Journal of Family Therapy · Thérapie familiale

L’expérience des équipes de thérapie multisystémique auprès de familles racisées en Angleterre

Pourquoi les familles racisées vont-elles moins souvent au bout de la thérapie multisystémique ? L’équipe de Nadia Khan, à Royal Holloway (université de Londres), a réuni sept groupes de discussion avec 22 thérapeutes et responsables de supervision MST en Angleterre. Il en ressort un modèle en dix codes, où la méfiance envers les institutions, les écarts d’acculturation, le racisme vécu et la langue pèsent autant que la technique, et où la personne thérapeute devient relais culturel.

Auteurs Nadia Khan (département de psychologie clinique, Royal Holloway, université de Londres) ; Simone Fox (King’s College London et South London and Maudsley NHS Foundation Trust) ; Emily Glorney (département de droit et de criminologie, Royal Holloway, université de Londres)Première publication Journal of Family Therapy, 14 juillet 2025Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de L’expérience des équipes de thérapie multisystémique auprès de familles racisées en Angleterre, par Nadia Khan, Simone Fox et Emily Glorney, publié dans Journal of Family Therapy (Wiley) (2025), doi : 10.1111/1467-6427.70000, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les tableaux sont présentés sous forme de listes, et les points clés placés dans l’encadré du résumé ; la figure est reproduite dans sa version anglaise, avec une légende traduite ; une citation coupée en deux dans la version en ligne (section 3.7) est rétablie d’un seul tenant. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.

Documenter les considérations culturelles représente un juste milieu entre relativisme culturel et absolutisme culturel.

Nadia Khan, Simone Fox et Emily Glorney

Résumé

La jeunesse des minorités racisées est surreprésentée dans le système de justice pénale, mais a moins de chances d’être orientée vers des services de soutien, d’y accéder et de s’y engager. Les familles qui vivent une méfiance culturelle et des désavantages plus importants sont sans doute celles qui ne vont pas au bout de la thérapie multisystémique (MST). Cette étude a exploré l’expérience des équipes de MST en Angleterre pour mieux comprendre l’engagement et le changement des familles racisées en MST. Sept groupes de discussion (n = 22) ont nourri une théorisation ancrée constructiviste. Dix codes théoriques ont servi à construire un modèle de l’engagement et du changement en MST pour les familles racisées : l’accès à la MST ; la relation de la famille à l’aide ; la construction d’une alliance thérapeutique ; la structure et le fonctionnement de la famille ; l’acculturation et l’identité ; le contexte familial privé de pouvoir ; le travail de médiation culturelle ; le renforcement du pouvoir d’agir des familles ; le pouvoir et la langue au sein de la famille ; et le travail avec des interprètes. Ces résultats prolongent des recherches antérieures menées auprès de jeunes et de figures parentales des minorités racisées, et mettent en lumière des obstacles systémiques liés au pouvoir, à la culture et à la langue.

Points clés

  • Prêter attention à la méfiance culturelle et offrir aux familles un espace soutenant pour réfléchir aux effets du racisme systémique.
  • Aider les familles à s’orienter dans les institutions et à contester le racisme.
  • Envisager de fixer des règles de base pour la traduction, afin de ne pas exclure indirectement les figures parentales qui ne parlent pas anglais.
  • S’appuyer sur l’enseignement, la réflexion et la formation pour que les thérapeutes deviennent capables d’animer des conversations qui aident les familles à situer leurs expériences dans leur contexte social et historique.

