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The Family Journal · Thérapie familiale

Vers la mutualité : une éthique relationnelle pour le counseling familial

Les codes de déontologie du counseling reposent sur une morale de la justice héritée de Kohlberg : autonomie, impartialité, règles universelles. L’équipe de Diane Smedley propose d’y adjoindre une éthique relationnelle, issue de Carol Gilligan et de la thérapie relationnelle-culturelle, qui fait de la mutualité, de l’authenticité et de l’attention au pouvoir des critères de décision. Un cas fictif, une famille de deux mères face aux idées d’automutilation de leur fille, en montre les gestes concrets.

Auteurs Diane Smedley (université du Texas à Tyler) ; Kara Hurt (université de Houston) ; Ross Spears et Ashlyn Stokes (université du Texas à Tyler), États-UnisPremière publication The Family Journal, 5 septembre 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Vers la mutualité : une éthique relationnelle pour le counseling familial, par Diane Smedley, Kara Hurt, Ross Spears et Ashlyn Stokes, publié dans The Family Journal (SAGE) (2026), doi : 10.1177/10664807251374907, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les déclarations de fin d’article (liens d’intérêts, financement) sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Pour l’essentiel, ce qui a été abîmé dans une relation peut être renouvelé par une relation.

Diane Smedley, Kara Hurt, Ross Spears et Ashlyn Stokes

Résumé

Les considérations éthiques deviennent plus nuancées et plus complexes dans le counseling familial. Les thérapeutes qui travaillent avec des familles doivent aborder des questions comme les relations duelles, la confidentialité et les besoins propres à chaque membre du système avec une sensibilité relationnelle et une conscience du contexte accrues. Parce que les cadres éthiques actuels s’enracinent dans une compréhension occidentalisée, les repères offerts aux thérapeutes de famille pourraient ne pas rendre pleinement compte de l’expérience vécue ni du raisonnement moral de familles diverses. Cet article conceptuel explore l’intégration de l’éthique relationnelle dans la prise de décision éthique en counseling familial. L’éthique relationnelle comble des lacunes des approches conventionnelles centrées sur la justice en soulignant l’importance de la compréhension mutuelle, de l’authenticité et de la réceptivité dans le contexte de la relation de counseling. Elle reconnaît les effets du pouvoir, des privilèges et des dynamiques systémiques sur ces interactions. Pour mieux faire ressortir son applicabilité et ses implications pratiques, l’équipe qui signe l’article propose une étude de cas qui montre comment la mutualité et l’authenticité relationnelle éthique favorisent des relations de croissance et une guérison systémique au sein des familles.

Mots-clés : éthique relationnelle, counseling familial, thérapie relationnelle-culturelle, psychologie morale, prise de décision

Depuis sa création en 1993, The Family Journal a publié plus de 600 articles sur l’éthique du counseling conjugal et familial. L’ampleur de cette littérature consacrée à l’éthique reflète le rôle fondamental que l’éthique joue dans le counseling. Les définitions de l’identité professionnelle des thérapeutes du counseling confirment ce caractère essentiel. Bien qu’il n’existe dans la recherche aucune définition universellement admise de l’identité professionnelle en counseling (Hurt-Avila & Castillo, 2017), les compétences professionnelles figurent dans de nombreuses définitions adoptées (Gibson et al., 2010). La pratique éthique est la plus fondamentale de ces compétences : elle constitue le socle sur lequel reposent toutes les autres compétences de counseling.

L’éthique guide pratiquement toutes les composantes de la pratique professionnelle, y compris le travail avec les personnes suivies, la collaboration entre collègues et la fonction de sélection exercée auprès des personnes supervisées et des personnes en formation. C’est pourquoi les thérapeutes du counseling s’appuient sur des normes professionnelles, comme le Code of Ethics de l’American Counseling Association (ACA) (2014), qui leur servent de lignes directrices de bonnes pratiques face aux dilemmes éthiques (Park et al., 2023). Bien que fondamentaux, les codes éthiques de l’ACA sont rédigés en termes généraux et ne saisissent pas pleinement la complexité des situations plus nuancées. Certaines divisions de l’ACA ont donc créé leurs propres lignes directrices éthiques à ces fins. Par exemple, l’International Association of Marriage and Family Counselors (IAMFC, 2017) a établi des repères éthiques pour les thérapeutes face aux défis éthiques relationnels et systémiques que l’on rencontre en counseling familial. Si les repères éthiques de l’IAMFC portent sur les enjeux relationnels et systémiques, d’importantes lacunes de connaissances demeurent quant aux considérations éthiques propres au counseling familial.

Les considérations éthiques en counseling familial

La pratique éthique devient nettement plus complexe en counseling familial. Les thérapeutes doivent faire face à divers défis nuancés, dont les relations duelles, la confidentialité entre membres de la famille, les secrets gardés entre la personne thérapeute et des membres du système, la tenue des dossiers et la communication d’informations. Si les attentes éthiques fondamentales restent pertinentes lorsque davantage de personnes sont incluses dans le processus de counseling, l’interprétation et l’application de ces normes deviennent souvent plus ambiguës. Par exemple, les relations duelles et la confidentialité se compliquent lorsque des membres du système participent à la même séance thérapeutique mais ont des besoins, des rôles et des attentes différents.

À cette complexité s’ajoutent l’incohérence et les limites des repères éthiques et réglementaires existants. Des conflits peuvent surgir entre codes professionnels, comme le Code of Ethics de l’ACA (2014) et le Code of Ethics de l’IAMFC (2017), avec peu d’indications sur la manière de gérer ces divergences. De plus, de nombreuses normes réglementaires et exigences de documentation propres aux juridictions reflètent une orientation vers le counseling individuel, avec un langage et des attentes qui ne soutiennent pas adéquatement le counseling familial. Ces cadres restreignent la capacité des thérapeutes à traiter pleinement les dynamiques relationnelles et les dilemmes éthiques courants dans les contextes de counseling familial.

En outre, la préférence pour une orientation individuelle se reflète dans la morale orientée vers la justice qui imprègne les normes éthiques. Un modèle de moralité orienté vers la justice façonne les codes éthiques du counseling professionnel en mettant l’accent sur l’autonomie, l’objectivité et l’équité, dans une optique individualiste. Bien qu’elle ait historiquement fondé le counseling professionnel, une approche orientée vers la justice reflète une vision colonisée de l’éthique, enracinée dans des normes occidentales (Horton et al., 2024). Une éthique colonisée marginalise les cadres éthiques de communautés culturelles diverses. Or ces cadres privilégient souvent la responsabilité relationnelle, les valeurs communautaires et le lien. De ce fait, les repères éthiques dont disposent les thérapeutes de famille ne rendent pas pleinement compte de l’expérience vécue ni du raisonnement moral des familles accompagnées, en particulier celles d’origines diverses.

