International Journal of Environmental Research and Public Health · Migration
La thérapie familiale auprès des familles réfugiées reste peu étudiée : recruter, traduire, suivre des familles dont la vie est instable, tout freine la recherche. Charity Mokgaetji Somo, de l’université d’Afrique du Sud, propose de prendre pour données des films documentaires qui montrent des thérapies déjà menées, et détaille critères de sélection, analyse en douze étapes et garde-fous de fiabilité.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Considérations de recherche sur l’usage de films documentaires accessibles au public pour étudier la thérapie familiale auprès de familles réfugiées, par Charity Mokgaetji Somo, publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (MDPI) (2026), doi : 10.3390/ijerph23020265, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau 1 est présenté sous forme de liste ; la légende de la figure 1 reprend en français le contenu du schéma ; les déclarations de fin d’article sont regroupées dans les notes. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Ces limites n’invalident pas le film documentaire comme méthode de recherche, mais soulignent la nécessité d’une réflexivité critique, d’une rigueur méthodologique et d’une présentation explicite des processus d’analyse.
Charity Mokgaetji Somo
Résumé
Les spécialistes de la thérapie familiale appellent de plus en plus à des interventions centrées sur la famille pour les personnes réfugiées touchées par le trauma, car de nombreuses thérapies informées par le trauma privilégient des modèles de traitement individuels. La recherche contribue à l’étude et à la mise en œuvre de modèles de soins centrés sur la famille. Pour des raisons méthodologiques, la recherche sur la thérapie familiale auprès des populations déplacées reste pourtant limitée. En réponse à cet appel, cet article plaide pour l’utilisation du film documentaire comme donnée de recherche qualitative dans la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. Les films documentaires ont de longue date servi en sciences sociales à examiner l’expérience vécue des personnes et à combler les lacunes de données concernant des populations difficiles à atteindre. L’article expose les principales considérations méthodologiques propres à la recherche auprès des populations réfugiées : difficultés de recrutement et de maintien de la participation, barrières linguistiques et culturelles, conditions de vie précaires et instables des personnes participantes, contraintes du devis de recherche et complexités éthiques. Il examine ensuite comment le recours au film documentaire peut aider à atténuer ces difficultés, grâce à un positionnement épistémologique réfléchi, à un devis de recherche, à des stratégies de sélection et d’analyse des données, et à une attention portée à l’éthique et à la fiabilité de la recherche. Ce faisant, il contribue au développement des compétences de recherche qualitative nécessaires pour étudier le bien-être des familles réfugiées et soutenir l’essor des approches thérapeutiques centrées sur la famille.
Mots-clés : thérapie familiale, films documentaires, analyse qualitative conventionnelle de contenu (AQCC), recherche qualitative, trauma familial des personnes réfugiées, matériel vidéo
La crise mondiale actuelle des personnes réfugiées ne faiblit pas : le nombre de personnes déplacées a doublé en à peine une décennie [1]. Fin 2024, environ 123,2 millions de personnes dans le monde avaient dû fuir leur foyer et leur communauté en raison de la guerre, de violations des droits humains et de persécutions [1]. Des événements catastrophiques comme la guerre entraînent un trauma physique et psychologique pour les personnes déplacées. La recherche montre que les personnes réfugiées présentent des taux élevés de troubles de santé mentale, notamment de dépression, d’anxiété, de trouble de stress post-traumatique (TSPT) et de conduites suicidaires [2,3,4]. Les familles réfugiées vivent souvent les événements traumatiques de la migration de manière collective. Avant la migration, les familles peuvent subir des atrocités de guerre comme la destruction de la maison familiale, des blessures invalidantes et la mort de membres de la famille [5]. Le parcours migratoire vers la sécurité comporte plusieurs vulnérabilités, dont les abus de passeurs et de trafiquants d’êtres humains qui ciblent les femmes et les enfants, et séparent des familles par des enlèvements [6]. La sécurité signifie souvent vivre dans des camps de réfugiés, des milieux de vie souvent inadéquats, marqués par des conditions qui portent atteinte à la dignité, à la sécurité et au bien-être [5]. Les familles qui obtiennent l’asile dans un pays tiers doivent faire face au stress de la réinstallation. Par exemple, apprendre la langue locale, trouver un emploi et s’adapter à la culture locale peuvent améliorer les chances d’adaptation, mais cela peut d’abord peser lourdement sur le système familial [7]. Ces facteurs de stress migratoires et ces événements traumatiques peuvent avoir plusieurs conséquences traumatiques à l’échelle de la famille [8].