1. Introduction

La jeunesse des minorités racisées est surreprésentée dans le système de justice pénale d’Angleterre et du pays de Galles (Ministry of Justice ; MoJ 2021) : elle représentait 51 % des personnes détenues dans les établissements pénitentiaires pour jeunes en 2019 (MoJ 2021), alors qu’elle ne constitue que 14 % de la population générale des 15-21 ans. Ces jeunes risquent davantage d’avoir connu des désavantages socio-économiques et des expériences négatives de l’enfance, associés à un faible investissement dans les études ou la formation puis à l’entrée dans des conduites délinquantes (Junger-Tas 2001). Malgré des besoins plus élevés que ceux de la jeunesse blanche, les jeunes des minorités racisées ont moins de chances de rechercher un soutien thérapeutique, d’y accéder et de s’y engager (O’Brien et al. 2009), ce qui entretient le faible recours aux services de santé mentale dans les communautés racisées (Delphin-Rittmon et al. 2015 ; Maura et Weisman de Mamani 2017). Il est nécessaire de mieux établir la capacité des interventions psychosociales à répondre aux besoins culturels de ces familles et de ces jeunes, pour qui une intervention thérapeutique pourrait modifier les chances et les trajectoires de vie.

L’une de ces interventions est la thérapie multisystémique (MST), un traitement familial et communautaire conçu pour réduire les placements hors du domicile des 11-17 ans jugés « à risque » de placement ou de détention en raison de comportements antisociaux et/ou agressifs (Henggeler et al. 2009). Les thérapeutes MST travaillent en petites équipes, avec une personne chargée de la supervision et une autre de la consultation, et interviennent de manière intensive pendant trois à cinq mois auprès des systèmes qui entourent la personne jeune, principalement les figures parentales. Le but est de leur donner les moyens de soutenir la personne jeune et de réduire les comportements antisociaux et/ou agressifs, ainsi que les facteurs qui les entretiennent, dans tous les milieux de vie. On affirme que la MST répond aux besoins de groupes culturellement divers, en s’appuyant sur des recherches qui montrent son efficacité dans des essais comptant une proportion relativement élevée de personnes participantes racisées (Butler et al. 2011 ; Painter et Scannapieco 2009), et sur l’absence d’effet modérateur de l’appartenance ethnique sur la MST (Johnides et al. 2017). Toutefois, une méta-analyse (van der Stouwe et al. 2014) a indiqué que la MST était plus efficace pour la jeunesse blanche que pour celle des minorités racisées, un résultat peut-être masqué par la petite taille des échantillons des études prises une à une.

Deux études qualitatives (Bunting et al. 2021 ; Fox et al. 2017) suggèrent que des considérations culturelles sont nécessaires à la réussite de la MST, en particulier dans les comportements à l’origine de l’orientation, dans le sentiment des familles d’être comprises culturellement par une personne thérapeute respectueuse, et dans la présence d’une personne thérapeute servant de « relais culturel » qui resitue le comportement de la personne jeune dans la culture dominante. Il importe aussi d’aider la personne jeune à développer une identité culturelle qui lui soit propre (Bunting et al. 2021). Cependant, ces deux études portaient sur des jeunes et des figures parentales ayant vu le jour au Royaume-Uni ou y résidant depuis au moins dix ans, et excluaient les familles non anglophones, les familles n’ayant pas terminé le traitement (Fox et al. 2017) ainsi que les jeunes en placement hors du domicile ou présentant un risque pour soi ou pour autrui (Bunting et al. 2021). L’expérience d’acculturation de ces échantillons ne reflète donc peut-être pas celle des familles racisées qui rencontrent des difficultés en MST.

Les personnes racisées ont du mal à accéder aux services généraux de santé mentale, ou n’y sont pas orientées (Cooper et al. 2013), en raison d’une faible connaissance de l’aide disponible (Messent et Murrell 2003) ou de biais liés à la maîtrise supposée de la langue ou au degré de coopération (Betancourt et al. 2005). Les données sur l’engagement des personnes racisées en MST sont limitées, si ce n’est que les familles noires et hispaniques des États-Unis étaient significativement plus susceptibles de connaître une clôture négative du dossier (par exemple un manque d’engagement ou une nouvelle infraction) que les groupes blancs non hispaniques et multiraciaux (Boxer 2011). Mais cette étude portait sur des familles orientées vers la MST et l’ayant commencée ; elle ne reflète donc peut-être pas celles qui ne s’y sont pas engagées.