La préférence pour une morale orientée vers la justice dans l’éthique du counseling fait écho à une préférence semblable en psychologie morale. Ancrées dans les traditions philosophiques occidentales, les premières théories de psychologie morale privilégiaient le raisonnement individuel, l’équité et les principes abstraits aux dépens des facteurs relationnels et contextuels. En explorant la psychologie morale, les thérapeutes peuvent mettre au jour la manière dont l’accent mis sur l’individualisme et l’équité a façonné les codes éthiques, tout en repérant des occasions d’intégrer des perspectives plus relationnelles.

La psychologie morale

La psychologie morale étudie l’intersection de la psychologie et de la philosophie, en s’intéressant à la manière dont les idéaux et les valeurs morales s’intègrent au raisonnement et aux processus cognitifs (Malle & Robbins, 2025). Plutôt que de se concentrer uniquement sur des systèmes ou des règles extérieurs, la psychologie morale met l’accent sur les processus internes qui façonnent le jugement moral, les émotions et le comportement dans différents contextes. La psychologie morale a élaboré des cadres théoriques pour expliquer comment les personnes font face aux dilemmes moraux au moyen du comportement, de la communication, des émotions, des jugements et des sanctions (Malle & Robbins, 2025). L’influence de ses grandes figures a façonné les intuitions fondatrices sur le raisonnement moral et continue d’éclairer la pensée éthique en counseling.

Les figures de la psychologie morale

Dans la formation au counseling, le développement moral est le plus souvent enseigné à partir des travaux fondateurs de Lawrence Kohlberg (1966), largement considéré comme un pionnier de la psychologie morale (Snarey & Samuelson, 2008). Il a formulé un modèle du développement moral tout au long de la vie en trois niveaux et six stades, adoptant une approche de la moralité fondée sur la justice, qui met l’accent sur le raisonnement individuel et l’équité. Les niveaux les plus élevés de maturité morale se caractérisent par la capacité d’une personne à raisonner logiquement sur les dilemmes moraux en termes de justice, d’égalité et d’impartialité. La théorie de Kohlberg suppose que le développement moral suit une séquence universelle, ce qui minimise le rôle des relations, de la culture, des émotions et du contexte dans la prise de décision éthique. Gilligan (1977), une collègue de Kohlberg, était en désaccord avec sa façon de conceptualiser le développement moral et a proposé un cadre alternatif.

En réponse directe aux recherches de Kohlberg (1966), Gilligan (1977) a étudié l’éthique dans une perspective relationnelle. Ses résultats indiquaient qu’une moralité centrée sur la justice conceptualise de manière insuffisante le développement moral des personnes qui adoptent une perspective relationnelle dans leur raisonnement moral. En appliquant le modèle de Kohlberg à des étudiantes, Gilligan a notamment observé que les femmes qui recouraient à une perspective relationnelle dans leur raisonnement moral obtenaient des scores nettement plus faibles aux mesures standardisées du développement moral et étaient classées comme moins développées moralement que leurs homologues masculins. Gilligan affirmait que, pour certaines personnes, le développement moral s’enracine dans le soin, la responsabilité et le lien plutôt que dans des principes individualistes de justice. Pour ces personnes, la prise de décision éthique englobe une pensée plus systémique et relationnelle, comme l’attention aux besoins d’autrui et le soutien de relations saines. Gilligan suggérait qu’une prise de décision éthique fondée sur la relation préserve les liens relationnels en reconnaissant l’importance du contexte, des émotions et de la complexité de l’expérience humaine. Elle soulignait en particulier que le raisonnement moral des personnes est inextricablement lié à des situations relationnelles précises. Gilligan a contesté le modèle de justice de Kohlberg en montrant que les théories traditionnelles reflètent souvent une vision de la moralité centrée sur la justice, au détriment des personnes qui s’appuient sur une vision de la moralité centrée sur la relation.

Le raisonnement moral dans l’éthique du counseling

Le lien entre raisonnement moral et éthique du counseling apparaît clairement dans la manière dont les normes éthiques fondamentales reflètent des cadres moraux dominants, enracinés dans l’individualisme et la justice. Par exemple, l’éthique des principes de Kitchener (1984) (c’est-à-dire l’autonomie, la bienfaisance, la non-malfaisance, la justice et la fidélité) forme la base du préambule du Code of Ethics de l’ACA (2014) et fait écho au modèle du développement moral centré sur la justice de Kohlberg (1966). Le modèle de Kohlberg met l’accent sur le raisonnement individuel, l’équité et la prise de décision logique, les stades les plus élevés du développement moral étant marqués par des principes universels comme la justice et l’autonomie. Dans leur application, les éthiques centrées sur la justice privilégient l’équité (c’est-à-dire traiter toutes les personnes de la même manière) et les droits (c’est-à-dire des prérogatives inhérentes). En outre, les décisions éthiques sont simplifiées par le maintien d’une approche de résolution centrée sur l’individu (c’est-à-dire non collective) et universelle (c’est-à-dire fondée sur une vérité morale fixe). Ces principes illustrent donc l’influence omniprésente du raisonnement moral orienté vers la justice dans l’éthique du counseling.

Le caractère omniprésent de l’éthique centrée sur la justice se manifeste aussi dans la manière dont les thérapeutes du counseling abordent le processus de décision éthique. Comme on le voit dans le modèle de prise de décision éthique de Forester-Miller et Davis (2016), les thérapeutes sont invités à intégrer les principes éthiques de Kitchener au moment de trancher. Le modèle de Forester-Miller et Davis néglige toutefois des facteurs contextuels comme la culture, les normes sociales, les dynamiques de pouvoir et l’effet de la décision sur la relation de counseling. En excluant les facteurs contextuels, les modèles de prise de décision éthique deviennent inadaptés aux populations diverses. L’étude de Levitt et al. (2020), qui examine la prise de décision éthique de personnes racisées exerçant la supervision, montre comment les modèles de décision éthique centrés sur la justice négligent l’expérience des populations diverses. Dans cette étude, ces personnes superviseuses racisées indiquaient ne pas voir leurs propres identités culturelles représentées dans les modèles existants de prise de décision éthique, et trouvaient ces modèles orientés vers les cadres de la culture dominante (Levitt et al., 2020). De plus, les personnes participantes signalaient ne pas utiliser les modèles existants dans leur supervision, faute de pertinence, et choisir plutôt de gérer seules la prise de décision éthique. À l’inverse, une approche relationnelle de l’éthique, qui place au centre le contexte dans lequel les décisions éthiques sont prises, serait nettement pertinente, pratique et fonctionnelle pour répondre aux besoins exprimés par les personnes participantes de l’étude de Levitt et al.

