Journal of Marital and Family Therapy · Thérapie familiale

« Je ne suis pas là pour vous apprendre à être gay » : l’altérisation vécue par des personnes LGBTQ+ en thérapie de couple centrée sur l’émotion

Parler de l’identité queer en thérapie de couple, est-ce la reconnaître ou en faire un problème ? Trente-cinq personnes LGBTQ+ suivies en thérapie de couple centrée sur l’émotion ont regardé des vidéos de formation et raconté leur propre thérapie. Leurs réponses divergent, et c’est tout l’intérêt de l’étude : selon les cas, l’altérisation vient de l’insistance ou du silence, d’une surprise mal placée ou d’un échange resté en surface.

Auteurs Caitlin Edwards, Lekie Dwanyen, Andrea Wittenborn et Robert Allan (département de développement humain et d’études familiales, université d’État du Michigan, East Lansing, États-Unis)Première publication Journal of Marital and Family Therapy, 6 mai 2026Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de « Je ne suis pas là pour vous apprendre à être gay » : l’altérisation vécue par des personnes LGBTQ+ en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Caitlin Edwards, Lekie Dwanyen, Andrea Wittenborn et Robert Allan, publié dans Journal of Marital and Family Therapy (Wiley) (2026), doi : 10.1111/jmft.70141, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les propos des personnes participantes sont traduits en français ; les personnes dont la source ne précise pas le genre sont désignées de manière épicène. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Il n’existe pas de bonne réponse unique pour composer avec les nuances des préférences de la clientèle quant aux échanges sur l’identité.

Caitlin Edwards, Lekie Dwanyen, Andrea Wittenborn et Robert Allan

Résumé

Alors que l’on insiste de plus en plus sur la prise en compte des intersections entre l’identité de la clientèle et celle des thérapeutes pour améliorer les résultats thérapeutiques, les personnes en thérapie qui portent des identités marginalisées continuent de vivre l’altérisation. L’altérisation est un processus qui engendre marginalisation et inégalité à partir d’une identité de groupe préconçue, qui implique la construction hégémonique de l’appartenance et de la non-appartenance, et qui passe souvent à la fois par la stéréotypie et la racialisation. Cet article rend compte de l’expérience de l’altérisation chez des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queer ou en questionnement et plus (LGBTQ+) suivies en thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFCT, emotionally focused couple therapy), à la fois dans leur propre thérapie et lors de leur participation à une étude de recherche sur l’adaptation de l’EFCT à l’expérience vécue propre aux membres des communautés LGBTQ+. Cette étude s’est appuyée sur l’analyse de cas négatifs dans le cadre d’une analyse thématique (AT) pour dégager trois thèmes : 1) comprendre l’identité ou la gonfler, 2) éduquer la personne thérapeute et 3) approfondir les échanges sur l’identité.

Mots-clés : thérapie de couple centrée sur l’émotion, LGBTQ+, altérisation

La recherche existante documente les résultats positifs de la psychothérapie culturellement adaptée, y compris en thérapie de couple (Ellis et al. 2022 ; Hall et al. 2019 ; Soto et al. 2018). L’intégration de l’identité de la clientèle et de celle des thérapeutes est inhérente à la thérapie culturellement adaptée (Davis et al. 2018 ; Pettyjohn et al. 2020). Bien que la recherche soutienne une orientation multiculturelle du travail thérapeutique (par exemple Jennings et Sprankle 2023 ; Owen et al. 2014), les personnes qui portent des identités marginalisées continuent de vivre l’altérisation en thérapie. L’altérisation est un processus multidimensionnel par lequel un groupe dominant se focalise, de façon réductrice, sur les caractéristiques « manquantes » d’un groupe extérieur, ce qui conduit à la discrimination et à la marginalisation (Jensen 2011). Pour mieux comprendre cet écart persistant entre la promesse d’une pratique culturellement adaptée et les réalités que vit la clientèle, cet article rend compte de l’expérience de personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queer ou en questionnement et plus (LGBTQ+) suivies en thérapie de couple centrée sur l’émotion (EFCT), qui se sont senties altérisées, à la fois dans leur propre thérapie et lors de leur participation à une étude de recherche (Edwards et al. 2025).

1. Identité des thérapeutes et de la clientèle

Les thérapeutes comme les personnes clientes apportent en thérapie leurs propres identités, distinctes ; ces identités interagissent tout au long de la thérapie et créent ainsi un mélange de perspectives, de cultures et d’expériences, potentiellement concordantes (Pettyjohn et al. 2020). L’identité de la clientèle et celle des thérapeutes influent par exemple sur l’alliance thérapeutique (c’est-à-dire une relation collaborative fondée sur un consensus autour des objectifs et des tâches de la thérapie [Cruwys et al. 2023]). Une identité sociale partagée prédit à la fois l’alliance de travail et la perception, par la personne cliente, de l’utilité de la thérapie (Cruwys et al. 2023), tandis que la compétence des thérapeutes à composer avec les différences raciales et ethniques dépend à la fois du genre de la personne cliente et de celui de la personne thérapeute (Kivlighan et al. 2019) ; les thérapeutes semblent passer à côté des intersections d’oppressions que vivent les femmes de couleur (Kivlighan et al. 2019). L’identité influe aussi sur la manière dont la clientèle perçoit la compétence des thérapeutes : les personnes clientes issues de minorités raciales et ethniques perçoivent les thérapeutes de minorités raciales ou ethniques comme plus authentiques et d’une plus grande compétence culturelle (Phillip et Maimon 2023).

En outre, porter une identité marginalisée influe sur le recours à la thérapie : les personnes qui portent des identités historiquement marginalisées hésitent davantage à entrer en thérapie (Jones 2024), et la clientèle issue de minorités raciales ou ethniques abandonne la thérapie plus tôt (Zeber et al. 2017). Les thérapeutes qui travaillent avec des personnes dont les identités diffèrent des leurs (par exemple des thérapeutes cisgenres qui travaillent avec une clientèle transgenre) peuvent donc rencontrer des difficultés particulières, vivre des apprentissages inattendus et avoir besoin de développer des connaissances et des compétences essentielles pour mener un travail thérapeutique efficace (McGeorge et al. 2021 ; Salpietro et al. 2019). L’un des aspects de ces connaissances et compétences nécessaires pour composer avec la complexité des identités des thérapeutes et de la clientèle en thérapie est la capacité à conceptualiser la manière dont les identités interagissent.

1.1 Modèles et cadres

Plusieurs cadres peuvent aider les thérapeutes à conceptualiser les interactions entre leurs identités et celles de leur clientèle, dont l’intersectionnalité (Crenshaw 1989), l’orientation multiculturelle (MCO, Multicultural Orientation ; Davis et al. 2018 ; Owen 2013 ; Owen et al. 2011) et le modèle ADDRESSING de Hays (2024). L’intersectionnalité (Crenshaw 1989) souligne que les expériences vécues sont multiformes, dynamiques et subjectivement influencées par la position sociale des personnes, c’est-à-dire par leur proximité avec des avantages et des désavantages structurels liés à leurs identités qui s’entrecroisent. Ce cadre reconnaît aussi la proximité avec la marginalisation systémique (par exemple la pauvreté, l’incarcération d’une personne qui prend soin de l’enfant, la séparation familiale forcée) comme centrale dans la position sociale, et va au-delà de l’identité individuelle. Une lecture intersectionnelle éclaire la manière dont l’appartenance perçue à un groupe expose les individus et les relations à des formes particulières et complexes de discrimination et de biais (Crenshaw 1989). Parce que la compréhension que chaque individu a de ses propres identités est unique, son expérience des biais et de la discrimination sera elle aussi, par nature, unique (Crenshaw 1989).

