme de soutien en travail social. De plus, le moment où ces résultats ont été obtenus doit être pris en compte dans leur interprétation. La nécessité de se concentrer sur la santé mentale des parents n’est cependant pas propre à la COVID-19, et nous pensons que les implications mises en évidence dans cette étude resteront pertinentes bien au-delà de la COVID-19 et apporteront des enseignements pour de futures crises.

Recommandations pour la recherche future

Les résultats de la présente étude indiquent une direction pour mettre davantage l’accent, à l’avenir, sur l’importance de services accessibles, systémiques, relationnels et centrés sur la famille pour les enfants et les familles. Alors que l’efficacité et l’importance de l’implication familiale et d’une approche systémique de la santé mentale de l’enfant, du jeune et de la famille sont connues depuis longtemps, la recherche, et par suite la pratique, s’en sont détournées. Nous recommandons un renouveau des études sur l’importance d’une approche systémique des services à l’enfance, y compris les services en milieu scolaire, la protection de l’enfance, la justice des mineurs et la santé mentale de l’enfant et du jeune. Plus précisément, nous recommandons une synthèse des analyses issues des études qualitatives, afin de saisir l’expérience des familles dans d’autres contextes. Cela aidera à construire nos connaissances sur l’impact mondial du manque d’implication parentale repéré dans les services à l’enfance et à la jeunesse.

Conclusion

La présente étude souligne l’importance de travailler de manière systémique pour inclure et soutenir les familles dans les services de santé mentale destinés aux enfants et aux jeunes. Bien que les bienfaits d’une approche familiale soient connus depuis longtemps, les résultats de cette étude et la littérature existante montrent que la réduction des ressources et la culture organisationnelle peuvent faire obstacle à l’implication parentale. Nous espérons joindre la voix des personnes qui ont participé à cette étude à l’appel en faveur d’une réorientation systémique vers l’implication des familles, appuyée en outre par les programmes diplômants en travail social comme le nôtre.

Complexe Systémique : à retenir

Le texte vaut moins par sa méthode que par ce qu’il rend visible : un service virtuel monté pendant la pandémie par une école de travail social canadienne, où des stagiaires reçoivent les parents d’enfants signalés par l’école, et non l’enfant lui-même. Les mères interrogées décrivent un effet en cascade bien connu en clinique systémique : aller mieux soi-même apaise la maison, et l’enfant cesse de cacher ce qu’il vit pour ne pas inquiéter. L’article rappelle aussi que l’offre réelle va en sens inverse, vers des soins individuels, manualisés et rationnés, au point que les parents renoncent à toute aide pour eux-mêmes. Pour la clinique, la leçon est simple et exigeante : on peut faire un travail familial avec un seul parent, à condition de garder le regard systémique ; encore faut-il des lieux, et une formation, qui le permettent. On restera prudent sur la portée des résultats : un seul programme, une équipe qui évalue son propre dispositif, des parents toutes femmes et peu nombreuses. À lire avec l’article sur le travail systémique avec des parents dont les enfants sont placés, et avec l’article sur une unité de soins systémiques aux familles en haute école.

Notes de l’original

Édition scientifique. Article traité par Cristina Mogro-Wilson.

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche ne déclare aucun lien d’intérêts potentiel en rapport avec la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche déclare avoir reçu le soutien financier suivant pour la recherche, la rédaction et/ou la publication de cet article : ce travail a été soutenu par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (subvention no 430-2021-00162).

ORCID. Jane Elizabeth Sanders : https://orcid.org/0000-0002-9039-5805

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Traduction non officielle en français de « Une meilleure version de moi pour mes enfants » : un appel à un travail familial systémique et relationnel en santé mentale des enfants et des jeunes, par Jane Elizabeth Sanders, Ariel Seale, Lauren Wilton, Emily Carrothers, Mackenzie Siddall, Zenaida Pereira, Elora Watson, Kendra Bernardi, M K Arundel et Rick Csiernik, Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services, vol. 106, no 4 (2025), doi : 10.1177/10443894241261743, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « “A Better Me for My Children”: A Call for Systemic Relational Family Work in Child and Youth Mental Health », publié dans Families in Society: The Journal of Contemporary Social Services (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Sanders, J. E., Seale, A., Wilton, L., Carrothers, E., Siddall, M., Pereira, Z., Watson, E., Bernardi, K., Arundel, M. K., et Csiernik, R. (2025). « Une meilleure version de moi pour mes enfants » : un appel à un travail familial systémique et relationnel en santé mentale des enfants et des jeunes (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/une-meilleure-version-de-moi-pour-mes-enfants-un-appel-a-un-travail-familial-systemique (Œuvre originale publiée en 2024 dans Families in Society, 106(4), 1098-1111 (2025) ; republiée en 2025 par Families in Society, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10443894241261743)

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