Les travaux de Gilligan (1977) ont proposé une approche relationnelle du développement moral qui place au centre le contexte et le lien. Particulièrement pertinente en counseling familial, une approche relationnelle de l’éthique met l’accent sur la manière dont les décisions affectent autrui dans des relations authentiques. Des principes précis distinguent l’éthique centrée sur la relation de l’éthique centrée sur la justice. Par exemple, les personnes qui s’appuient sur une éthique relationnelle tiennent compte du contexte (c’est-à-dire de l’influence des contextes sociaux et culturels) et du pouvoir (c’est-à-dire de l’influence des déséquilibres de pouvoir inhérents) lorsqu’elles évaluent un dilemme éthique. En outre, elles honorent le lien relationnel par la mutualité (c’est-à-dire la conscience et le respect de l’effet possible sur la relation) et par l’authenticité relationnelle (c’est-à-dire la sincérité, la transparence et la présence émotionnelle). Ce modèle invite les thérapeutes à s’engager éthiquement auprès des personnes suivies, non depuis une position de détachement ou de neutralité, mais avec réceptivité, humilité et une humanité partagée.

Ce passage vers une éthique contextuelle et relationnelle s’accorde étroitement avec les principes centraux de la thérapie relationnelle-culturelle (RCT, pour relational cultural therapy). Élaborée à l’origine par Miller (1976) pour comprendre le développement psychologique des femmes, la RCT a trouvé des applications plus larges et offre un cadre solide pour une pratique éthique enracinée dans le lien, la mutualité et l’authenticité relationnelle. Alors que les thérapeutes de famille affrontent des dilemmes éthiques profondément inscrits dans des systèmes relationnels et des réalités socioculturelles, la RCT propose une approche inclusive et réceptive du raisonnement moral, qui répond aux limites des modèles traditionnels fondés sur la justice.

La thérapie relationnelle-culturelle

La RCT est née dans le contexte sociopolitique des années 1960 et 1970, en réaction aux théories alors dominantes du développement tout au long de la vie et de la psychologie, qui « négligeaient et comprenaient mal de nombreux aspects de l’expérience des femmes » (Miller & Stiver, 1997, p. 1). À l’époque, les conceptions de la santé et du bien-être reflétaient des présupposés culturels dominants bien ancrés et s’appuyaient sur des pratiques de recherche culturellement biaisées, qui n’incluaient ni les femmes ni les personnes de couleur (Walker, 2005). L’horizon du développement psychosocial était conçu comme une individualité autosuffisante, et la réussite de la maturation dépendait d’une individuation psychologique et émotionnelle à l’égard des parents, permettant de répondre soi-même à ses propres besoins et de poursuivre ses propres buts. Les spécialistes et figures de référence du Stone Center et des Wellesley Centers for Women ont toutefois ouvert une autre manière de conceptualiser le développement et la psychologie, née d’échanges entre collègues, d’une communauté d’apprentissage entre pairs et de l’expérience clinique (Miller & Stiver, 1997). La RCT repose sur la prémisse selon laquelle les relations forment le fondement de la croissance et du bien-être, individuels comme collectifs (Jordan, 2024). Les êtres humains sont faits pour le lien, sur les plans neurobiologique, psychologique et culturel. En plaçant l’importance de la relation au centre des conceptions de la santé et du bien-être, la RCT offre un contre-paradigme significatif aux cadres théoriques développementaux et psychologiques qui ont prévalu dans les cultures occidentalisées.

La centralité des relations

Les expériences vécues dans les relations passées influencent la manière dont chaque personne aborde ses relations actuelles. Les relations marquées par l’empathie mutuelle, l’authenticité et l'empowerment servent de moteur au développement et à la croissance (Jordan, 2024). Les relations passées marquées par le contrôle, l’exploitation ou le déni de la parole ont conduit à la déconnexion de soi, au désespoir, à la honte et à la culpabilité. De même que certaines relations engendrent de la souffrance, les relations peuvent être une source de guérison. Les personnes peuvent reformuler leurs images et leurs schémas relationnels grâce à des expériences de relations mutuellement soutenantes, qui cultivent un climat de sécurité propice à la vulnérabilité et à l’authenticité (Miller, 1976). Elles peuvent sortir de la déconnexion et de l’isolement en affrontant avec courage le paradoxe qui consiste à risquer la vulnérabilité pour accéder à des liens porteurs de sens et de croissance.

L’approche de la RCT fait de la mutualité et de l’empathie mutuelle des conditions préalables à la sécurité et à l’engagement (Jordan, 2024). La mutualité est une manière d’être avec les autres, une manière d’entrer en relation, qui exige que toutes les parties abordent la relation avec une ouverture pleine et respectueuse à l’idée d’être touchées par autrui. Cette absence de défensive, sans entrave, prépare le terrain de la vulnérabilité et de la croissance. Dans les relations thérapeutiques, la personne thérapeute cherche à offrir aux personnes qu’elle accompagne l’expérience d’une relation de croissance qui maintient une pleine mutualité tout en respectant des limites professionnelles appropriées. La personne thérapeute est ouverte à être touchée par la personne suivie autant que celle-ci peut l’être par elle, tout en continuant de respecter l’obligation professionnelle de veiller à ce que la personne suivie reste au centre des services. En RCT, les thérapeutes ne cherchent pas à maintenir une distance objective vis-à-vis des personnes suivies ni à dresser des barrières qui empêcheraient ces personnes de les toucher sur le plan cognitif ou émotionnel (Miller & Stiver, 1997). Ces thérapeutes s’engagent au contraire pleinement (lean in, c’est-à-dire acceptent le défi et le risque) dans la réciprocité d’une relation thérapeutique authentique, avec une attention à leur effet sur les personnes suivies et à l’effet de celles-ci sur leur propre personne, en mettant l’accent sur l’empathie anticipatrice, l’intentionnalité et la réceptivité (Jordan et al., 1991).