Malgré les épreuves de la migration forcée, les familles réfugiées peuvent trouver des façons pleines de sens de reconstruire leur vie. Parmi les ressources d’une réinstallation réussie figurent la cohésion familiale, les liens communautaires et la participation interculturelle [9]. L’acceptation par la communauté et le soutien de la population locale et des réseaux de personnes réfugiées prédisent de façon significative la santé familiale et une santé mentale positive [9]. La thérapie familiale joue aussi un rôle important pour favoriser la résilience des familles réfugiées [10]. Les spécialistes de la thérapie familiale appellent de plus en plus à des interventions centrées sur la famille pour les personnes réfugiées touchées par le trauma, car de nombreuses thérapies informées par le trauma privilégient des modèles de traitement individuels. La recherche contribue à l’étude et à la mise en œuvre de modèles de soins centrés sur la famille. Pourtant, la recherche sur la thérapie familiale auprès des populations déplacées reste limitée [11]. En réponse à cet appel, cet article plaide pour l’utilisation de films documentaires accessibles au public comme source de données valable dans la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. Les films documentaires ont de longue date servi en sciences sociales à examiner l’expérience vécue des personnes et à combler les lacunes de la recherche concernant des populations difficiles à atteindre. Cet article vise à réfléchir à l’usage de données issues de films documentaires accessibles au public dans l’étude de la thérapie systémique auprès des personnes réfugiées. Cette réflexion s’appuie sur les méthodologies de recherche d’abord élaborées et appliquées dans la thèse de doctorat de la personne qui signe l’article [12]. La méthodologie y est reprise de façon sélective pour faire avancer la discussion méthodologique sur l’usage du film documentaire dans l’étude du bien-être des personnes réfugiées. La thèse de doctorat avait une orientation empirique : elle examinait la façon dont des thérapeutes menaient la thérapie familiale avec des familles réfugiées. Le présent article, lui, met au premier plan les principales considérations méthodologiques de l’usage de films documentaires disponibles dans la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées, et y porte un regard critique. Il présente une réanalyse méthodologique qui contribue à la recherche sur le bien-être des familles réfugiées et soutient le développement d’approches thérapeutiques centrées sur la famille.
La discussion qui suit expose les difficultés de la recherche sur la thérapie systémique auprès des personnes réfugiées et explore le potentiel des documentaires accessibles au public pour combler les lacunes de la recherche sur la thérapie familiale auprès de ces personnes.
Les revues systématiques ne recensent qu’un petit nombre d’études d’interventions familiales, et moins encore qui évaluent l’efficacité des traitements systémiques [11]. La littérature rapporte que les facteurs méthodologiques suivants peuvent compliquer et retarder les études dans ce domaine [11,13,14] :
La littérature soutient que ces contraintes ont rendu nécessaire un passage à des cadres plus pratiques et plus adaptables pour mener la recherche en psychothérapie auprès des populations déplacées [14]. Elle plaide pour l’inclusion d’approches qualitatives, comme les méthodes ethnographiques, dans les études futures [11]. L’intégration de ces méthodes est jugée essentielle pour renforcer la recherche sur les interventions familiales auprès des populations déplacées. Cet article défend l’usage des films documentaires comme source de données qualitatives dans les études sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. Il vise aussi à justifier l’usage du film documentaire dans la recherche sur la thérapie en contexte d’exil. Si les facteurs méthodologiques relevés dans la littérature compliquent et retardent fortement la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées, ils soulignent aussi le besoin d’approches de recherche plus souples et plus sensibles au contexte. L’usage du film documentaire comme source de données qualitatives ne supprime pas les difficultés liées à la collecte de données dans les études sur l’exil. Il offre un cadre méthodologique qui peut en atténuer l’effet en réduisant la dépendance au recrutement direct, en limitant les exigences de la collecte de données interculturelle, en tenant compte de conditions de vie instables et en permettant un devis de recherche attentif à l’éthique. En déplaçant l’unité d’analyse de la collecte de données en présentiel vers des rencontres thérapeutiques déjà filmées, la recherche fondée sur les documentaires offre une solution de rechange pratique et éthiquement viable pour étudier la thérapie familiale systémique auprès des populations déplacées.