Le cadre de l’orientation multiculturelle (MCO ; Davis et al. 2018 ; Owen 2013) propose des manières d’être avec la clientèle. Ses trois piliers sont l’humilité culturelle, l’aisance culturelle et les occasions culturelles. L’humilité culturelle reflète la capacité d’une personne thérapeute à établir des relations égalitaires avec sa clientèle tout en restant consciente d’elle-même et sans se mettre sur la défensive quant à sa propre capacité à s’orienter vers autrui. L’aisance culturelle correspond au degré d’aisance réelle des thérapeutes à mener des conversations multiculturelles en thérapie, et les occasions culturelles renvoient aux actions des thérapeutes pour explorer l’identité culturelle (Davis et al. 2018 ; Owen 2013). La recherche montre que les thérapeutes qui ont un haut niveau d’humilité et d’aisance culturelles, et qui saisissent aussi les occasions culturelles, obtiennent de meilleurs résultats thérapeutiques (Davis et al. 2018 ; Owen et al. 2016).

Le modèle ADDRESSING met en lumière les normes et les systèmes culturels qui accordent ou refusent des privilèges, et permet de comprendre la diversité au sein d’un groupe (Hays 2024). L’acronyme peut aider les thérapeutes à évaluer la manière dont leurs identités peuvent influer sur la relation thérapeutique, et la manière dont la clientèle peut vivre le monde en fonction de ses identités qui s’entrecroisent : âge et génération (Age), handicap développemental ou autre (Developmental/other Disability), religion et spiritualité (Religion), ethnicité et identité raciale (Ethnicity), statut socioéconomique (SES), orientation sexuelle (Sexual orientation), ascendance autochtone (Indigenous heritage), origine nationale (National origin) et genre (Gender) (Hays 2024). ADDRESSING encourage les thérapeutes à 1) s’auto-évaluer en continu sur la manière dont l’identité façonne le travail thérapeutique, 2) prêter attention aux inégalités structurelles inscrites dans le système de santé mentale, 3) s’attaquer à l’oppression systémique et 4) se centrer sur les forces de la clientèle (Hays 2024). Si de nombreux modèles et cadres aident les thérapeutes à conceptualiser et à traiter la manière dont les identités de la clientèle et des thérapeutes interagissent au fil de la thérapie, beaucoup de thérapeutes peuvent manquer des occasions culturelles (Davis et al. 2018), ou, par inadvertance, dire ou faire quelque chose qui altérise leur clientèle.

2. L’altérisation

De façon générale, l’altérisation est un processus qui engendre marginalisation et inégalité à partir d’une identité de groupe préconçue (Powell et Menendian 2016), et qui implique la construction hégémonique de l’appartenance et de la non-appartenance (Akbulut et Razum 2022). L’altérisation se produit lorsqu’on attribue à un individu ou à un groupe, de manière systématique ou interpersonnelle, des traits perçus comme étrangers, indésirables ou autres (Milkavcic et LeBlanc 2014), et elle passe souvent à la fois par la stéréotypie et la racialisation (Powell et Menendian 2016). Pour altériser, un groupe d’appartenance doit concevoir l’identité de manière dichotomique, créant ainsi un groupe extérieur (Akbulut et Razum 2022). De fait, l’altérisation présuppose que la société est faite de groupes réels et distincts, et suppose donc qu’il existe de véritables différences entre groupes (Akbulut et Razum 2022).

2.1 L’altérisation en psychothérapie

Malheureusement, l’altérisation se produit en thérapie, car la manière dont le pouvoir et l’oppression existent dans la salle de thérapie reflète la manière dont ces dynamiques se jouent dans le contexte socioculturel plus large (Moodley 2009). Les thérapeutes qui invalident et décentrent les voix marginalisées hors de la salle de thérapie peuvent reproduire ces processus avec leur clientèle, tandis que les thérapeutes qui s’accordent avec empathie aux expériences d’oppression et de marginalisation de leur clientèle le font probablement aussi hors de la thérapie (Kuo et al. 2022). L’altérisation par une personne thérapeute nuit à l’accès à un traitement de qualité et aggrave donc les inégalités de santé existantes (Bhugra et al. 2023).

L’altérisation est souvent un processus complexe, qui dépend à la fois des personnes en présence et du contexte (Powell et Menendian 2016). Certaines dimensions d’un individu peuvent être altérisées (par exemple la situation de handicap), tandis que d’autres aspects de l’identité sont accueillis (par exemple la race). De fait, l’altérisation se produit lorsqu’un aspect indésirable de l’identité sociale est visible, mais aussi dévalorisé dans le contexte (Powell et Menendian 2016). L’altérisation peut aussi être involontaire, ou agie par ignorance par des thérapeutes qui ne perçoivent pas la manière dont l’identité influe sur le travail thérapeutique. Le recours aux modèles et aux cadres qui aident à comprendre l’interaction entre l’identité de la clientèle et celle des thérapeutes est donc nécessaire pour limiter l’expérience d’altérisation de la clientèle.

2.2 Les micro-agressions

Les micro-agressions (c’est-à-dire des expériences interpersonnelles courantes et brèves qui transmettent des messages dénigrants à propos d’un groupe de personnes, à partir de biais et de croyances inconscients [Sue et al. 2022]) sont une forme courante d’altérisation. Elles peuvent être verbales ou non verbales, sont souvent indirectes, peuvent survenir dans des situations où d’autres explications d’un trait ou d’un comportement existent, et sont plus probables lorsque l’on fait semblant de ne pas remarquer les différences (Sue et al. 2022). Les personnes qui perpétuent des micro-agressions adoptent souvent une vision individualiste des traits et des comportements d’autrui, niant ainsi l’impact systématique, cognitif et comportemental de la race, de l’ethnicité, du genre, de l’orientation sexuelle, de la situation de handicap et de la religion ou de la spiritualité (Sue et al. 2022). Il existe plusieurs types de micro-agressions, dont les micro-insultes (des rabaissements subtils), les micro-attaques (des offenses manifestes) et les micro-invalidations (c’est-à-dire le déni de l’expérience d’une personne, en particulier de la marginalisation et de l’oppression [Sue et al. 2022]). Lorsque des micro-agressions surviennent en thérapie, elles sont associées à de moins bons résultats pour la clientèle (Davis et al. 2016). Par exemple, les personnes transgenres suivies en thérapie rapportent un manque de respect envers leur identité de genre (par exemple le mégenrage), la confusion entre identité sexuelle et identité de genre, et une insistance excessive sur la dysphorie de genre en tant que diagnostic, ce qui nuit aux résultats de la thérapie (Morris et al. 2020).

3. La présente étude

Cet article s’inscrit dans une étude plus large, conçue pour comprendre l’expérience de personnes LGBTQ+ engagées dans une EFCT et leurs recommandations pour adapter l’EFCT. Au cours de ce processus, les personnes participantes ont évoqué, en thérapie, des expériences qui affirmaient leur identité, mais aussi des expériences vécues comme altérisantes. Cet article décrit les situations dans lesquelles elles ont dit s’être senties altérisées, à la fois dans leur propre thérapie et lors de leur participation à cette étude.

3.1 L’EFCT

L’EFCT (Johnson 2019) est une approche du traitement relationnel largement étudiée et fondée sur des données probantes (Spengler et al. 2022). Elle intègre des éléments de la théorie des systèmes, des méthodes expérientielles et de la thérapie familiale humaniste, et s’ancre dans la théorie de l’attachement (Johnson 2019). Les interventions associées à l’EFCT visent à favoriser un meilleur accordage émotionnel entre partenaires, à réduire les patterns d’interaction destructeurs et à renforcer les liens d’attachement (Johnson 2019).