La langue et l’acculturation comptent aussi pour l’engagement et le changement en MST. Une étude n’a trouvé aucune différence de résultats de la MST, en matière d’emploi et de récidive, entre les familles de langue maternelle néerlandaise (aux Pays-Bas) et les autres lorsque des interprètes étaient utilisés (van der Rijken et al. 2016), à l’opposé des difficultés bien connues du travail avec des interprètes en santé mentale (par exemple Bauer et Alegría 2010 ; Raval et Tribe 2014). Les résultats obtenus avec des membres de la famille comme interprètes n’étaient pas très différents de ceux obtenus avec des interprètes de métier, ce qu’on a relié à la mise à profit d’un double rôle dans le soutien à la famille (Ho 2008). On sait toutefois peu de chose de la manière dont les interprètes sont utilisés en MST (van der Rijken et al. 2016).

La présente étude cherchait à mieux comprendre les difficultés d’engagement et de traitement que rencontrent les familles racisées en MST en Angleterre. Compte tenu de la difficulté à joindre les familles qui n’ont pas terminé la MST et des difficultés liées aux interprètes, ce sont les récits des équipes de MST qui ont été explorés. Cela a permis de comprendre les familles qui ont eu un contact avec la MST sans aller jusqu’à un plein engagement, celles qui ont surmonté les difficultés et terminé la MST, et d’exploiter le point de vue singulier des équipes pour explorer le travail avec des interprètes (Raval 2003). On a recherché une diversité d’origines ethniques parmi les thérapeutes et les responsables de supervision MST, afin de favoriser l’expression de voix peu entendues et une compréhension nuancée des difficultés d’engagement et de traitement des familles racisées, et de corriger une limite des recherches existantes, menées surtout auprès de thérapeutes de la majorité blanche. La recherche visait à explorer les facteurs liés à l’engagement et au changement des familles racisées en MST, y compris de celles qu’on dit « difficiles à atteindre » (Begum 2006), c’est-à-dire non anglophones et en difficulté dans l’engagement et le traitement.

2. Méthode

2.1 Plan d’étude et éthique

La méthodologie de la théorisation ancrée (grounded theory ; Charmaz 2006) a été utilisée. On a eu recours à des groupes de discussion pour encourager la réflexion sur la manière dont le privilège racial façonne la réalité (Laszloffy et Hardy 2000), et pour que les personnes dont la sensibilisation, les connaissances ou la formation étaient limitées puissent compléter les points soulevés par d’autres et en débattre (Barbour et Morgan 2017).

L’approbation éthique a été accordée par Royal Holloway, université de Londres. L’accord du comité d’éthique de la recherche et l’accord local de chacun des sites de recherche ont été obtenus.

2.2 Recrutement et personnes participantes

On a utilisé une stratégie d’échantillonnage raisonné et théorique. Des équipes MST diverses sur le plan ethnique ont été ciblées, pour corriger les limites de la littérature existante (des échantillons de thérapeutes à dominante blanche), pour atténuer dans les groupes de discussion les écarts de pouvoir fondés sur la race, et pour soutenir l’esprit de la recherche, qui visait à faire entendre les voix des minorités ethniques. La personne qui signe en deuxième occupe une fonction de consultation MST et a pris contact avec des équipes de tout le Royaume-Uni pour repérer les sites de recherche pertinents (des équipes pratiquant la MST et ayant l’expérience du travail avec des familles diverses sur le plan ethnique, y compris des familles non anglophones). Une fois les équipes appropriées repérées, on a contacté les responsables de supervision des sites MST en leur demandant d’informer les thérapeutes de la recherche et de l’invitation à y participer.

Comme on débat de la question de savoir si la saturation des données doit être considérée comme « un but ou une réalité » (Willig 2013, 37), la présente étude a retenu la notion de « suffisance théorique » (Dey 1999). Pour atteindre la suffisance théorique, les catégories doivent expliquer suffisamment les données sans être forcées dans des catégories prédéterminées, ce qui convient mieux à la théorisation ancrée (Charmaz 2006 ; Dey 1999).