Cet article contribuera à la recherche sur la thérapie familiale auprès des populations réfugiées. À la connaissance de la personne qui le signe, aucune recherche n’a encore porté sur l’usage de films documentaires pour étudier la thérapie familiale auprès des populations réfugiées. Une publication relève que, dès le milieu des années 1950, des chercheurs prolifiques comme Gregory Bateson, Jürgen Reusch et Weldon Keys utilisaient la nouvelle technologie de l’époque pour filmer et étudier la thérapie familiale [16]. Grâce à la disponibilité du matériel vidéo et à l’efficacité accrue de sa collecte, de son analyse, de son partage et de son archivage, de nombreuses disciplines scientifiques intègrent désormais le matériel vidéo au processus d’apprentissage [17]. Le matériel vidéo (y compris sous forme d’archives) peut ainsi constituer une solution de rechange valable à la collecte de données dans les études sur la psychothérapie auprès des personnes réfugiées.
En sciences sociales, les documentaires vidéo sont des films qui montrent l’expérience vécue de personnes face à des enjeux sociaux et à des phénomènes politiques [18]. Les méthodes visuelles sont une approche émergente et novatrice de la recherche qualitative, ancrée dans les méthodes ethnographiques traditionnelles [19]. Dans les études ethnographiques, les méthodes visuelles ont servi à étudier les interactions humaines dans leur contexte naturel [20]. Les ethnographes examinent ces interactions au moment où elles se produisent et décrivent en détail les nuances des relations humaines dans leur environnement organique [20]. En sciences sociales, les documentaristes s’attachent à montrer l’expérience vécue de personnes dans des circonstances singulières ou éprouvantes, comme la crise des personnes réfugiées (voir par exemple Hiltunen [21]). Les contenus filmés et vidéo ont toujours tenu une place importante pour montrer l’expérience vécue des familles réfugiées. Des journalistes et des anonymes recourent à la photographie et à la vidéo pour montrer les ravages de la guerre et leurs conséquences pour les personnes déplacées. La technologie a permis de diffuser largement ces expériences. Par exemple, au début de la guerre en Ukraine, des milliers de personnes dans le monde ont regardé chaque jour, pendant plusieurs semaines, des combats réels, des bombardements et la migration de personnes réfugiées sur plusieurs réseaux sociaux et services de diffusion vidéo. Les expériences filmées et diffusées sur ces services constituent des données et peuvent être utilement mobilisées dans les études sur les familles réfugiées.
Les avantages des données visuelles valent aussi pour les données issues de films documentaires. Premièrement, les films documentaires sont une façon novatrice d’étudier des personnes difficiles à inclure dans les études, comme les familles réfugiées [19]. Les cinéastes ethnographiques ont toujours utilisé le film pour étudier les cultures et l’expérience vécue des populations. Les études sur la migration forcée peuvent s’inspirer des méthodologies ethnographiques pour répondre à leurs besoins de recherche. Cette étude partage l’intérêt croissant pour l’usage des méthodes visuelles dans l’analyse des données qualitatives, la personne qui mène la recherche ayant observé que ces méthodes peuvent produire des données denses et renforcer les efforts de recherche en thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. Deuxièmement, les films documentaires ajoutent une dimension particulière à la recherche [19] en réunissant dans un même support l’observation participante, les récits des personnes et les informations de contexte. Par exemple, en analysant un film documentaire sur la thérapie familiale auprès de personnes réfugiées, on peut observer simultanément les interactions verbales (récits) et non verbales (réactions émotionnelles et comportementales) de plusieurs membres d’une famille. Troisièmement, les films documentaires qui montrent la crise des personnes réfugiées sont souvent tournés dans le contexte de leur expérience réelle, par exemple dans des camps de réfugiés. Si les expériences saisies par la vidéo peuvent sembler chargées d’émotion et tirer vers le désespoir, on peut soutenir que la guerre produit la dévastation et le désespoir. Il n’y a donc rien d’autre à montrer que le dénuement et le désespoir. Grâce à ces films, la recherche devient sensible au contexte et à la culture [19]. Enfin, les films documentaires peuvent servir à mobiliser l’opinion publique et l’engagement militant [20,22]. Ils servent aussi désormais à étudier et à diffuser des connaissances sur l’expérience des personnes réfugiées (voir par exemple Hiltunen ; Nisbet et Aufderheide ; Zhang, 2018 [21,22,23]). Hiltunen a analysé des films documentaires sur la crise migratoire au Moyen-Orient et en Afrique subsaharienne [21]. Dans ces films, les documentaristes tiennent à respecter les personnes filmées en tant qu’individus et à leur donner l’occasion de raconter leur propre histoire [21]. Une telle perspective est déterminante en recherche qualitative, où il s’agit d’explorer l’expérience vécue des personnes participantes à travers leurs perceptions subjectives.