3.1.1 L’EFCT auprès de populations diverses

La littérature empirique qui décrit l’EFT appliquée à des populations diverses est limitée. L’EFCT « pure » a été étudiée auprès de couples iraniens (par exemple Ahmadi et al. 2014 ; Najafi et al. 2015), de couples taïwanais (Tseng et al. 2024) et de couples afro-américains hétérosexuels (Nightingale 2019). Des articles conceptuels (par exemple Allan et Johnson 2016 ; Guillory 2021) comme empiriques commencent pourtant à paraître pour combler ces lacunes. Par exemple, Allan et al. (2022) ont décrit des adaptations culturelles générales de l’EFCT, Hattori (2014) illustre une EFCT culturellement adaptée à des couples japonais, et Edwards et al. (2025) documentent les recommandations de thérapeutes EFCT pour l’usage de l’EFCT auprès des personnes et des relations LGBTQ+.

4. Méthodes

4.1 Plan de l’étude

Cette étude a été conçue à l’origine pour recueillir, auprès de personnes suivies en EFCT qui s’identifiaient comme membres des communautés LGBTQ+, des informations sur la manière d’adapter l’EFCT à leur expérience vécue propre. Ces résultats principaux sont décrits dans Edwards et al. (2025). Le présent article se concentre sur le thème inattendu de l’altérisation, qui a émergé à la fois lorsque les personnes participantes parlaient de leur expérience personnelle de l’EFCT et lorsqu’elles prenaient part au dispositif de l’étude, le test en salle.

4.1.1 Groupes de discussion avec test en salle

Le test en salle (theater testing) est une méthode de recueil de données développée dans les études de marché pour obtenir l’avis de personnes participantes sur des produits, des services et des publicités (National Cancer Institute 2004). Il consiste à faire interagir un petit groupe de personnes ciblées avec des supports audiovisuels, ou à leur faire discuter de ces supports (National Cancer Institute 2004). Dans les études de marché, le test en salle est souvent combiné avec des groupes de discussion (National Cancer Institute 2004). Les groupes de discussion avec test en salle permettent de recueillir un éventail d’opinions et d’expériences, et de comprendre pourquoi les membres du groupe ont telle pensée ou tel ressenti à propos du support audiovisuel (Hodock 1980 ; Whitehill King et al. 1993). Dans les études de marché, cela donne aux équipes de recherche l’occasion d’apporter des changements pour mieux vendre le produit ou le service (Atkin et Freimuth 2013).

Utilisé dans la recherche sur les interventions, le test en salle avec groupes de discussion consiste à faire observer et discuter, par le public cible de l’intervention, l’impact de celle-ci, sa faisabilité et les changements culturellement pertinents qui pourraient y être apportés (Wingood et DiClemente 2008). Plus précisément, le test en salle peut servir à recueillir les voix et les expériences à la première personne de groupes culturels particuliers, pour déterminer comment accroître la pertinence culturelle d’une intervention (Wingood et DiClemente 2008). Parmi les adaptations culturelles issues du test en salle figurent une attention accrue à l’autogestion des symptômes du VIH en Thaïlande (Khumsaen et Stephenson 2017) et le développement d’une application de prévention du VIH destinée aux hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes (HSH ; Goldenberg et al. 2015).

4.2 Recrutement et personnes participantes

L’étude a été annoncée entre avril et octobre 2023 sur la liste de diffusion EFCT queer, sur celle de l’International Centre for Excellence in Emotionally Focused Therapy (ICEEFT) et dans des groupes Facebook EFCT queer. On a aussi sollicité les responsables de centres EFCT et des personnes qui animent des communautés pour diffuser l’information sur l’étude dans leurs réseaux EFCT locaux. Chaque thérapeute d’un pays anglophone figurant dans l’annuaire de l’ICEEFT a reçu une invitation par courriel. Les annonces précisaient le but de l’étude, ses procédures, son caractère volontaire et la compensation offerte.

Pour être éligibles, les personnes devaient : 1) s’identifier comme membres des communautés LGBTQ+, 2) avoir suivi au moins six séances d’EFCT avec une personne partenaire avec qui elles étaient en relation depuis au moins un an, et 3) avoir 18 ans ou plus. Étaient exclues les personnes qui présentaient une psychose active, qui vivaient des violences dans le couple ou qui avaient des idées suicidaires. Les personnes qui ont fait état d’idées suicidaires lors du dépistage ont été orientées vers la ligne de crise 988 et vers les ressources de soutien locales pertinentes.

Au total, 35 personnes s’identifiant comme LGBTQ+ ont participé. La plupart s’identifiaient comme blanches (71 %) et venaient des États-Unis (89 %). Les autres résidaient en Belgique (3,67 %), au Canada (3,76 %) et en Australie (3,76 %). Deux personnes s’identifiaient comme multiraciales, deux comme asiatiques, deux comme noires, et deux ont choisi de ne pas préciser leur race. Trois s’identifiaient comme hispaniques, latino/a/x ou d’origine espagnole : deux comme mexicaines, américano-mexicaines ou chicana/o/x, et une comme brésilienne. Sept personnes ont déclaré travailler comme thérapeutes ; quatre d’entre elles avaient spécifiquement une formation en EFCT, six étaient titulaires d’un master et une d’un doctorat. La plupart des personnes participantes (95 %) se sont dites satisfaites de l’EFCT. Les autres données démographiques (par exemple l’âge, le revenu annuel) figurent dans Edwards et al. (2025).

4.3 Procédures de recueil des données

Le recueil des données a commencé après l’approbation du comité d’éthique (IRB) de l’université d’État du Michigan (no 8915). Une semaine avant chaque séance de groupe de discussion, les personnes participantes recevaient un courriel contenant l’ordre du jour et les objectifs, le guide d’entretien, un lien de réunion Microsoft Teams, ainsi que des liens vers le formulaire de consentement et le questionnaire démographique. Un courriel de rappel était envoyé 24 h avant la séance prévue. Les groupes de discussion ont duré de 105 à 142 min, pour une durée moyenne de 122 min (voir Edwards et al. (2025) pour plus de détails sur la méthodologie).

Conformément aux recommandations de Krueger et Casey (2015) pour la conduite de groupes de discussion, les groupes commençaient par une série de questions d’ouverture, portant sur la manière dont les personnes participantes avaient trouvé leur thérapeute EFCT et dont cette personne thérapeute avait instauré un sentiment de sécurité. Les personnes participantes regardaient ensuite deux extraits des vidéos de formation à l’EFCT The EFT Path to Secure Connection: Working Successfully with Same-Sex Couples (Reel Concepts for Susan Johnson Inc. 2011). Le premier extrait portait sur le repérage des cycles d’interaction négatifs avec un couple d’hommes gays, le second montrait le réengagement d’une partenaire en retrait avec un couple lesbien. Les deux séances étaient conduites par la même thérapeute EFCT experte, formatrice et superviseure, qui y montrait une EFCT fidèle au modèle. Ces vidéos illustraient des pratiques EFCT standard, mais n’intégraient pas les stratégies socioculturelles couramment utilisées auprès des populations marginalisées. Ainsi, si les vidéos donnaient à voir une EFCT efficace et « pure », elles n’avaient pas pour objectif explicite de refléter des pratiques thérapeutiques culturellement adaptées ou affirmatives.

4.4 Analyse des données

Les transcriptions des groupes de discussion ont été générées par Microsoft Teams, puis utilisées pour l’analyse des données. Avant l’analyse, la personne qui signe en premier a relu chaque transcription en écoutant l’enregistrement audio correspondant et a corrigé les erreurs de transcription. Des procédures d’analyse souples et inductives ont été employées pour rendre compte de la richesse qui émergeait au sein des données. Toutes les données ont été analysées selon les procédures de l’AT, une méthode en six étapes d’analyse des données qualitatives. Ces six étapes (Braun et Clarke 2006) sont : 1) se familiariser avec les données, 2) produire les codes initiaux, 3) repérer des thèmes potentiels, 4) réexaminer ces thèmes, 5) définir et nommer les thèmes et 6) rédiger le compte rendu final.