Au total, le recrutement a réuni 22 thérapeutes et responsables de supervision MST, sur des sites répartis dans trois régions d’Angleterre (les Midlands, le Grand Londres et le Nord-Ouest). Les informations démographiques figurent dans le tableau 1. Londres est la région d’Angleterre la plus diverse sur les plans ethnique et religieux, suivie par les Midlands pour la proportion de personnes se déclarant d’origine asiatique, noire ou mixte ; les Midlands comptent la plus forte proportion de personnes se déclarant de religion sikhe, et de nombreuses personnes se déclarant chrétiennes (Office for National Statistics 2022). Le Nord-Ouest compte une forte proportion de personnes se déclarant d’origine pakistanaise et de religion musulmane (Office for National Statistics 2022). Le groupe des personnes participantes reflétait la diversité des régions retenues, y compris la présence de personnes d’origine britannique sud-asiatique.

Tableau 1 — Caractéristiques démographiques de l’échantillon

Nombre de personnes participantes (N = 22).

  • Fonction professionnelle. Thérapeute MST : 16 ; responsable de supervision MST : 6.
  • Région. Midlands : 11 ; Grand Londres : 8 ; Nord-Ouest : 3.
  • Genre. Femme : 16 ; homme : 5.
  • Tranche d’âge. 20-29 ans : 7 ; 30-39 ans : 7 ; 40-49 ans : 5 ; 50-59 ans : 3.
  • Origine ethnique. Blanche britannique : 8 ; sud-asiatique ou britannique sud-asiatique : 6 ; noire, africaine, caribéenne ou britannique noire : 6 ; autre groupe ethnique déclaré : 2.
  • Religion. Sans religion : 8 ; chrétienne : 7 ; bouddhiste : 1 ; hindoue : 2 ; musulmane : 2 ; sikhe : 1.
  • Identité nationale. Britannique : 18 ; autre : 3.
  • Langue. Anglais uniquement : 14 ; plusieurs langues parlées : 8.
  • Ancienneté en MST. Moins de 6 mois : 3 ; 6 à 12 mois : 4 ; 12 à 24 mois : 2 ; plus de 24 mois : 13.
  • Part de familles de minorités ethniques dans la file active de l’année précédente. Moins de 25 % : 7 ; 25 à 50 % : 5 ; 50 à 75 % : 6 ; 75 à 100 % : 4.
  • Part de familles non anglophones dans la file active de l’année précédente. Moins de 25 % : 20 ; plus de 25 % : 2.

2.3 Matériel

Le guide des groupes de discussion s’appuyait sur la littérature. Les relances étaient ouvertes et dénuées de jugement, pour favoriser des récits authentiques (Charmaz 2006). Pour vérifier la crédibilité (Elliott et al. 1999), le guide a été relu avec une figure parentale racisée, parlant peu l’anglais, qui avait terminé une MST. L’animation n’intervenait que partiellement pour guider la discussion.

2.4 Procédure

Avant les groupes de discussion, le thème général a été communiqué aux personnes ayant donné leur consentement, afin de tirer le meilleur parti du temps passé ensemble (McLeod 2011). Sept groupes de discussion ont eu lieu dans les locaux des équipes ; chacun réunissait de deux à cinq personnes et durait environ 75 minutes. Ils ont été enregistrés et transcrits mot pour mot.