Ces avantages montrent le potentiel des méthodes visuelles, comme les films documentaires, pour combler les lacunes de la recherche sur le bien-être des familles réfugiées. La section suivante présente un exemple qui montre comment des films documentaires accessibles au public peuvent servir à étudier la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. La discussion met en évidence les principales considérations de recherche pour étudier cette thérapie : positionnement épistémologique, approche méthodologique, collecte des données, analyse des données, éthique et fiabilité de la recherche.
Comme indiqué plus haut, cet article est une analyse secondaire de la thèse de doctorat de la personne qui le signe [12], qui a utilisé des films documentaires pour explorer la façon dont des thérapeutes d’orientation relationnelle proposent une thérapie familiale à des familles réfugiées. Cette exploration était guidée par deux questions de recherche : (1) Comment la littérature formule-t-elle et conceptualise-t-elle le trauma psychologique relationnel des personnes réfugiées ? (2) Quelles sont les considérations importantes lorsqu’on propose une thérapie systémique à des familles réfugiées ? Les résultats de la thèse sont présentés dans l’étude originale [12]. La section suivante présente un exemple qui montre comment des films documentaires accessibles au public peuvent servir à étudier la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées. Cet exemple propose un cadre méthodologique qui peut atténuer l’effet des difficultés méthodologiques de ce champ de recherche. L’unité d’analyse y passe de données recueillies par des méthodes classiques en présentiel à des documentaires filmés accessibles au public, utilisés comme source principale de données. La discussion met en évidence les principaux facteurs de recherche pour étudier la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées à partir de données filmées : positionnement épistémologique, approche méthodologique, collecte des données, analyse des données, éthique et fiabilité de la recherche.
Dans les études fondées sur des documentaires, la thérapie familiale est vue à travers l’objectif de la caméra documentaire. La question se pose alors de savoir comment la réalisation du film façonne la production de connaissances. En s’appuyant sur l’observation de Hiltunen selon laquelle les documentaristes cherchent souvent à traiter les personnes filmées comme des sujets compétents qui parlent en leur propre nom [21], on peut considérer que la connaissance est coconstruite par les personnes filmées, les cinéastes et la personne qui mène la recherche. La connaissance se construit à partir de ce que montre l’objectif de la caméra, de ce que communiquent les personnes filmées et de l’analyse de la recherche. La littérature affirme que, dans les films documentaires, la connaissance est coproduite plutôt que découverte [24]. Étudier la thérapie à travers l’objectif documentaire suppose donc de reconnaître que la connaissance émerge des expériences racontées par les personnes filmées et qu’elle est coconstruite avec les cinéastes à travers leurs choix cinématographiques. À cet égard, la recherche fondée sur les documentaires s’accorde étroitement avec les approches qualitatives constructivistes, qui conçoivent la réalité comme multiple, située et produite par l’interaction sociale.
Une approche qualitative vise à explorer l’expérience vécue des personnes participantes à travers des représentations sonores, visuelles et textuelles [25]. Cette approche convient bien à la recherche sur les films documentaires et peut servir à examiner l’expérience des thérapeutes qui mènent une thérapie familiale systémique auprès de populations déplacées. Une part importante de la recherche qualitative consiste à explorer les expériences à travers les récits et les perceptions subjectives des personnes participantes [26]. Dans les documentaires, les personnes filmées partagent leur expérience personnelle du déplacement avec leurs propres mots et de leur propre point de vue, en expliquant le sens qu’elles en ont tiré. Une force supplémentaire des films documentaires est de montrer les personnes en train de vivre activement les événements ou les expériences étudiés. Dans les documentaires filmés, on peut observer à la fois la personne thérapeute et la famille pendant la thérapie familiale, et analyser la situation thérapeutique sous plusieurs angles. La recherche qualitative insiste aussi sur le contexte dans lequel les expériences ont eu lieu [26]. Le contexte joue un rôle déterminant dans l’interprétation de l’expérience vécue des personnes participantes. Les films documentaires sont efficaces en recherche qualitative parce qu’ils cherchent à décrire richement le profil démographique et contextuel des personnes filmées et leurs histoires personnelles [21]. La description dense du contexte, des caractéristiques démographiques et de l’expérience vécue des personnes participantes est une caractéristique centrale de la recherche qualitative. Le trait propre des films documentaires est de fournir une preuve visuelle des histoires que racontent les personnes, ce qui permet une triangulation méthodologique dans un seul et même cadre. En somme, l’usage qualitatif des films documentaires offre une méthodologie rigoureuse et ancrée dans le contexte pour examiner la thérapie familiale systémique auprès des populations déplacées. En réunissant les récits des personnes, les interactions observées et un riche détail contextuel, les films documentaires permettent une compréhension dense et multiperspective de l’expérience vécue, tout en soutenant la triangulation méthodologique. Cette approche s’accorde étroitement avec les visées épistémologiques de la recherche qualitative et accroît en outre la profondeur, la crédibilité et le potentiel interprétatif des études portant sur des contextes thérapeutiques et de déplacement complexes.