Pour commencer la familiarisation, la personne qui signe en premier a écouté l’enregistrement de chaque groupe de discussion en prenant des notes, puis a lu chaque transcription quatre fois, comme cela est recommandé pour permettre un engagement profond avec les données (Saldana 2021). La prise de notes a aussi soutenu ce processus, en consignant les enseignements clés de chaque groupe et les premières impressions sur les données. Ensuite, les codes initiaux ont été produits en repérant les mots clés, les concepts, les brèves expressions et les codes in vivo (les mots exacts des personnes participantes) essentiels aux questions de recherche principales.

Puis, pour repérer des thèmes potentiels, la personne qui signe en premier a commencé par dégager des patterns, des idées récurrentes et des catégories potentielles susceptibles d’organiser les codes clés. Est venu ensuite un codage latent, qui sert à interpréter les significations et les concepts plus profonds et sous-jacents à partir du contexte des données (Saldana 2021). Les codes latents ont ensuite été indexés selon une procédure standardisée dans Microsoft Word. Pendant le codage, plusieurs thèmes saillants ont émergé, qui n’étaient pas explicitement anticipés dans le plan initial de l’étude. Ces thèmes ont été intégrés aux cycles ultérieurs d’analyse et de production des thèmes, par un processus itératif d’affinement des codes et de rédaction de mémos. L’émergence de ces résultats a suscité une réflexion fréquente sur le but initial de l’étude, puisque des résultats inattendus peuvent survenir en recherche qualitative (Creswell et Poth 2018).

C’est pourquoi des audits internes et externes ont été menés par les personnes qui signent en deuxième, troisième et quatrième position, pour renforcer la fiabilité de l’étude. La personne qui signe en troisième position a mené des audits internes de la piste des données, pour s’assurer de la concordance entre les données existantes (enregistrements audio, transcriptions, notes de la personne qui signe en premier) et les thèmes et sous-thèmes finaux. Toute l’équipe a mené des audits externes pour vérifier que la présentation finale des résultats était cohérente avec les objectifs de l’étude, ses méthodes et les propos des personnes participantes. Cela a permis que les codes, les thèmes et le compte rendu final restent aussi proches que possible des points de vue des personnes participantes, en particulier le thème inattendu et émergent de l’altérisation. Ces processus ont soutenu la réflexivité de l’équipe de recherche et aidé à gérer d’éventuels présupposés et biais tout au long de la recherche.

4.4.1 Fiabilité

La crédibilité d’une recherche qualitative s’évalue à la clarté avec laquelle les données et les méthodes de recherche sont présentées (Hadi et José Closs 2016). Pour accroître la transparence de cette étude, l’équipe a fourni une description détaillée des procédures de recherche et des éléments de triangulation (c’est-à-dire le recours à plusieurs sources de données pour construire une compréhension complète du sujet [Hadi et José Closs 2016]), dont les notes et les mémos rédigés par la personne qui coanimait les groupes de discussion. Pour vérifier l’exactitude des transcriptions, chaque personne participante a reçu par courriel une copie de ses réponses pour relecture (c’est-à-dire une vérification par les personnes participantes, ou member checking). Cette vérification permet aux personnes participantes de confirmer que leurs points de vue ont été fidèlement représentés, et aide ainsi l’équipe de recherche à garantir l’authenticité de la restitution de leurs expériences (Creswell et Poth 2018). Trois personnes ont relu leur transcription et confirmé qu’elle reflétait fidèlement leur point de vue, tandis que deux autres ont transmis les notes qu’elles avaient prises pendant les séances de groupe.

Au début de ce projet, l’équipe ne s’attendait pas à ce que parler de l’identité conduise des personnes participantes à se sentir altérisées ; la recherche existante soutient fortement l’intégration de l’identité dans le processus thérapeutique, en particulier pour la clientèle LGBTQ+ (Neff 2024). Cet article se concentre donc sur l’analyse de cas négatifs, qui consiste à analyser et à inclure délibérément les données qui ne correspondent pas aux prédictions théoriques ou aux patterns attendus (Hanson 2017 ; Miles et al. 2019). L’analyse de cas négatifs renforce la fiabilité et la rigueur de la recherche qualitative, car elle suppose d’examiner pleinement les facteurs susceptibles d’expliquer les données inattendues, et permet aux équipes de recherche de réviser leurs présupposés théoriques (Hanson 2017 ; Miles et al. 2019).

4.4.2 Positionnement de l’équipe de recherche

La personne qui signe en premier, blanche, pansexuelle, polyamoureuse, agenre, de présentation féminine (femme-presenting) et issue d’un milieu de classe moyenne inférieure, a tenu des journaux réflexifs tout au long du projet pour examiner la manière dont ses identités sociales façonnaient la production et l’interprétation des connaissances. Puisque c’est elle qui a organisé et animé tous les groupes de discussion, son positionnement a probablement influé sur le processus de recherche. La concordance entre son identité et celle de nombreuses personnes participantes a pu faciliter l’établissement d’un lien, encourager les personnes participantes à s’exprimer plus ouvertement et permettre de recueillir des données plus riches. Collectivement, les quatre membres de l’équipe représentent des identités diverses, et l’équipe partage dans son ensemble un intérêt de recherche pour la pratique fondée sur les données probantes et pour les thérapies systémiques culturellement accordées.

5. Résultats

Les personnes participantes ont livré des retours complexes et nuancés sur leurs observations des vidéos et sur leur propre expérience de l’EFCT, d’où a émergé le thème inattendu de l’altérisation. Toutes ont indiqué avoir spécifiquement cherché une personne thérapeute ayant l’expérience du travail avec les communautés LGBTQ+. Le degré auquel elles souhaitaient que leurs identités LGBTQ+ soient intégrées à l’EFCT variait toutefois, ce qui a conduit certaines à se sentir altérisées. De fait, la manière dont on parlait de l’identité, ou dont on n’en parlait pas, en thérapie comme dans les vidéos de formation, a été vécue de façon complexe. L’analyse de cas négatifs a dégagé trois thèmes liés à cette expérience d’altérisation : 1) comprendre l’identité ou la gonfler, 2) éduquer la personne thérapeute et 3) approfondir les échanges sur l’identité.

5.1 Thème 1 : comprendre l’identité ou la gonfler

Toutes les personnes participantes s’accordaient à dire que les thérapeutes doivent avoir l’expérience du travail avec les communautés LGBTQ+ ; il leur importait que leur thérapeute comprenne ce que signifie une vie non hétérosexuelle ou non cisgenre. Certaines personnes participantes cisgenres ont toutefois expliqué que, si la personne thérapeute abordait leur identité sexuelle, elles se sentiraient altérisées : elles vivraient leur identité comme gonflée, ce qui instaurerait une comparaison entre relations hétérosexuelles ou cisgenres et relations LGBTQ+, et signifierait que leur relation n’était pas « au même niveau que n’importe quelle autre relation » (P15). Du fait de cette comparaison, ces personnes ont dit avoir le sentiment que les thérapeutes ne connaissaient pas les relations LGBTQ+, ou qu’il existait une différence intrinsèque et problématique entre leurs relations et les relations hétérosexuelles ou cisgenres.