2.5 Démarche d’analyse

La version socioconstructionniste de la théorisation ancrée proposée par Charmaz (2006) a été choisie comme la plus apte à prendre ses distances avec les descriptions et les idées existantes. Une compréhension des processus thérapeutiques ancrée dans un cadre culturel occidental risque de négliger ou de déformer l’expérience des familles racisées. C’est encore plus vrai pour les personnes non anglophones ou pour celles qui rencontrent des difficultés d’engagement et de traitement. La théorisation ancrée de Charmaz (2006) favorise la réflexion sur l’empreinte de la personne qui mène la recherche, ainsi que la prise en compte des réalités superposées de chaque partie prenante, de la supervision à la personne thérapeute, à l’interprète, à la figure parentale et à la personne jeune. Dans le même esprit, la thérapie systémique, alignée sur les principes socioconstructionnistes, met en relief le rôle du pouvoir à travers les systèmes.

Un codage initial a servi à découper les données ligne par ligne à l’aide de gérondifs, pour que l’analyse reste guidée par les données (Charmaz 2006). Les codes initiaux les plus fréquents ou les plus significatifs ont servi à synthétiser et à expliquer des segments de données plus larges (codes focalisés), avant l’émergence de concepts. Seules les données relatives à la culture, à l’origine ethnique ou à la race ont été retenues. La comparaison des codes, des concepts et des cas a conduit à réviser les données antérieures et les idées émergentes.

Toutes les transcriptions ont été codées par la personne qui signe en premier. Une transcription de groupe de discussion a été codée de façon indépendante par tous les membres de l’équipe de recherche, avec un accord substantiel. Les personnes qui signent en deuxième et en troisième ont assuré une vérification de crédibilité en relisant les codes théoriques et le modèle, et en faisant des retours sur la cohérence, la clarté et la formulation.

Une personne participante et une personne ayant bénéficié de la MST ont été consultées sur les codes théoriques ; toutes deux ont estimé que les thèmes reflétaient, dans l’ensemble, leur expérience. Strauss et Corbin (1998) notent que le modèle final peut ne pas correspondre parfaitement à l’expérience de chaque personne participante, mais qu’il doit être reconnaissable et applicable.

2.6 Réflexivité

La personne qui signe en premier est britannique sud-asiatique, issue d’une deuxième génération d’immigration, originaire du nord de l’Angleterre. L’élaboration du projet a été largement nourrie par ce qu’elle a vécu en grandissant. Comprendre les effets, sur la santé mentale et les relations, du fait de se trouver entre deux cultures, souvent profondément opposées, avait pour elle une résonance personnelle. De même, avoir vu de nombreux jeunes hommes pakistanais et bangladais de la communauté locale s’engager sur la voie de la délinquance et d’une santé mentale dégradée créait un fort lien émotionnel avec ce travail. Son expérience en matière de justice sociale, de culture et d’identité a nourri la recherche. Cette position a été réexaminée périodiquement, et le regard critique adopté par les personnes qui signent en deuxième et en troisième s’est révélé particulièrement utile pour conduire le processus de recherche. Ces deux personnes sont britanniques blanches, vivent dans des régions d’Angleterre à la population diverse, et connaissent la surreprésentation des minorités ethniques dans le système de justice pénale ainsi que certaines des difficultés d’accès aux interventions d’inspiration psychologique. L’équipe de recherche n’entendait pas s’engager dans un processus herméneutique visant à donner sens à l’expérience des personnes participantes auprès des familles racisées, mais elle restait ouverte aux discussions sur la culture et l’identité, y prenait part, et gardait à l’esprit les problèmes que pose l’application interculturelle de modalités thérapeutiques occidentales. Tout au long du processus de recherche, l’équipe a cherché à rester attentive à ses propres positions et à la manière dont elles pouvaient influer sur l’analyse et l’interprétation des données.

3. Résultats

Dix codes théoriques ont été produits, composés de codes focalisés et de codes initiaux (voir le tableau 2). Le modèle de théorisation ancrée des facteurs qui influencent l’engagement et le changement des familles racisées, du point de vue des équipes de MST, est présenté dans la figure 1. Les processus d’engagement et de changement n’étaient pas distincts, puisque les codes théoriques qui ont émergé (à l’exception de l’accès) concernaient les deux processus. L’engagement formait la base à partir de laquelle construire le changement, mais la relation était interdépendante et bidirectionnelle : le travail mené pendant le traitement pouvait renforcer ou affaiblir l’engagement.