Définir les données. Les films documentaires forment un genre qui cherche à représenter des aspects de la réalité en transposant à l’écran des personnes, des lieux et des événements réels par un traitement créatif du réel [27]. Pour choisir des données issues de films documentaires sur des plateformes publiques, il convient de retenir celles qui sont riches en information et pertinentes pour la question de recherche. Un échantillonnage raisonné peut servir à repérer les données filmées qui correspondent à la question de recherche. Cette démarche consiste à sélectionner des vidéos qui répondent directement aux objectifs de l’étude et suppose une recherche exhaustive pour repérer le matériel disponible sur toutes les plateformes et dans tous les formats [12]. Mener cette recherche initiale est important pour établir l’éventail complet des données potentielles avant d’appliquer des critères d’inclusion prédéfinis.
Critères d’inclusion. Les critères d’inclusion et d’exclusion sont particulièrement précieux dans des domaines où le contenu est abondant mais de pertinence inégale, comme le matériel vidéo sur la migration de personnes réfugiées. Les critères d’inclusion peuvent guider le choix d’un échantillon crédible. Pour retenir des films qui fournissent des données riches et pertinentes, on peut prendre en compte les critères d’inclusion et d’exclusion suivants :
Exemple d’application des critères d’inclusion, tiré de Somo [12]. Du matériel vidéo montrant des personnes réfugiées engagées dans une thérapie familiale a été repéré dans les sources suivantes :
Critères d’exclusion. Un critère d’exclusion délimite encore la sélection du matériel qui apporte des informations pertinentes pour la question de recherche. Par exemple, Somo [12] a utilisé les critères suivants pour exclure les films non pertinents :
Au final, cinq vidéos répondaient aux critères d’inclusion et ont été retenues pour l’analyse. Elles se répartissent en deux types : trois documentaires sur la thérapie familiale et deux vidéos éducatives sur les services de santé mentale destinés aux familles réfugiées touchées par le trauma de guerre. Les vidéos portant sur la psychothérapie restaient dans les limites de l’éthique ; aucune vidéo n’a donc été exclue pour des raisons éthiques. Le tableau 1 présente une vue d’ensemble du matériel vidéo final et les raisons de son inclusion.
Tableau 1 — Films documentaires sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées
Colonnes de l’original : référence de la vidéo (numéro dans la bibliographie) et résumé de la vidéo.
Selon Fouché et al. [33], la principale critique adressée à l’usage de données non textuelles tient aux difficultés de leur analyse. Les films documentaires peuvent être analysés au moyen d’un protocole de recherche systématique, cohérent avec l’approche de recherche qualitative. L’équipe de Borish [34] a élaboré un protocole qualitatif fondé sur la vidéo pour analyser des films documentaires. Elle indique que cette démarche repose sur l’idée que les entretiens vidéo produits par la réalisation documentaire constituent des données qualitatives et peuvent être analysés par des méthodes qualitatives reconnues. L’analyse qualitative conventionnelle de contenu (AQCC) est une approche de recherche qui code systématiquement des données textuelles et dégage des thèmes ou des schémas pour permettre une interprétation subjective du contenu [25]. L’AQCC est particulièrement pertinente pour analyser des films documentaires, car elle offre des procédures méthodologiques pour analyser vidéos et transcriptions [25]. Dans l’étude qui sert de contexte au présent article, l’AQCC a été employée comme stratégie d’analyse des données issues de films documentaires. La figure 1 montre comment l’AQCC peut servir de procédure d’analyse des films documentaires dans les études sur l’exil. Alors que Hsieh et Shannon [25] proposent un processus en sept étapes, la procédure de cet exemple a été étendue à 12 étapes pour intégrer une triangulation méthodologique et la méthode de comparaison constante. Fouché et al. [33] suggèrent de recourir à des méthodes complémentaires pour trianguler le matériel visuel et enrichir les données ; des consultations de personnes expertes ont donc été ajoutées comme moyen de triangulation des données. La méthode de comparaison constante de Charmaz [35] a servi à comparer les codes à mesure qu’ils émergeaient de l’analyse. La section ci-dessous détaille la procédure d’analyse.