De fait, plusieurs personnes participantes ont relevé que si la personne thérapeute abordait leur identité sexuelle, cela signifierait que leur relation était anormale. P2 a expliqué que la thérapie n’était pas un lieu où le genre ou la sexualité devaient être « pointés du doigt », parce que le souhait de P2 était de « juste être comme tout le monde ». L’absence d’échanges sur la sexualité signifiait donc qu’on était « au fond, juste comme tout le monde » (P11). Parler de l’identité donnerait aux personnes participantes le « sentiment d’être différentes » (P11). Cela touchait directement au sentiment de sécurité dans la relation thérapeutique, comme l’explique P8 : « [Notre sexualité] n’était pas un sujet, et c’est comme ça que je me sentais en sécurité, parce que ce n’était rien. » P7 l’a résumé ainsi : « Je crois que ça n’a vraiment [jamais] été mentionné, et ça ressemble à une acceptation totale. »

En outre, plusieurs personnes participantes ont exprimé que l’identité LGBTQ+ n’avait rien à voir avec le problème qui les amenait. Elles en donnaient plusieurs raisons : elles se sentaient suffisamment sûres de leur identité lesbienne pour qu’elle ne paraisse pas pertinente (par exemple P7, P16, P17), leur identité queer était pleinement acceptée par leur partenaire (par exemple P27, P28), les problèmes qui les amenaient étaient sans rapport avec la marginalisation LGBTQ+ (par exemple P7, P8, P11, P12, P14, P24), et les difficultés d’une relation interraciale passaient au premier plan (par exemple P12, P13, P14). Il a donc été difficile, pour certaines personnes participantes, de regarder la vidéo de formation de l’étape 1, dans laquelle la thérapeute parle ouvertement de l’identité d’homme gay. Pour P4, « [la thérapeute] a fait de leur homosexualité un problème, et le problème, c’était la sécurité et la vulnérabilité…. Ne faites pas d’être gay un problème. Si c’en est un… vous ne devriez pas accompagner un couple gay. »

À l’inverse, deux personnes participantes non cisgenres ont remarqué que le fait de se focaliser sur l’identité de genre au point d’exclure le problème présenté et d’ignorer d’autres aspects de l’identité d’un couple était lui aussi vécu comme altérisant. P27 a expliqué à propos de sa propre expérience de l’EFCT : « … on a présupposé que ma transidentité posait problème, en particulier dans mon attachement aux autres. Dans ma séance individuelle, [notre thérapeute] a mis toute son attention sur mon identité trans. » (P27). La personne partenaire de P27 (P28), qui s’identifiait comme non binaire, a précisé en quoi l’attention de cette personne thérapeute à l’identité trans a été vécue comme altérisante : « C’était vraiment blessant que [notre thérapeute] ne reconnaisse même pas mon identité [non binaire]. Et personne de nous deux n’a eu l’impression que [nos séances individuelles] avaient un rapport avec notre relation. » L’attention portée à l’identité, à certaines identités, au détriment de ce que la clientèle juge pertinent, a amplifié le sentiment d’altérisation et l’expérience de la marginalisation.

5.2 Thème 2 : éduquer les thérapeutes

Les personnes participantes cherchaient souvent des thérapeutes ayant l’expérience des personnes LGBTQ+ pour ne pas avoir à les éduquer sur les identités et les expériences LGBTQ+ ; comme l’a dit P20, avoir une personne thérapeute familière de l’expérience vécue des personnes LGBTQ+ signifiait ne pas avoir à « faire toutes ces fichues explications ». Avoir la charge d’enseigner aux thérapeutes ce que vivent les communautés LGBTQ+ était donc perçu comme une tâche régulièrement imposée aux personnes marginalisées, et comme l’une des principales sources du sentiment d’altérisation. P35 a expliqué : « Je paie pour éduquer [la personne thérapeute] sur une chose qu’on peut raisonnablement s’attendre à ce qu’[elle] sache. Je ne crois pas qu’on attendrait ça de gens qui ne sont pas issus d’une minorité. » La nécessité d’éduquer la personne thérapeute sur les communautés LGBTQ+ a aussi conduit les personnes participantes à parler du manque de sécurité inhérent au fait que des thérapeutes découvrent leurs identités pendant la thérapie. Par exemple, P24 a déclaré : « Je ne sentirais pas le même soutien… s’il fallait que j’explique ce que c’est qu’être queer. » P3 l’a résumé d’une phrase : « Je ne suis pas là pour vous apprendre à être gay. »

Plusieurs personnes participantes ont dit qu’il était important que la personne thérapeute apprenne, mais qu’elle veille aussi à ce que l’attention reste centrée sur l’expérience de la personne cliente plutôt que sur son propre apprentissage. C’était particulièrement net chez les personnes participantes qui avaient remarqué que la thérapeute de la vidéo de formation répétait à plusieurs reprises qu’une expérience particulièrement courante chez les hommes gays (être hyperindépendant pour éviter d’être perçu comme féminin) ne lui était jamais venue à l’esprit. L’objet de la thérapie glissait alors de la relation du client vers l’expérience propre de la thérapeute, en train de saisir une information nouvelle. P31 a noté : « Je crois que ce qui est vraiment altérisant, c’est quand quelqu’un réagit à un aspect de votre identité ou de votre expérience avec une grande surprise. » Cela soulignait que la sexualité des personnes participantes, et donc des parts intrinsèques d’elles-mêmes, étaient autres, étrangères, exotiques, et qu’elles ne pouvaient pas attendre de sécurité de la part de thérapeutes qui les altérisaient. Ce constat d’un manque de sécurité a mis en colère certaines personnes participantes, comme l’a expliqué P14 :

La réponse [de la thérapeute] m’a vraiment déplu… [le client de la vidéo de formation] a amené le fait qu’il avait été un jeune garçon gay, ce qui avait d’autres implications, et que toute émotivité était attribuée à la féminité. Ce qui avait une connotation très négative. Et quand la thérapeute a dit « je n’y avais jamais pensé »… je me suis dit… vous devriez savoir ça. [Je sais que] ça a été filmé au début des années 2000 et que la formation des thérapeutes sur l’identité queer n’existait tout simplement pas. Elle n’existe toujours pas… mais ça ne vous était jamais venu à l’esprit ?

À l’inverse, certaines personnes participantes ont souligné qu’il était important que la personne thérapeute soit ouverte à l’apprentissage auprès de sa clientèle. Pour P15, P16, P17, P21 et P22, la curiosité sincère de leur thérapeute pour leur expérience vécue avait compté et avait créé de la sécurité. Cette dualité, l’idée qu’il est important que les thérapeutes apprennent, et qu’il leur importe aussi de ne pas faire état de cet apprentissage devant leur clientèle, en particulier lorsqu’il touche à l’identité sexuelle ou de genre, souligne la complexité des circonstances et de la manière dont la clientèle LGBTQ+ s’est sentie altérisée.

5.3 Thème 3 : aborder et approfondir l’identité

Les personnes participantes ont aussi relevé que, dans certaines circonstances, il était aidant que les thérapeutes parlent ouvertement des identités LGBTQ+. P16 et P17 ont rapporté que leur thérapeute leur avait demandé leurs pronoms et avait abordé sa propre identité au début de la thérapie, ce qui avait instauré un sentiment d’aisance et de sécurité. En outre, toutes les personnes participantes qui s’identifiaient comme non blanches ont indiqué que parler de la manière dont la race et l’ethnicité influaient sur leurs dynamiques relationnelles était essentiel pour garantir la sécurité dans la relation thérapeutique. Toutes les personnes qui ont dit qu’il était important de parler de l’identité ont insisté sur le fait que l’identité ne devait pas être abordée en surface : il fallait au contraire un échange plus approfondi sur l’identité et ses implications.

Approfondir l’échange sur l’identité supposait notamment que la personne thérapeute dépasse les stéréotypes. De fait, en observant la vidéo de formation, P11 a relevé combien le choix des mots de la personne thérapeute est important lorsqu’on parle d’une identité que l’on ne partage pas avec sa clientèle : « … [la thérapeute] n’a même pas dit c’est comme si [sic] vous étiez étranger en terre étrangère. Elle a dit : « vous êtes un étranger en terre étrangère. » Je me suis dit : on ne peut pas vraiment parler de l’expérience d’une personne queer si on n’est pas queer. » L’accent mis sur le langage, sur la manière dont la personne thérapeute formule des affirmations sur l’identité, souligne l’importance de poser des questions et de travailler à partir d’une position de non-savoir, dans laquelle l’expertise revient à la clientèle.