De la même manière que les relations sociales de croissance reposent sur une structure de mutualité, la personne thérapeute et la personne suivie forment une petite communauté thérapeutique, soutenue par la conviction que la vulnérabilité de chaque membre sera protégée de l’exploitation par les autres (Jordan, 2024). Le pouvoir, en tant que dimension des interactions interpersonnelles, est exercé de façon intentionnelle dans les relations de croissance. La culture dominante est structurée de telle sorte que les personnes investies d’autorité tendent à user du pouvoir pour assujettir les autres, afin de conserver contrôle et statut (Jordan et al., 2004). Cette structure de pouvoir sur sape la mutualité et prépare le terrain à la dépossession, à la marginalisation et aux pratiques oppressives. À l’inverse, les thérapeutes de la RCT abordent la relation thérapeutique depuis une posture de pouvoir avec : la personne thérapeute entre dans le processus après avoir renoncé à tout désir de contrôle et à toute posture autoritaire. Cette approche place la personne thérapeute et les personnes suivies comme des membres égaux de la communauté thérapeutique, avec le même droit au respect et à la dignité, et à la protection contre l’exploitation de leurs vulnérabilités (Jordan, 1997). Les thérapeutes de la RCT ont développé leur stabilité émotionnelle de manière à gérer les conflits de façon relationnelle plutôt que par des stratégies de pouvoir sur (Jordan, 2024). Les relations de croissance soutiennent les membres de la communauté en tant qu’êtres créatifs, capables de faire front ensemble contre les forces des structures sociales de pouvoir sur qui créent la déconnexion, l’isolement et la souffrance (Jordan et al., 2004).

Les signes de déconnexion dans les relations

La déconnexion est inscrite dans les valeurs et les pratiques dominantes de nos sociétés. Dans les sociétés occidentales, les critères de réussite et de succès reposent généralement sur les notions d’individualité, d’autosuffisance, de compétition, de maîtrise et de supériorité de la logique (Jordan et al., 2004). Toutes ces notions placent l’individu en opposition aux autres dans la course à la prééminence ou au statut. Ces valeurs sont largement tenues pour des normes auxquelles tout le monde devrait aspirer, bien que des données suggèrent que de tels environnements n’améliorent ni la performance, ni la productivité, ni le progrès de la société (Kohn, 1986). Les environnements compétitifs favorisent un endoctrinement hyperindividualiste dans lequel prospèrent l’antagonisme, l’insensibilité et l’agressivité (Jordan, 2024). Le programme du soi séparé contribue à des objectifs de réussite personnelle largement irréalistes, à l’amplification du mythe de la méritocratie et à la prolifération d’une économie de la rareté à somme nulle, où le succès se définit comme un gain individuel aux dépens du bien-être des autres. Les personnes qui ont adopté ce programme avec succès l’ont fait au prix du lien et de la relation avec leurs pairs, leurs amitiés, leur famille, leur communauté et leur culture. Le prix du succès, de l’indépendance et de l’autonomie se paie en occasions perdues de connaître une camaraderie durable, qui aide les personnes à donner du sens à leurs expériences et à leur vie.

De même, la déconnexion se produit au niveau interpersonnel, d’individu à individu. Si le lien est un facteur de motivation premier, il comporte aussi le risque de la blessure (Jordan, 2024). Les personnes sont intrinsèquement attirées par des liens porteurs de sens et de croissance, et les désirent. Toutefois, la vulnérabilité nécessaire pour grandir à travers ces relations peut susciter l’appréhension, surtout lorsqu’elles ont subi des blessures émotionnelles liées à des déconnexions, des violations, de l’exploitation ou de la dépossession dans leurs relations. Cette dynamique, qui consiste à désirer le lien tout en craignant ses risques, constitue le paradoxe relationnel central (Miller & Stiver, 1997). Les risques qu’implique le fait de rencontrer une autre personne en pleine mutualité et authenticité peuvent conduire à retenir les parts vulnérables de soi, afin de les protéger d’un traitement potentiellement dénué de délicatesse. Les personnes peuvent ainsi s’enfermer dans un cycle approche–protection–frustration–déconnexion qui mène à un isolement accru (Jordan, 2024). Les schémas défensifs, fondés sur la peur, qui servent à abriter et protéger les parts sensibles de soi sont appelés stratégies de déconnexion ; il est important d’en tenir compte dans le processus thérapeutique.

Les stratégies de déconnexion servent un but noble : protéger et assurer la survie. Les relations dans lesquelles un membre du groupe refuse de s’engager avec mutualité et authenticité entravent la croissance (Jordan et al., 2004). La résistance ou le refus de se présenter avec mutualité et authenticité se comprend comme une question de degré, depuis des malentendus laissés en suspens jusqu’à la coercition ouverte et à la maltraitance. Lorsqu’une personne recourt à des stratégies de déconnexion pour endurer des relations qui entravent la croissance, elle commence à connaître une déconnexion chronique, ou isolement condamné : un sentiment d’immobilité, d’indignité, de désespoir et de souffrance (Jordan, 2024 ; Miller, 1976). À mesure qu’une personne vit ces déconnexions persistantes d’avec les autres, elle peut aussi commencer à se déconnecter d’elle-même : la déconnexion peut également exister sur le plan intrapersonnel.

Les signes des relations de croissance

Pour revenir à la prémisse selon laquelle les relations sont au centre du développement et de la psychologie d’une personne, une personne affectée par des relations qui entravent la croissance peut guérir grâce à l’expérience de relations de croissance (Miller, 1976). Pour l’essentiel, ce qui a été abîmé dans une relation peut être renouvelé par une relation. Si les relations thérapeutiques professionnelles se construisent dans le but explicite d’offrir des conditions favorables à la croissance et au lien, d’autres relations fondées sur la mutualité, l’authenticité et la constance peuvent aussi servir le rétablissement. Toutes les relations connaissent des moments de lien et de déconnexion, et c’est en traversant avec succès ces épisodes de déconnexion que la croissance se produit (Jordan, 2024). Ce sont ces expériences où une rupture survient dans la relation et se résout par des liens empreints de compassion, marqués par l’empathie mutuelle (Miller & Stiver, 1997). Les images relationnelles peuvent être restructurées, la conscience relationnelle approfondie, l’accordage émotionnel affiné, les stratégies de déconnexion mises de côté, et l’on revient au lien de croissance (Jordan, 2024).

« L’empathie mutuelle est le plus grand don humain méconnu » (Miller & Stiver, 1997, p. 29), et c’est d’elle que naît l'empowerment mutuel. Les liens imprégnés d'empowerment mutuel permettent à l’ensemble de leurs membres de s’épanouir, de connaître « davantage de vitalité, davantage de clarté et un sentiment accru de possibilité et de capacité d’agir potentielle » (Jordan, 2024, p. 153). Les relations de croissance présentent les caractéristiques suivantes, que Miller et Stiver (1997) appellent les cinq bonnes choses : (1) un regain d’énergie, l’élan ; (2) une meilleure connaissance de soi, de l’autre, de la relation et de l’expérience, la clarté ; (3) une motivation et une liberté plus grandes pour poursuivre sa croissance et son développement, la créativité ; (4) un sentiment accru de valeur et de compréhension reçue, la valeur ; et (5) un désir plus fort d’étendre le lien. Ces cinq marques des relations de croissance catalysent la capacité de la personne à nouer des relations plus fortes, plus profondes et plus résilientes, sur les plans intrapersonnel et interpersonnel, ainsi qu’au sein des communautés et de la société.