Tableau 2 — Facteurs associés à l’engagement et au changement en MST avec des familles racisées

Pour chaque code théorique : codes focalisés, puis exemples de codes initiaux entre parenthèses.

Avant l’orientation

  • Accès. Représentation des familles racisées (décrire la file active ; manque de représentation) ; problèmes d’orientation (avoir des opinions biaisées ; ne pas connaître le seuil d’admission) ; relations avec la communauté locale (une confiance qui se construit et amène davantage d’orientations ; ne pas représenter des familles diverses).

L’entrée dans le service

  • La relation de la famille à l’aide. Expériences négatives avec d’autres services (hostilité ancienne envers les services sociaux ; manque de sensibilité culturelle) ; familles qui regardent la MST avec méfiance (réticence à partager des informations ; génogramme perçu comme un interrogatoire) ; familles qui jugent la MST intrusive (la MST heurte l’attachement à la vie privée ; l’intensité et l’approche, appréciées, distinguent la MST).
  • Construire une alliance thérapeutique. Construire l’engagement et réparer la confiance (être à l’écoute d’un manque de confiance envers le système ; persévérer malgré les difficultés d’engagement) ; l’empreinte de l’origine ethnique de la personne thérapeute (familles qui se sentent incomprises par des thérapeutes de la majorité blanche ; voir les bénéfices de la différence).

Le début du traitement

  • Structure et fonctionnement de la famille. Chocs de valeurs culturelles (attachement à une discipline plus stricte ; refus de « dorloter » la personne jeune) ; interpréter les différences de communication (voir des voix qui montent comme de l’agressivité ; comprendre les différences de chaleur émotionnelle).
  • Acculturation et identité. Tensions et conflits nés d’écarts d’acculturation (parents qui ont honte ; jeune en colère) ; comprendre les menaces qui pèsent sur l’identité de la personne jeune (ne pas s’identifier à une identité ethnique ou nationale ; repérer les difficultés des jeunes d’origine mixte).
  • Le contexte familial privé de pouvoir. Difficultés d’un désavantage social à plusieurs couches (faire face à la précarité économique ; les besoins de logement passent en premier) ; expériences du racisme (décrire le racisme institutionnel et les défaillances systémiques ; le changement paraît vain).

Pendant le traitement

  • Le travail de médiation culturelle. Travailler avec la résistance (concilier le respect et la mise en œuvre du changement ; travailler dans le cadre de la culture de la famille) ; favoriser la prise de perspective (animer des conversations ; parents qui craignent la perte de leur culture d’origine).
  • Renforcer le pouvoir d’agir des familles. S’attaquer aux inégalités systémiques (donner aux parents les moyens de s’orienter dans les institutions ; se sentir incapable de faire changer les choses).
  • Langue et pouvoir. Tenir compte des différences de maîtrise de la langue au sein des familles (avoir moins de pouvoir dans la famille ; la personne thérapeute s’aligne sur le parent anglophone).
  • Travailler avec des interprètes. Disponibilité des interprètes dans un travail de crise (décrire les difficultés des astreintes ; décrire les difficultés du travail intensif) ; recourir à des membres de la famille pour interpréter (voir la famille comme un relais culturel efficace ; considérer les implications en matière de protection et de risque) ; un travail efficace avec des interprètes en MST (l’interprète comprend le modèle ; décrire la perte de communication) ; nouer et maintenir une alliance thérapeutique face à de multiples systèmes (familles qui se sentent jugées par l’interprète ; enchevêtrement de l’interprète avec la famille).
Modèle des facteurs qui influencent l’engagement et le changement en thérapie multisystémique pour les familles racisées
Figure 1. Modèle des facteurs qui influencent l’engagement et le changement en MST pour les familles racisées (schéma original en anglais)