L’importance de poser des questions, de s’en servir pour aller plus loin, a été soulignée lorsque les personnes participantes ont désigné, dans les vidéos de formation, les moments où la thérapeute experte aurait pu approfondir l’échange sur l’identité : « … ils parlaient des rôles de genre, et [la thérapeute] parle des hommes en général. Il y [avait] tellement d’occasions de refléter et de situer leur sexualité et leur relation dans le cadre de l’attachement » (P34). P1 a relevé que la thérapeute experte n’avait pas approfondi l’échange sur le coming out, ce qui l’avait empêchée de comprendre le client plus profondément, et avait empêché le couple d’explorer la manière dont il avait créé, dans sa relation, une sécurité suffisante pour que l’un de ses membres fasse son coming out au travail pour la première fois. Plusieurs personnes participantes ont noté qu’il s’agissait là d’un manque crucial, car le coming out peut être un rite de passage pour les personnes LGBTQ+, chargé à la fois de joie et de peur.

Si la thérapeute de la vidéo de formation parlait bien de la dualité entre l’« oppression externe » et l’expérience d’oppression interne qui en découle, il manquait « une certaine profondeur dans la manière dont [la thérapeute] répondait à ces deux éléments » (P31). P30 a développé :

… au début, je me suis dit : quelle chose forte, qu’elle ait choisi d’aborder les messages sur la masculinité… elle nomme cette autre force de la même manière qu’elle nomme les forces internes et les forces d’attachement à l’œuvre. Et puis, dès qu’on est arrivé au moment où ça dépassait ce qu’elle pouvait comprendre… réductionniste, c’est le mot exact : comme si elle essayait de ramener ça à un endroit où elle le comprend, et où c’est purement un choix individualiste et une dynamique individualiste.

De fait, l’un des hommes gays de la vidéo de formation de l’étape 1 mentionnait qu’il pourrait « potentiellement être détruit » s’il faisait son coming out. P11 l’a relevé et a observé : « C’était une chose tellement importante, émotionnellement énorme, à dire. Et [la thérapeute experte] l’a répétée, mais elle n’en a rien fait. » Le manque de profondeur, l’absence d’approfondissement, a produit un sentiment d’altérisation. En outre, l’incapacité à tenir ensemble les complexités de l’intersectionnalité dans la relation n’a pas seulement été observée dans les vidéos de formation : elle a aussi été ressentie dans l’expérience propre des personnes participantes en EFCT. P35, qui s’identifiait comme de genre fluide, a expliqué ne pas avoir pu amener en thérapie la totalité de sa personne et toutes les nuances de sa relation :

… dans la voiture, sur le chemin du retour, on s’est dit… est-ce qu’on ne renonce pas, tout simplement, à essayer de faire comprendre mon genre à [notre thérapeute] ? Il y avait tellement de couches qu’on a simplement [laissées de côté]…. On va juste la laisser nous traiter comme un couple cis/hétéro et on verra si ça marche comme ça…. Je crois qu’on a tiré davantage des séances suivantes, une fois qu’on a laissé tomber [nos] nuances.

L’absence d’approfondissement de l’identité, l’incapacité à tenir la complexité et la normalisation consistant à traiter la clientèle « de la même manière que n’importe quel couple hétéro » (P21) ont laissé certaines personnes participantes avec un sentiment d’étrangeté, d’anormalité et d’altérisation, tandis que d’autres aspiraient à ce que leurs identités ne viennent pas éclipser le but de la thérapie.

6. Discussion

La présente étude documente, au moyen de l’analyse de cas négatifs, le résultat inattendu de l’altérisation vécue par des membres des communautés LGBTQ+ en EFCT. Les personnes participantes ont rapporté que les raisons, le moment et la manière dont l’identité LGBTQ+ était abordée, ou ne l’était pas, influaient sur leur expérience de la thérapie comme sur leur visionnage des vidéos de formation. Plus précisément, elles ont décrit qu’aborder l’identité pouvait indiquer que la personne thérapeute confondait leur identité sexuelle avec le problème qui les amenait ; que la manière dont l’identité était abordée pouvait indiquer que la clientèle allait devoir passer du temps à éduquer la personne thérapeute sur des expériences courantes au sein des communautés LGBTQ+ ; et que, si la personne thérapeute comptait aborder l’identité, la conversation devait viser à approfondir la compréhension de l’expérience vécue de la personne cliente. Ces résultats suggèrent qu’aborder l’identité LGBTQ+ est une question nuancée et intersectionnelle, car les préférences de chaque individu (et de chaque relation) sont diverses.

Les préférences des personnes participantes quant à la manière d’aborder leur identité sexuelle mettent en évidence des aspects essentiels de la thérapie culturellement adaptée, dont la valeur d’un dialogue ouvert pour déterminer les préférences de la clientèle quant à l’objet des séances et l’importance d’accorder le traitement à la vision du monde de la clientèle. Tenir compte des préférences de la clientèle réduit les abandons et améliore les résultats (Swift et al. 2018), et la clientèle préfère les thérapeutes qui s’appuient sur une discussion ouverte pour adapter la thérapie à ses besoins propres (Di Malta et al. 2025). En outre, recourir à des modèles, des méthodes et des interventions thérapeutiques qui s’accordent avec les valeurs, les croyances et les présupposés de la clientèle (c’est-à-dire sa vision du monde) est à la fois un principe central de l’humilité culturelle (Mosher et al. 2017) et une manière de favoriser des soins culturellement sûrs (Wright et al. 2021).

La recherche soutient la pratique de l’abord explicite (broaching) en thérapie (Chang et Berk 2009 ; Sanders Thompson et Alexander 2006 ; Zhang et Burkhard 2008 ; Zhang et McCoy 2008). L’abord explicite désigne une ouverture constante et un engagement à explorer avec la clientèle les questions de diversité, de culture, d’identité, de pouvoir, de privilège et d’oppression (Day-Vines et al. 2020 ; Pettyjohn et al. 2020). Il comporte plusieurs dimensions : intra-accompagnement (c’est-à-dire la reconnaissance des ressemblances et des différences entre la personne qui accompagne et la personne accompagnée), intra-individuelle (c’est-à-dire la reconnaissance de la nature intersectionnelle de l’identité), intraculturelle (c’est-à-dire la reconnaissance de préoccupations potentielles venant du groupe d’appartenance de la personne thérapeute) et interculturelle (c’est-à-dire la reconnaissance, par la personne thérapeute, des aspects de l’oppression qui pèsent sur la détresse de la clientèle [Day-Vines et al. 2020]). La recherche sur les effets de l’abord explicite fait état d’une plus grande crédibilité de la personne qui soigne, d’un dévoilement plus riche de la part de la clientèle, d’une plus grande probabilité de revenir, d’une alliance de travail renforcée et de meilleurs résultats thérapeutiques (Chang et Berk 2009 ; Sanders Thompson et Alexander 2006 ; Zhang et McCoy 2008). Les thérapeutes qui pratiquent l’abord explicite sont vus par leur clientèle comme ayant une plus grande compétence culturelle (Allen 2024), en particulier par la clientèle LGBTQ+ (Quiñones et al. 2015).