En tant que modèle relationnel du développement et de la psychologie, la RCT pose un cadre pour comprendre l’articulation, la praxis, entre pratique thérapeutique et conduite éthique. Fondamentalement, la centralité de la relation entre la personne thérapeute et la personne suivie y est priorisée, contextualisée et légitimée comme un facteur à prendre en compte dans les dilemmes éthiques. La mutualité et l’authenticité sont défendues comme des principes de conduite et de décision éthiques, puisque la personne thérapeute comme la personne suivie sont touchées par les dilemmes, les décisions et leurs conséquences. La personne thérapeute est pleinement consciente de l’influence de la culture dominante et du risque de glisser par inadvertance du pouvoir avec au pouvoir sur dans les situations qui exigent une action rapide et décisive pour assurer le bien-être de la personne suivie. La RCT donne aux thérapeutes un solide ancrage dans les modèles théoriques relationnels, ainsi que des compétences de conscience et de sensibilité relationnelles, pour mettre en œuvre une prise de décision éthique relationnelle cohérente avec leur approche conceptuelle.

L’éthique relationnelle

Enracinée dans une moralité centrée sur la relation (Gilligan, 1977) et alignée sur la RCT (Jordan, 2024), l’éthique relationnelle conteste la domination des modèles orientés vers la justice, traditionnellement mis en avant dans l’éthique du counseling. Cette remise en cause apparaît dans les priorités que défend chaque modèle. L’éthique relationnelle donne la priorité à la mutualité, à l’authenticité relationnelle et à la réceptivité au contexte. La priorité accordée à l’autonomie, à l’indépendance et au raisonnement fondé sur des règles est en revanche manifeste dans les modèles centrés sur la justice. En outre, l’éthique relationnelle déplace le raisonnement éthique des résultats individuels vers les résultats relationnels. Au cœur de cette approche se trouve la responsabilité éthique de l’attention au pouvoir, aux privilèges, à la vulnérabilité, à la culture et à l’authenticité dans le contexte des relations. Les décisions éthiques ne sont donc pas des règles fixes appliquées universellement : elles sont coconstruites et entretenues par des processus relationnels authentiques et porteurs de croissance. À ce titre, l’éthique relationnelle va souvent à contre-courant des modèles centrés sur la justice qui ont historiquement façonné la formation au counseling.

L’éthique relationnelle représente un éloignement délibéré des conceptions traditionnelles des limites en counseling, au profit d’une approche de la relation thérapeutique accordée à la relation et ancrée dans le contexte. Ce faisant, elle conteste les différences de pouvoir inhérentes entre la personne thérapeute et la personne suivie, en invitant la personne thérapeute à quitter la position d’expertise détachée pour une posture de présence relationnelle et de mutualité. Ce déplacement exige d’embrasser l’authenticité relationnelle et de favoriser le lien par le respect mutuel plutôt que par l’autorité hiérarchique. La section suivante examine l’engagement des thérapeutes de famille dans la mutualité, l’authenticité relationnelle éthique et les bénéfices systémiques plus larges d’une approche d’éthique relationnelle, afin de mieux comprendre l’éthique relationnelle en pratique.

L’engagement des thérapeutes de famille dans la mutualité

L’engagement des thérapeutes de famille dans la mutualité exige un réexamen critique de normes éthiques établies de longue date dans la profession. Dans les cadres centrés sur la justice traditionnellement mis en avant dans la formation et la supervision en counseling, la mutualité paraît contre-intuitive. Elle offre pourtant une puissante réinvention de la relation thérapeutique. Pour s’engager dans la mutualité, les thérapeutes doivent s’éloigner des conceptions traditionnelles des limites en counseling et se confronter aux dynamiques de pouvoir inhérentes à leur relation avec les personnes suivies. Ce déplacement peut exiger de prendre le risque de la vulnérabilité relationnelle, en quittant la position d’expertise omnisciente pour une posture de présence partagée. Il faut noter que la mutualité ne consiste pas à rechercher l’approbation des personnes suivies ni à adopter une posture du type « vont-elles m’apprécier ? ». Elle traduit plutôt un engagement profond envers une empathie bidirectionnelle, dans laquelle la personne thérapeute est ouverte à être touchée par l’expérience de la personne suivie tout en restant consciente des limites de la relation thérapeutique. Dans une pratique culturellement compétente, les thérapeutes de famille devraient déjà s’efforcer d’atténuer les effets du pouvoir et des privilèges ; la mutualité prolonge ce travail en encourageant un engagement authentique tout en maintenant la responsabilité de la sécurité et de l’intégrité de la relation de counseling. En définitive, la mutualité demande ce qui est éthiquement requis et comment l’accomplir avec le moins de dommages relationnels possible. À la mutualité est étroitement lié le concept d’authenticité relationnelle éthique, qui approfondit encore la responsabilité de s’engager auprès des personnes suivies de manière à la fois sincère et éthiquement fondée.

L’authenticité relationnelle éthique

En counseling familial, l’authenticité relationnelle éthique désigne la capacité de la personne thérapeute à être sincère et transparente dans la relation thérapeutique, tout en donnant la priorité au bien-être de la personne suivie et en maintenant des limites professionnelles appropriées. Elle suppose de s’engager authentiquement sans compromettre la structure ni la sécurité de l’espace thérapeutique. L’authenticité éthique n’équivaut pas à une ouverture totale ni à une expression de soi sans filtre de la part de la personne thérapeute. Elle implique plutôt un engagement sincère et réfléchi dans des limites éthiques. Cette forme d’engagement consiste à être à l’écoute de ses propres réactions émotionnelles, à exprimer l’empathie de manière posée et à ne partager des aspects de soi que lorsque cela sert le processus thérapeutique de la personne suivie. Surtout, l’authenticité relationnelle éthique respecte la limite entre la personne thérapeute et la personne suivie, en veillant à ce que la présence thérapeutique ne brouille pas les rôles, ne favorise pas la dépendance et ne détourne pas l’attention de l’expérience et de la croissance de la personne suivie. En counseling familial, où les dynamiques relationnelles sont particulièrement complexes, ce type d’authenticité soutient la confiance, sert de modèle de comportement relationnel sain et renforce l’engagement de la personne thérapeute envers l’intégrité relationnelle. De plus, l’éthique relationnelle apporte des bénéfices systémiques spécifiques en counseling familial.