Les études qui utilisent des données accessibles au public peuvent être dispensées d’approbation éthique institutionnelle, puisqu’elles portent sur des données secondaires. La recherche fondée sur des données accessibles au public devrait néanmoins être menée au bénéfice des personnes concernées, pour faire bon usage des données et offrir une représentation juste et équitable de leur expérience vécue [14].
Les critères de rigueur bien établis, à savoir la crédibilité, la constance, la transférabilité et la confirmabilité [36,37], offrent un cadre utile pour renforcer la rigueur méthodologique des études qui intègrent des films documentaires [24]. La crédibilité désigne la mesure dans laquelle les résultats de recherche représentent fidèlement et de façon fiable les données telles qu’elles ont été interprétées [38]. Dans la recherche sur les films documentaires, la crédibilité peut être renforcée par plusieurs stratégies complémentaires. On peut accroître la rigueur analytique en établissant une piste de vérification claire, qui montre la cohérence entre les questions de recherche, les sources de données et les décisions d’analyse. Faire appel à un groupe consultatif de recherche pour examiner les processus d’analyse peut encore soutenir la crédibilité, en assurant transparence et cohérence méthodologique. La triangulation peut être obtenue en consultant des spécialistes du domaine pertinents pour le contexte de l’étude, comme des membres d’équipes cliniques ou des personnes intervenantes qui travaillent auprès de familles réfugiées. Ces spécialistes peuvent être invités à examiner les codes et les interprétations émergents aux étapes successives de l’analyse, et à donner un avis critique sur la plausibilité, la cohérence et la validité des affirmations issues de l’analyse.
La constance renvoie à la cohérence du processus de recherche et à la mesure dans laquelle il peut être reproduit dans des contextes et auprès de groupes de personnes participantes semblables [38]. Une piste de vérification détaillée peut aussi garantir la constance [24,38]. Une documentation méthodologique détaillée permet à d’autres équipes de suivre, d’évaluer et éventuellement de reproduire l’étude dans des conditions comparables. Un examen périodique du processus de recherche par des pairs peut encore soutenir la corroboration structurelle et la cohérence méthodologique. Travailler en équipe de recherche et tenir des discussions régulières entre membres de l’équipe peut garantir que les données de recherche reposent sur le respect des protocoles [24], ce qui renforce à la fois la constance et la confirmabilité.
La confirmabilité porte sur la mesure dans laquelle les résultats sont ancrés dans les données plutôt que façonnés par les biais ou les présupposés de la recherche [38]. On peut renforcer la confirmabilité en pratiquant une réflexivité soutenue tout au long du processus de recherche. Un journal réflexif et la rédaction de mémos analytiques peuvent servir à documenter les présupposés, les réactions émotionnelles et les décisions d’interprétation, ce qui rend visible l’influence de la personne qui mène la recherche sur l’analyse et l’ouvre à l’examen.
La transférabilité concerne la mesure dans laquelle les résultats peuvent s’appliquer à d’autres contextes ou populations [38]. Pour faciliter l’évaluation de la transférabilité, il convient de fournir des descriptions riches et contextualisées du matériel documentaire analysé, avec des précisions sur le cadre, les personnes filmées et l’orientation thématique. De telles précisions permettent au lectorat de juger de la pertinence des résultats pour leurs propres contextes de recherche ou de pratique. L’une des grandes forces des films documentaires accessibles au public est précisément leur accessibilité, qui permet de visionner directement le matériel et d’évaluer de façon indépendante la transférabilité des résultats à son propre contexte.