Il n’existe pas de bonne réponse unique pour composer avec les nuances des préférences de la clientèle quant aux échanges sur l’identité et au dévoilement de l’identité de la personne thérapeute ; cette discussion ne se règle pas avec une solution universelle. Si les thérapeutes qui abordent explicitement l’identité sont vus comme ayant une plus grande compétence culturelle et si la recherche existante soutient cette pratique (Chang et Berk 2009 ; Sanders Thompson et Alexander 2006 ; Zhang et Burkhard 2008 ; Zhang et McCoy 2008), les thérapeutes risquent aussi d’abîmer la relation thérapeutique. Par exemple, la relation thérapeutique peut être endommagée lorsque des thérapeutes parlent de race avec des personnes qui adhèrent à une attitude aveugle à la couleur (colorblind) (Allen 2024), et les thérapeutes qui abordent la situation de handicap risquent d’accroître la détresse de la clientèle, qui se sent jugée (Anderson 2024). Nous recommandons donc à la fois de s’appuyer sur la recherche pour expliquer pourquoi les thérapeutes estiment important de parler des identités de la clientèle et des leurs, et d’avancer lentement, en recherchant le consentement, en vérifiant auprès de la clientèle ce dont elle se sent à l’aise de parler, et en suivant son rythme.

Des modèles fondés sur la recherche, comme le cadre intersectionnel (Crenshaw 1989), permettent aux thérapeutes de considérer la manière dont de multiples identités qui s’entrecroisent peuvent influer sur l’expérience vécue de la clientèle, tout en invitant la clientèle à partager son propre point de vue sur les questions de privilège et de désavantage qui pèsent de façon singulière sur son quotidien. Le modèle ADDRESSING (Hays 2024) et d’autres modèles semblables peuvent compléter ces cadres, en permettant aux thérapeutes d’évaluer et de reconnaître les expériences structurelles qui perpétuent biais et discrimination, tout en restant au plus près des réalités vécues des couples, en leur laissant la possibilité de dire si et comment leur santé, en tant qu’individus et en tant que système conjugal, peut être affectée par la marginalisation. Ces cadres ne font pas qu’accroître la conscience, les connaissances et l’humilité face à des expériences différentes des nôtres : ils permettent aussi d’examiner nos présupposés et nos comportements habituels, qui peuvent, intentionnellement ou non, perpétuer des micro-agressions en thérapie et, au bout du compte, compromettre les résultats de la clientèle (Davis et al. 2016).

Un adage de la thérapie veut qu’il faille « rejoindre les personnes là où elles sont ». Ces résultats indiquent qu’il est important que les thérapeutes rejoignent leur clientèle à son stade de développement identitaire. L’identité désigne le sentiment continu de soi d’un individu, défini par ses caractéristiques physiques, psychologiques et interpersonnelles propres, ainsi que par ses affiliations et ses rôles sociaux, et qui découle du sentiment que ses souvenirs, ses croyances et ses valeurs appartiennent au soi (American Psychological Association 2022). Il existe divers modèles de développement identitaire (par exemple Bishop et al. 2020) qui décrivent comment les membres des communautés LGBTQ+ comprennent et intègrent leur identité non hétérosexuelle ou non cisgenre. Par exemple, l’un des modèles les plus détaillés du développement de l’identité lesbienne, gay et bisexuelle a été décrit par Cass (1979).

Cass (1979) soutient que l’identité s’acquiert par des processus développementaux et des changements de comportement, et que la stabilité réside dans l’interaction entre l’individu et son environnement. Un individu peut avoir une identité publique et une identité privée, et, à mesure du développement, ces aspects de l’identité s’intègrent et deviennent plus congruents. Ce modèle comporte six stades, depuis la confusion (c’est-à-dire la reconnaissance que des informations non hétérosexuelles concernent personnellement l’individu, et l’expérience d’une incongruence dans sa vision de soi), en passant par un troisième stade, la tolérance (c’est-à-dire des contacts croissants avec d’autres personnes qui s’identifient comme non hétérosexuelles), jusqu’à un sixième stade, la synthèse (c’est-à-dire la capacité d’évaluer avec souplesse et de façon idiographique aussi bien les personnes LGBTQ+ que les personnes hétérosexuelles, ainsi que l’acceptation d’une identité non hétérosexuelle comme une part parmi les multiples aspects du soi [Cass 1979]). Une forclusion identitaire peut se produire si les réactions de soi et d’autrui à la reconnaissance ou au dévoilement de l’identité sont perçues comme négatives.

Malgré la large acceptation initiale du modèle de Cass, d’importantes critiques ont mis en question une approche linéaire, par stades, du développement identitaire (par exemple Horowitz et Newcomb 2002). Ces critiques portent notamment sur les limites d’un modèle de développement unidirectionnel, doté d’un point d’arrivée, qui ne permet pas de conceptualiser les identités selon des schémas plus complexes, comprenant des identités en évolution continue, itératives et façonnées par des contextes développementaux, socioculturels, interpersonnels et historiques (D’Augelli 1994 ; Diamond 2006). Une autre critique tient au fait que le modèle de Cass et d’autres modèles précoces du développement ont surtout été élaborés à partir de petits échantillons communautaires composés principalement d’hommes gays blancs adultes. Bishop et al. (2020), par exemple, ont montré l’intérêt des approches intersectionnelles et vie entière du développement de l’identité sexuelle, en relevant une variation importante dans le calendrier et le rythme des étapes chez les personnes participantes lesbiennes, gays et bisexuelles. En menant une revue systématique des données longitudinales sur le développement de l’identité de genre, Fisher et al. (2025) ont constaté que des profils de développement distincts peuvent être observés selon les mesures et les construits d’identité de genre utilisés. Dans une perspective d’attachement, les parts de soi qui relèvent de l’identité sexuelle ou de genre peuvent être coupées ou réprimées en fonction du contexte socioculturel et de l’expérience vécue. Il peut être dangereux pour les personnes suivies d’explorer ces parts d’elles-mêmes en thérapie, et elles peuvent avoir besoin que la personne thérapeute aborde ces questions de façon constante et subtile, pour montrer comment parler de leurs identités en sécurité. Il est aussi possible que plusieurs des personnes participantes qui ont dit ne pas souhaiter que l’identité soit intégrée à la thérapie aient forclos leur développement identitaire ultérieur.

Considérer l’identité comme inscrite dans des contextes socioculturels et des dimensions sociales (Margi et McQueen 2023) permet d’envisager la manière dont les relations sont affectées par la forclusion de l’identité, et d’exposer des raisons possibles d’intégrer l’identité au travail thérapeutique relationnel. Par exemple, bien qu’elle soit adaptative, la dissimulation de l’identité (c’est-à-dire la tendance à garder privées son orientation sexuelle et ses relations amoureuses avec une personne de même sexe [Mohr et Kendra 2011]) est associée négativement à la satisfaction relationnelle (Guschlbauer et al. 2019 ; Pepping et al. 2019) et positivement à la détresse psychologique (McIntyre et al. 2021 ; Riggle et al. 2017). Accroître la satisfaction relationnelle et réduire la détresse suppose donc, par nature, une intégration de l’identité pour les membres des communautés LGBTQ+, ce qui plaide encore pour que les thérapeutes EFCT intègrent les échanges sur l’identité.

En outre, l’expérience de ces personnes participantes souligne l’importance, pour les thérapeutes, de recourir au cadre MCO et en particulier à l’humilité culturelle. De fait, les thérapeutes qui intègrent l’humilité culturelle à leur travail ont la motivation d’apprendre des autres tout au long de leur vie, examinent de façon critique leur propre conscience culturelle, mettent l’accent sur le respect interpersonnel, s’attachent à construire avec leur clientèle des partenariats collaboratifs qui traitent les déséquilibres de pouvoir, et adoptent une posture orientée vers l’autre qui leur permet d’accueillir de nouvelles informations culturelles (Mosher et al. 2017). Les personnes participantes à cette étude ont dit que la thérapeute des vidéos de formation ne pratiquait pas toujours l’humilité culturelle, ce qui était particulièrement saillant dans la manière dont elle examinait sa propre conscience culturelle et accueillait de nouvelles informations culturelles. Ces expériences soulignent l’importance, pour nous thérapeutes, d’une pleine présence auprès de la clientèle lorsqu’elle partage des informations culturelles nouvelles pour nous, et aussi de la manière dont les thérapeutes élaborent ces informations sur le moment. Cela exige une réflexion en temps réel sur la manière dont la personne thérapeute réagit, verbalement et non verbalement, à ces nouvelles informations culturelles.