Les bénéfices systémiques de l’éthique relationnelle

Les bénéfices systémiques de l’éthique relationnelle en counseling familial sont considérables. Lorsque les thérapeutes incarnent une communication honnête, la mutualité et l’authenticité relationnelle, un environnement thérapeutique se crée, dans lequel les membres de la famille font l’expérience de nouvelles manières d’être en relation et les intériorisent. Ces nouvelles manières d’être en relation commencent par l’expérience de la mutualité et de l’authenticité relationnelle avec la personne thérapeute. Les membres de la famille vivent alors les cinq bonnes choses (c’est-à-dire un surcroît d’élan, de clarté, de sentiment de valeur, de productivité et le désir de davantage de lien), ce qui favorise des expériences relationnelles correctrices. Ces expériences relationnelles vécues en séance peuvent ouvrir la voie à des liens plus riches de sens et plus désirés avec d’autres membres de la famille. En outre, l’éthique relationnelle peut aider à traiter et à réduire les déséquilibres de pouvoir au sein du système familial, améliorer la résolution des conflits en favorisant l’empathie et la compréhension mutuelle, et soutenir un changement acceptable en montrant qu’une transformation est possible sans coercition ni préjudice. De cette manière, l’éthique relationnelle guide le comportement de la personne thérapeute et facilite la croissance et la guérison systémiques au sein de la famille. La section suivante illustre la mise en pratique de ces principes à travers une étude de cas et des exemples qui montrent l’éthique relationnelle dans le contexte du counseling familial.

Exemples pratiques

Il peut exister un décalage entre la théorie et la pratique. L’équipe qui signe cet article souhaite que le lectorat ne se contente pas de réfléchir à son contenu, mais puissent aussi l’appliquer. C’est dans ce souci d’applicabilité que le cas fictif de la famille Martinez est présenté, afin de montrer des exemples pratiques précis d’éthique relationnelle en counseling familial. Ces exemples pratiques comprennent les excuses authentiques, la reconnaissance de l’effet des différences culturelles, la révélation de soi sincère et l’attention à l’effet de la personne thérapeute.

Le cas fictif de la famille Martinez

La famille Martinez se compose de Maria (41 ans), de Jessica (39 ans) et de leur fille de 14 ans, Lucia. Maria, originaire de Porto Rico, est travailleuse sociale, tandis que Jessica, graphiste, est blanche et vient d’une petite ville du Midwest. Le couple s’est installé dans une zone urbaine diverse, choisie pour offrir à Lucia un environnement inclusif. Lucia, qui se définit comme bisexuelle, vient d’entrer au lycée. Depuis quelques mois, Maria et Jessica remarquent des changements dans le comportement de Lucia : elle est devenue plus renfermée, ses notes ont baissé et elle passe de longues heures dans sa chambre. Le couple a également découvert que Lucia parle avec une fille plus âgée, Emily (16 ans), qui a des antécédents de problèmes de santé mentale, dont des automutilations.

La famille est divisée sur la manière de répondre à ces inquiétudes. Maria s’inquiète de l’influence d’Emily sur Lucia et souhaite une position plus ferme dans l’encadrement de la vie sociale de Lucia. Maria reconnaît que sa propre difficulté à grandir dans un environnement non affirmatif, où elle a vu des pairs se débattre avec l’acceptation et des problèmes de santé mentale, influence sa manière d’être parent. Jessica, qui a elle-même connu des difficultés en faisant son coming out dans une famille non affirmative, comprend le besoin d’autonomie et d’amitié de Lucia au sein de la communauté LGBTQ+. Cela a créé des tensions, Jessica craignant que Maria se montre trop contrôlante et finisse par éloigner Lucia.

Lors d’une récente discussion familiale sur l’école et l’usage des réseaux sociaux, Lucia s’est montrée visiblement frustrée, criant que ses parents « ne comprennent pas » et « ne la laissent jamais être elle-même ». Elle a dit se sentir contrainte de gérer à la fois son identité et les attentes de ses parents. Maria a réagi en imposant de nouvelles règles sur l’accès de Lucia à internet et sur ses relations sociales, en limitant notamment les contacts avec Emily. Jessica a accepté à contrecœur, mais a confié à Maria en privé que cette approche lui semblait restrictive et risquait de fragiliser leur relation avec Lucia.

Maria et Jessica décident de consulter en counseling familial pour être soutenues dans l’aide à apporter à Lucia. Lors de la première séance de counseling familial, les points de vue opposés de Maria et Jessica sont apparus au grand jour. Maria a souligné l’importance de protéger Lucia des influences négatives, craignant que les difficultés de santé mentale d’Emily deviennent un fardeau pour Lucia. Jessica a expliqué que, tout en partageant des inquiétudes semblables, elle estime que l’autonomie de Lucia et sa découverte d’elle-même sont essentielles à ce stade. Lucia est restée silencieuse pendant une grande partie de la séance, mais a fini par confier qu’elle se sentait prise entre les attentes de ses mères et son propre désir d’explorer ses amitiés et son identité.

Maria s’est montrée visiblement émue, disant qu’elle essayait seulement d’empêcher Lucia de faire des choix potentiellement dangereux. Elle a décrit un sentiment d’isolement dans ses inquiétudes de parent, laissant entendre que Jessica ne prenait pas les risques assez au sérieux. Maria a expliqué que Jessica ne peut pas comprendre les expériences et la peur auxquelles fait face une Latina queer, et qu’elle essaie simplement de protéger Lucia. Jessica a rétorqué que, si la sécurité est importante, l’approche de Maria lui paraît trop rigide et risque d’éloigner Lucia, ce qui pourrait la pousser à chercher du lien ailleurs, sans leur accompagnement. Cherchant à désamorcer la situation, la personne thérapeute, soudain débordée, a dit : « Maria, je ne crois pas qu’il soit juste de supposer qu’un parent comprend mieux que l’autre l’expérience vécue de Lucia. L’expérience de Lucia lui appartient. » Les deux parents ont été réduits au silence par ce commentaire. Après un silence gêné, Maria et Jessica ont reconnu leur amour pour Lucia, mais ont continué à peiner à trouver un terrain d’entente.

Lors d’une séance individuelle ultérieure, Lucia a confié à la personne thérapeute qu’elle a de plus en plus de pensées d’automutilation, se sentant prise au piège entre les attentes contradictoires de ses mères et son propre besoin d’indépendance et de lien avec des amies comme Emily. Lucia a demandé à la personne thérapeute de ne pas communiquer cette information à ses parents, par crainte que cela renforce les restrictions de Maria. Elle a toutefois exprimé le souhait que ses parents « la comprennent mieux » et prennent ses sentiments plus au sérieux. Surprise par cette révélation, la personne thérapeute ne savait pas comment procéder. L’hésitation portait sur la manière d’équilibrer la confidentialité et les besoins de santé mentale de Lucia avec le droit de ses parents d’être informées et impliquées. Maria et Jessica sont toutes deux profondément investies dans le bien-être de Lucia, mais leurs approches contradictoires risquent de créer une fracture au sein de la famille.