La littérature met en évidence des difficultés méthodologiques persistantes dans la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées (difficultés de recrutement et de maintien de la participation, barrières linguistiques et culturelles, conditions de vie précaires et instables, contraintes du devis de recherche et complexités éthiques), qui continuent de limiter la faisabilité et la rigueur des approches empiriques classiques. Cet article répond à ces difficultés en proposant le film documentaire comme source de données qualitatives ancrée dans une épistémologie constructiviste. Il montre comment un devis de recherche réfléchi, une sélection raisonnée des données, une analyse qualitative systématique et une attention à l’éthique et à la fiabilité peuvent offrir un cadre méthodologique sensible au contexte pour étudier la thérapie familiale systémique auprès des populations déplacées.
Comme toute autre méthodologie de recherche, l’usage des documentaires dans la recherche universitaire a suscité à la fois des éloges et des critiques [27]. L’usage du film documentaire pour étudier la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées a ses propres forces et limites, examinées ci-dessous.
Les forces de l’usage de films documentaires sur la thérapie auprès des personnes réfugiées sont les suivantes :
L’usage du film documentaire dans la recherche universitaire a été largement soutenu et critiqué, ce qui reflète les débats en cours sur son statut épistémologique et méthodologique [27].
Si cet article soutient que les films documentaires peuvent combler des lacunes de la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées, il en reconnaît les limites. Premièrement, les films documentaires ne sont pas objectifs. La recherche qualitative ne prétend pas à l’objectivité. Elle est l’interprétation de récits subjectifs de la vie des personnes participantes, ou du sens qu’elles ont construit à partir de leur histoire de vie. Les films documentaires sont considérés comme des représentations authentiques d’événements de la vie des personnes observées [20]. Il n’existe généralement pas de scénario écrit ni de mise en scène pour les tournages, et les personnes sont filmées dans leurs activités telles qu’elles se déroulent ordinairement. Malgré cela, la critique du cinéma documentaire soutient que ces représentations peuvent simplifier à l’excès des réalités sociales complexes et impliquer divers degrés de sélection et de mise en relief [27]. Puisque les cinéastes gardent la maîtrise de ce qui est enregistré, monté et finalement présenté, les documentaires risquent d’offrir des représentations partielles ou injustes des réalités vécues, ce qui soulève des questions sur l’exactitude et l’équilibre des messages transmis. Dans certains cas, le point de vue interprétatif de la personne qui réalise le film peut exagérer certains thèmes pour l’effet narratif ou émotionnel [27]. Pour ces raisons, il convient d’envisager de faire appel à des spécialistes du sujet pour examiner les thèmes émergents de l’analyse des données. Il convient aussi de comparer les résultats à la littérature actuelle et aux perspectives théoriques.
Deuxièmement, les films documentaires sont sujets à un effet caméra. Lorsqu’on les filme, les personnes peuvent consciemment ou inconsciemment présenter des aspects d’elles-mêmes ou de leur expérience qu’elles jugent importants sur le plan personnel, social ou politique. Dans les documentaires consacrés aux personnes réfugiées, cette présentation de soi peut être façonnée par des visées politiques, des objectifs de plaidoyer social ou des priorités de financement. S’il faut évaluer de façon critique les implications de l’effet caméra, il importe de noter que des dynamiques semblables peuvent apparaître dans la recherche par enregistrement audio ou par entretiens, dès lors que les personnes participantes savent qu’elles sont enregistrées.
Troisièmement, une limite supplémentaire tient à la difficulté de documenter un processus de recherche clairement défini et méthodique [40]. On peut répondre à cette limite en explicitant la façon dont le matériel vidéo a été recueilli, analysé et interprété [40]. Il convient aussi de reconnaître les problèmes méthodologiques lors de la présentation des résultats et d’exposer clairement les limites des données issues de films documentaires.
Les films documentaires offrent d’importantes forces méthodologiques et conceptuelles à la recherche sur le bien-être des familles, en permettant des récits de l’expérience vécue riches, contextualisés et incarnés. Leur capacité à saisir les dimensions affectives, relationnelles et environnementales de la vie des personnes réfugiées apporte des éclairages particulièrement convaincants. En même temps, l’usage du film documentaire comme donnée de recherche introduit des limites importantes, dont la subjectivité de la représentation, l’influence de la caméra sur le comportement des personnes filmées, l’autorité interprétative de la personne qui réalise le film et les difficultés de transparence et de documentation méthodologique. Ces limites n’invalident pas le film documentaire comme méthode de recherche, mais soulignent la nécessité d’une réflexivité critique, d’une rigueur méthodologique et d’une présentation explicite des processus d’analyse.