6.1 Limites

Si cette étude apporte des éclairages importants sur la manière dont la clientèle LGBTQ+ vit l’altérisation, elle ne peut évidemment pas décrire toutes les manières dont celle-ci peut se produire. C’est peut-être particulièrement vrai pour les personnes participantes qui composent avec des identités intersectionnelles et d’autres identités marginalisées, liées notamment à la race, à l’ethnicité, à la classe et à la situation de handicap. De fait, la majeure partie de l’échantillon s’identifiait comme blanche et avait plus de 30 ans, ce qui limite la généralisation aux membres plus jeunes des communautés LGBTQ+ et aux personnes de couleur. Autre limite : les deux premiers groupes de discussion n’ont pas pu voir les vidéos, en raison de difficultés techniques. S’ils pouvaient entendre le son, il est possible que leurs membres aient manqué des informations accessibles seulement en regardant l’enregistrement, ou que leur attention ait davantage flotté. Les personnes participantes ont aussi fait plusieurs affirmations fondées sur des présupposés quant à ce qui conviendrait le mieux à certains groupes sous la bannière LGBTQ+ (par exemple les hommes gays, les femmes lesbiennes). Il faut donc noter que les personnes participantes ne peuvent parler que de leur propre expérience vécue, malgré des affirmations plus générales. Enfin, les personnes participantes parlaient à partir de leur propre expérience de la thérapie. Comme nous n’avons interrogé ni évalué aucune des personnes thérapeutes EFCT qui ont orienté leur clientèle vers l’étude, nous ne pouvons pas savoir si les personnes participantes réagissaient à une EFCT « pure » ou à une version adaptée.

7. Implications pour la formation et la pratique de l’EFCT

Les résultats de cette étude plaident pour un changement dans la manière dont les thérapeutes EFCT mobilisent certaines microcompétences de l’EFT (par exemple les reflets empathiques, la validation, la réponse évocatrice, l’intensification, la conjecture empathique et la chorégraphie de rencontres engagées) afin d’éviter l’altérisation. Par exemple, les personnes participantes ont souligné l’importance de poser des questions plutôt que de s’en remettre au reflet et à la synthèse. Les questions permettent à la personne cliente de faire des choix quant à sa propre expérience ; un passage des reflets évocateurs aux questions évocatrices pourrait donc être justifié lorsqu’on travaille avec une clientèle qui porte des identités marginalisées. De fait, les personnes participantes ont souligné l’importance et l’impact profond de la curiosité de la personne thérapeute pour accroître la sécurité.

La formation des thérapeutes est un aspect indispensable de la mise en œuvre de l’humilité culturelle comme de l’abord explicite. Une formation de qualité peut accroître l’aisance des thérapeutes avec l’abord explicite (Askren 2022) et avec l’usage du cadre MCO (Davis et al. 2018), en particulier dans le contexte de la supervision (Winkeljohn Black et al. 2025). Nous recommandons donc vivement aux thérapeutes EFCT de rechercher des formations et une supervision centrées à la fois sur l’abord explicite et sur le cadre MCO (Davis et al. 2018). En plus de la formation aux modèles d’humilité culturelle, les résultats de cette étude suggèrent aussi que les thérapeutes EFCT pourraient gagner à mieux connaître des modèles complémentaires fondés sur la recherche (par exemple l’intersectionnalité, ADDRESSING), pour garder à l’esprit les expériences que peut vivre la clientèle lorsqu’elle porte de multiples identités marginalisées qui s’entrecroisent. Il est essentiel que les thérapeutes EFCT soient à l’aise pour parler de leurs propres identités et de celles de leur clientèle, pratiquent l’humilité culturelle, saisissent les occasions culturelles et créent une sécurité suffisante pour permettre la réparation lorsque surviennent des ruptures liées à l’altérisation.

Les personnes participantes à cette étude pensent que l’altérisation peut être évitée si les thérapeutes se font intentionnellement témoins des expériences de marginalisation et d’oppression de leur clientèle. En abordant l’expérience de la clientèle avec humilité culturelle et en évitant d’imposer les valeurs de la personne thérapeute, on réduit la probabilité que la clientèle LGBTQ+ se sente altérisée. Enfin, les compétences et les lignes directrices pour les thérapeutes mentionnent souvent l’intégration du développement identitaire au processus thérapeutique (par exemple Ratts et al. 2016). Compte tenu du lien entre attachement et développement identitaire, il est important que les thérapeutes EFCT connaissent ces modèles et les intègrent à leur travail thérapeutique avec la clientèle LGBTQ+.

Les résultats de cette étude soutiennent fortement l’importance, pour les thérapeutes, d’intégrer intentionnellement l’identité de la clientèle dans un cadre multiculturel. Commencer la thérapie avec un minimum d’échanges sur l’identité peut aider les thérapeutes à rester à l’écoute de la préférence de chaque personne quant à l’intégration, ou non, de son identité sexuelle ou de genre dans le traitement. Lorsque l’identité est abordée, les thérapeutes devraient mener une exploration à la fois large et approfondie, pour qu’elle ait du sens et soit pertinente au regard de l’expérience de la personne cliente.

Complexe Systémique : à retenir

L’étude a le mérite de publier ce qui dérange ses propres hypothèses : l’équipe s’attendait à ce que parler de l’identité aide, et une partie des personnes interrogées a vécu l’inverse. Pour une lecture systémique, le résultat dessine une impasse bien connue : nommer l’identité peut altériser (« vous êtes à part »), la taire aussi (« vous n’existez pas »). Aucune règle de contenu n’en sort ; ce qui aide, c’est de métacommuniquer, c’est-à-dire de demander au couple si, quand et comment il veut que ces questions entrent dans la séance, puis de suivre sa réponse. Le thème de l’éducation de la personne thérapeute est tout aussi utile : la surprise affichée recentre la séance sur l’apprentissage professionnel et fait de la personne cliente un objet d’étude. La critique d’une vidéo de formation du début des années 2000, tournée par une experte, rappelle enfin que les modèles se transmettent aussi par leurs angles morts. Les limites sont réelles : un échantillon surtout blanc et de plus de 30 ans, deux groupes privés d’images, et aucune parole des thérapeutes en question. À lire avec les lignes directrices pour l’EFT avec les couples de même sexe ou de même genre, et avec l’entretien sur la pratique auprès des personnes queer et neurodivergentes.

Notes de l’original

Remerciements. Ce travail a été financé en partie par la bourse d’amorçage annuelle du Sexual and Gender Minority Health Consortium de l’université d’État du Michigan.

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Traduction non officielle en français de « Je ne suis pas là pour vous apprendre à être gay » : l’altérisation vécue par des personnes LGBTQ+ en thérapie de couple centrée sur l’émotion, par Caitlin Edwards, Lekie Dwanyen, Andrea Wittenborn et Robert Allan, Journal of Marital and Family Therapy, vol. 52 (2026), doi : 10.1111/jmft.70141, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « “I'm Not Here to Teach You How to Be Gay:” LGBTQ+ Client Experiences of Othering in Emotionally Focused Couple Therapy », publié dans Journal of Marital and Family Therapy (2026) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Edwards, C., Dwanyen, L., Wittenborn, A., et Allan, R. (2026). « Je ne suis pas là pour vous apprendre à être gay » : l’altérisation vécue par des personnes LGBTQ+ en thérapie de couple centrée sur l’émotion (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/je-ne-suis-pas-la-pour-vous-apprendre-a-etre-gay-l-alterisation-des-personnes-lgbtq (Œuvre originale publiée en 2026 dans Journal of Marital and Family Therapy, 52, e70141 (2026) ; republiée en 2026 par Journal of Marital and Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/jmft.70141)

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