Les excuses authentiques

Présenter des excuses sincères est une pratique essentielle de l’éthique relationnelle, car cela reconnaît le tort causé et invite à la réparation relationnelle au sein de la relation thérapeutique. Dans le cas de la famille Martinez, le commentaire de la personne thérapeute, « je ne crois pas qu’il soit juste de supposer qu’un parent comprend mieux que l’autre l’expérience vécue de Lucia », a eu un effet involontaire de mise sous silence, en particulier pour Maria, qui avait partagé avec vulnérabilité ses peurs de mère latina queer. Une lecture éthique fondée sur la justice pourrait se concentrer sur l’intention de la personne thérapeute de rester neutre et équitable envers les deux parents, en privilégiant des principes comme l’impartialité et l’égalité. Une réponse relationnellement éthique reconnaît toutefois que la neutralité peut parfois renforcer des déséquilibres de pouvoir ou minimiser des expériences vécues. De ce point de vue, la personne thérapeute est sortie de son devoir éthique en entérinant par inadvertance ces déséquilibres et en perturbant la relation thérapeutique. Elle devrait donc s’engager dans une réparation relationnelle avec la famille, en associant authenticité relationnelle et excuses sincères. Elle pourrait par exemple dire : « Maria, je me rends compte que mon commentaire a écarté le regard singulier que vous apportez en tant que mère latina queer, et qu’en faisant cela, j’ai minimisé votre expérience vécue et vos inquiétudes pour Lucia. Je vous présente mes excuses. À l’avenir, je veillerai davantage à honorer les complexités culturelles et émotionnelles que chacune de vous apporte ici. » Ce type d’excuses authentiques ne se contente pas de valider la réalité culturelle et émotionnelle de Maria : il montre aussi l’exemple de la responsabilité, approfondit la confiance et ouvre un espace pour un dialogue plus bienveillant et plus inclusif. En outre, une déconnexion qui débouche sur une réparation relationnelle renforce la relation thérapeutique et accroît, avec le temps, la résilience relationnelle (Jordan, 2024).

Reconnaître l’effet des différences culturelles

Reconnaître les différences culturelles, dans l’éthique relationnelle, va au-delà de la simple reconnaissance de la diversité. Cela exige un engagement actif et mutuel avec la manière dont les expériences vécues façonnent la compréhension que chaque personne a de la sécurité, du lien et de la parentalité. Dans le cas de la famille Martinez, Maria et Jessica ont toutes deux grandi dans des environnements non affirmatifs en tant que femmes queers. Des contextes culturels distincts façonnent pourtant leurs expériences : Maria, en tant que Latina queer confrontée au racisme et aux attentes culturelles, et Jessica, en tant que femme blanche d’une petite ville du Midwest confrontée au rejet familial. Une approche éthique fondée sur la justice pourrait négliger ces différences nuancées, en visant une expérience universelle de la queerness et de la parentalité. Elle risquerait alors de passer à côté du poids relationnel et du sens émotionnel que chaque parent donne à ses peurs et à ses espoirs pour Lucia. Du point de vue de l’éthique relationnelle, la personne thérapeute doit aussi reconnaître la manière dont sa propre expérience vécue influe sur la relation thérapeutique. Dans le cas de la famille Martinez, la personne thérapeute a manqué une occasion de faire preuve d’authenticité relationnelle et de s’appuyer sur la mutualité pour renforcer la relation thérapeutique en abordant l’effet possible des différences culturelles. Elle aurait pu, au contraire, aborder l’effet des différences culturelles en disant : « Je veux reconnaître que vous avez toutes les deux traversé des expériences douloureuses dans des environnements non affirmatifs, et que ces expériences ont été façonnées par des réalités culturelles différentes. Je reconnais aussi que j’arrive ici avec ma propre expérience vécue, qui peut être différente de la vôtre, et je veux garder à l’esprit la manière dont cela influe sur notre travail ensemble. » Ce type de reconnaissance montre l’exemple de la mutualité, honore l’histoire de chaque parent sans l’aplatir et invite à une relation thérapeutique plus accordée sur le plan culturel et plus sûre sur le plan émotionnel.

La révélation de soi d’une inquiétude sincère

La révélation de soi d’une inquiétude sincère est une pierre angulaire de l’éthique relationnelle, en particulier face aux crises et à d’autres enjeux de sécurité avec les personnes suivies. Dans un cadre éthique centré sur la justice, une personne thérapeute pourrait aborder la révélation, par Lucia, d’idées d’automutilation en appliquant de manière rigide les codes éthiques relatifs à la confidentialité et au devoir d’avertir, en se concentrant uniquement sur le respect des procédures et sur la responsabilité juridique. Une telle approche peut créer une déconnexion entre la personne thérapeute et la personne suivie, au détriment de la relation de counseling. Si le respect des procédures et de la loi reste une priorité ferme, l’éthique relationnelle appelle une réponse plus humanisante et plus accordée sur le plan émotionnel, centrée sur le lien et la mutualité, la sécurité restant prioritaire. Lorsque Lucia confie qu’elle se sent prise au piège entre les attentes contradictoires de ses mères et qu’elle a des pensées d’automutilation, une personne thérapeute relationnellement éthique pourrait dire : « Lucia, merci de me confier quelque chose d’aussi personnel et d’aussi difficile. Je veux que tu saches que ce que tu traverses me tient vraiment à cœur, et que ta sécurité est ma priorité absolue. Tu n’es pas seule face à ça. Nous pouvons travailler ensemble pour que tu te sentes soutenue et en sécurité. » Une telle révélation de soi ne s’écarte pas des normes éthiques ; elle coexiste avec elles. La personne thérapeute peut et doit continuer à respecter toutes ses obligations légales et éthiques, y compris informer les parents lorsque c’est approprié. Un suivi approprié et une inquiétude émotionnelle sincère ne s’excluent toutefois pas. L’éthique relationnelle affirme qu’en exprimant une inquiétude authentique, la personne thérapeute ne se contente pas d’assumer son devoir de soin : elle incarne aussi la confiance, la présence et l’intégrité relationnelle, autant de composantes essentielles pour soutenir des jeunes qui souffrent d’isolement ou se sentent invisibles.