Les difficultés méthodologiques qui compliquent la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées soulignent le besoin d’approches de recherche souples et sensibles au contexte. Utiliser du matériel vidéo pour étudier la thérapie familiale auprès de familles réfugiées peut combler les lacunes méthodologiques de la littérature. La recherche recueille systématiquement des données pour étudier un phénomène et en rendre compte. L’usage de films documentaires en recherche exige une collecte, une analyse et une présentation systématiques des données, pour que les résultats répondent aux exigences de fiabilité de la recherche. Cet article enrichit la recherche sur la thérapie familiale auprès des personnes réfugiées en fournissant une justification méthodologique de l’usage des films documentaires et en décrivant des étapes concrètes de collecte et d’analyse du matériel vidéo. Il espère renforcer les compétences de recherche nécessaires pour étudier le bien-être des familles réfugiées.
Complexe Systémique : à retenir
L’article ouvre une piste utile pour un champ où la recherche bute sur le recrutement, la langue et la précarité : observer des thérapies familiales déjà filmées, où l’on voit à la fois les récits, les gestes et le contexte. Pour une lecture systémique, il faut pourtant garder en tête que la caméra n’est pas un observateur neutre : le montage, le cadrage et la visée militante des documentaristes construisent ce que l’on croit observer, et les familles n’ont pas consenti à devenir des données de recherche. Le corpus de l’exemple est mince (cinq vidéos, dont deux éducatives), surtout produit par des plateformes professionnelles occidentales et payantes, alors même que la gratuité figure parmi les critères d’inclusion ; les sous-titres anglais déplacent la question de la langue sans la résoudre. La méthode d’analyse en douze étapes, avec consultations de spécialistes, reste un bon outil de rigueur. Pour la clinique et la formation, ces films servent surtout à travailler la posture thérapeutique ; ils ne remplacent pas la parole des familles elles-mêmes. À lire avec la revue exploratoire sur le trauma intergénérationnel dans les familles réfugiées, et avec le plaidoyer pour filmer sa pratique.
Notes de l’original
Remerciements. Ce manuscrit est issu de la recherche menée pour la thèse de doctorat de la personne qui le signe, qui remercie de son soutien le comité de thèse, composé de Jerry Gale, Jennifer Gonyea et Elizabeth Wieling.
Comité d’éthique. L’examen et l’approbation éthiques ont été levés pour cette étude, qui utilise des données secondaires.
Consentement éclairé. Sans objet, l’étude utilisant des données secondaires.
Disponibilité des données. Les données utilisées dans cet article sont du matériel vidéo accessible au public par les liens donnés dans la bibliographie. L’accès à ce matériel est payant et, dans certains cas, il faut créer des identifiants de connexion avant l’achat.
Liens d’intérêts. La personne qui signe l’article déclare n’avoir aucun lien d’intérêts.
Financement. Cette recherche n’a reçu aucun financement extérieur.
Note de l’éditeur. Les déclarations, opinions et données contenues dans toutes les publications n’engagent que les personnes qui les signent ou y contribuent, et non MDPI ni la rédaction. MDPI et la rédaction déclinent toute responsabilité pour tout dommage aux personnes ou aux biens résultant des idées, méthodes, instructions ou produits mentionnés dans le contenu.
Références
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Traduction non officielle en français de Considérations de recherche sur l’usage de films documentaires accessibles au public pour étudier la thérapie familiale auprès de familles réfugiées, par Charity Mokgaetji Somo, International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 23, no 2, article 265 (2026), doi : 10.3390/ijerph23020265, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Research Considerations for the Use of Publicly Available Documentary Films to Study Refugee Family Therapy », publié dans International Journal of Environmental Research and Public Health (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Somo, C. M. (2026). Considérations de recherche sur l’usage de films documentaires accessibles au public pour étudier la thérapie familiale auprès de familles réfugiées (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/considerations-de-recherche-sur-l-usage-de-films-documentaires-accessibles-au-public (Œuvre originale publiée en 2026 dans International Journal of Environmental Research and Public Health, 23(2), 265 (2026) ; republiée en 2026 par International Journal of Environmental Research and Public Health, https://www.mdpi.com/1660-4601/23/2/265)
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