Reconnaître l’effet de la personne thérapeute et demander un retour

Reconnaître l’effet de la personne thérapeute et demander un retour est une pratique centrale de l’éthique relationnelle, qui met l’accent sur la transparence, l’humilité et la mutualité en thérapie. Dans le cas de la famille Martinez, les séances récentes sont devenues de plus en plus tendues : Maria et Jessica en sortent avec le sentiment de ne pas être entendues, et Lucia se replie davantage dans le silence. Une posture éthique fondée sur la justice pourrait se concentrer sur l’équité procédurale, en garantissant un temps de parole égal ou en évitant tout parti pris perçu, tout en négligeant la manière dont la position ou les interventions de la personne thérapeute ont pu contribuer à la rupture relationnelle. À l’inverse, une approche relationnellement éthique invite la personne thérapeute à assumer la responsabilité de son rôle dans le climat émotionnel des séances, ce qui suppose d’être disposée à aborder la rupture relationnelle, à chercher à comprendre et à s’ajuster en fonction des retours des personnes suivies. Par exemple, en remarquant un changement dans la relation thérapeutique, la personne thérapeute pourrait dire : « J’ai remarqué que nos séances sont tendues ces derniers temps, et je me demande si quelque chose dans ma manière de faire y contribue. J’aimerais vraiment savoir ce que vous pensez de la façon dont je pourrais mieux soutenir votre famille. » Cette invitation ne se contente pas de montrer l’exemple de la responsabilité et du respect : elle est une nécessité éthique lorsque la présence de la personne thérapeute devient un obstacle à l’efficacité du traitement.

Implications pour le counseling familial

Relire l’éthique à travers le prisme de la RCT a des implications importantes pour la profession du counseling. D’abord, les modèles de prise de décision éthique doivent dépasser les cadres rigides centrés sur la justice pour intégrer les facteurs contextuels, relationnels et culturels qui façonnent la décision. Aborder la prise de décision éthique dans une perspective globale permet aux thérapeutes de faire face à des dilemmes complexes et bien réels, que les normes actuelles ne traitent pas de façon adéquate. Des recherches supplémentaires sur l’éthique relationnelle en lien avec le contexte culturel, la formation au counseling et le développement professionnel des thérapeutes sont donc justifiées. En outre, la formation au counseling doit comporter une analyse critique des cadres moraux dominants actuels, centrés sur la justice, tout en introduisant des approches relationnelles qui mettent l’accent sur la mutualité, l’analyse du pouvoir et la réceptivité culturelle. Les thérapeutes en formation doivent connaître le contexte historique des normes éthiques actuelles et savoir intégrer un raisonnement éthique qui honore la réceptivité culturelle. De plus, du fait de l’accent mis sur une formation centrée sur la justice, il revient aux thérapeutes en exercice de désapprendre et de réapprendre la manière de s’engager éthiquement auprès des familles. Il leur faut analyser de façon critique la manière dont leur formation éthique crée peut-être des obstacles relationnels avec les personnes suivies. Il s’agit aussi d’adopter intentionnellement une approche centrée sur la relation pour s’engager plus authentiquement auprès des familles. Enfin, il est souhaitable de rechercher des formations et des consultations qui aident à ancrer la pratique éthique dans le lien, l’humilité et la réceptivité, plutôt que dans une neutralité détachée.

Conclusion

L’éthique relationnelle offre aux thérapeutes de famille un changement de paradigme nécessaire. Ce changement fait passer l’éthique du counseling familial d’un cadre universaliste, muet sur la culture, à une approche fondée sur la mutualité, l’authenticité et la réceptivité au contexte. L’éthique relationnelle invite les thérapeutes à s’engager éthiquement non seulement par des règles et des principes, mais aussi par les relations, l’analyse du pouvoir et l’humilité culturelle. Comme l’illustrent la théorie et l’exemple de cas, l’éthique relationnelle favorise la guérison en mettant l’accent sur le potentiel transformateur des relations de croissance (Jordan, 2024). Adopter cette posture suppose, pour les thérapeutes de famille, d’accepter d’interroger leurs propres présupposés, de solliciter des retours et de maintenir une présence émotionnelle auprès des personnes suivies. Intégrer l’éthique relationnelle aux modèles de prise de décision éthique renforce leur pertinence pour des familles diverses, dont l’expérience vécue est marginalisée par les cadres dominants. L’éthique relationnelle fournit un cadre convaincant et inclusif pour la pratique éthique en counseling familial, en encourageant la clinique à privilégier le lien et la présence plutôt que des prescriptions rigides.

Complexe Systémique : à retenir

Le texte a le mérite de rappeler que la neutralité n’est jamais neutre : dans le cas proposé, la phrase de la personne thérapeute, qui se veut équitable envers les deux mères, fait taire celle qui parlait depuis son expérience de Latina queer. Les gestes décrits, s’excuser, nommer les différences culturelles et sa propre position, dire son inquiétude, demander un retour sur la séance, sont directement utilisables et rejoignent la « curiosité » de l’école de Milan comme les pratiques de retour systématique. Une lecture systémique relèvera pourtant deux absences. L’expression « éthique relationnelle » désigne depuis Boszormenyi-Nagy tout autre chose, la justice des échanges entre générations, et la parenté n’est pas discutée. Et le dilemme central, le secret d’une adolescente sur ses idées d’automutilation face à ses mères, est posé puis laissé largement ouvert : l’article dit qu’il faut informer « lorsque c’est approprié », sans travailler la manière d’amener ce secret dans l’espace familial. Le propos reste conceptuel, adossé aux codes étatsuniens de l’ACA, et le cas est fictif. À lire avec l’article sur l’approche contextuelle et les loyautés invisibles, et avec l’article sur le mythe de la neutralité en thérapie.

Notes de l’original

Liens d’intérêts. L’équipe de recherche n’a déclaré aucun conflit d’intérêts potentiel concernant la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

Financement. L’équipe de recherche n’a reçu aucun soutien financier pour la recherche, la rédaction ou la publication de cet article.

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Traduction non officielle en français de Vers la mutualité : une éthique relationnelle pour le counseling familial, par Diane Smedley, Kara Hurt, Ross Spears et Ashlyn Stokes, The Family Journal, vol. 34, no 1 (2026), doi : 10.1177/10664807251374907, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Toward Mutuality: Relational Ethics for Family Counselors », publié dans The Family Journal (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Smedley, D., Hurt, K., Spears, R., et Stokes, A. (2026). Vers la mutualité : une éthique relationnelle pour le counseling familial (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/vers-la-mutualite-une-ethique-relationnelle-pour-le-counseling-familial (Œuvre originale publiée en 2026 dans The Family Journal, 34(1), 154-162 (2026) ; republiée en 2026 par The Family Journal, https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/10664807251374907)

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