« Accéder à la MST », « la relation de la famille à l’aide » et « construire une relation thérapeutique » semblaient déterminants pour poser les fondations de l’engagement au moment de l’entrée dans le service et du début du traitement. Sur cette base, et une fois le traitement engagé, la conceptualisation de « la structure et du fonctionnement de la famille », de « l’identité et de l’acculturation » et du « contexte familial privé de pouvoir » est apparue comme une considération importante. Ces facteurs constituaient le contenu et les défis du travail mené par la personne thérapeute agissant comme « relais culturel », et le processus de changement s’enclenchait, pour autant que l’engagement soit actif. Les processus réciproques figurant au centre comprenaient la conceptualisation du contexte familial privé de pouvoir, qui sous-tendait les tentatives de « renforcer le pouvoir d’agir » du système familial. Pour les familles non anglophones, les considérations de pouvoir et de langue liées au « travail avec des interprètes » étaient nécessaires pour déterminer les progrès. Les données montrent que la relation de la famille à l’aide et la relation thérapeutique servaient de toile de fond à un engagement et à un changement effectifs.

On relève des similitudes avec les théorisations ancrées qui modélisent le point de vue sur la MST de jeunes de deuxième génération (Bunting et al. 2021) et de figures parentales racisées (Fox et al. 2017) : en particulier, le sentiment des familles d’être comprises culturellement par une personne thérapeute respectueuse, la présence d’une personne thérapeute servant de « relais culturel » qui resitue le comportement de la personne jeune dans la culture dominante, et le soutien à la personne jeune pour qu’elle développe une identité culturelle qui lui soit propre. Seuls les éléments qui prolongent les recherches antérieures sont présentés en détail ici.

3.1 Accès

Les personnes participantes reconnaissaient que les familles racisées étaient sous-représentées dans les services MST du Royaume-Uni (« les orientations n’arrivent pas, pour commencer », part. 21, groupe 7), et que cela tenait peut-être à « la manière dont les services sociaux perçoivent les familles… ils ne les voient pas comme correspondant [au dispositif] » (part. 14, groupe 5). Construire des relations et des liens au sein de la communauté locale permettait de surmonter la difficulté d’accès et conduisait à une hausse des orientations.

3.2 La relation de la famille à l’aide

Le racisme systémique semblait peser sur les familles racisées tout au long de leur expérience de la MST, au point que des familles étaient qualifiées d’« hostiles aux professionnels » (part. 17, groupe 6). Les personnes participantes décrivaient des familles qui se sentaient « laissées tomber par le système » (part. 11, groupe 4) et une hostilité ancienne envers la police et les services sociaux. Ce manque de confiance était jugé déterminant dans la réticence des familles racisées à partager des informations et à s’engager pleinement dans le processus :

Je me souviens, quand on faisait un génogramme et qu’on explorait les membres de la famille, c’était du genre : « Mais pourquoi vous avez besoin de savoir ça sur ce membre de la famille, pourquoi vous avez besoin de savoir pour la tante et l’oncle… et où ils habitent, ce genre de choses ». Ils le vivent comme assez intrusif […] pourquoi vous avez besoin de savoir x, y et z. (part. 2, groupe 1)

L’origine ethnique de la personne thérapeute faisait aussi l’objet de réflexions à propos de l’engagement : « Elle en veut pas mal à sa mère de travailler avec des Blancs… elle voit les personnes blanches comme une partie du système… c’est le corps enseignant… ce sont les services sociaux, et c’est la police […] “genre, pourquoi tu fais venir ces Blancs chez nous ?” » (part. 16, groupe 6).

On avait le sentiment que, dans les communautés, les attitudes face à la demande d’aide étaient façonnées par des valeurs culturelles d’intimité qui heurtaient l’approche de la MST ; pour certaines personnes participantes, les visites à domicile étaient stigmatisantes et la MST intrusive.

3.3 Construire une alliance thérapeutique

L’accent mis sur l’engagement en MST (« faire tout ce qu’il faut ») conduisait naturellement à prendre en compte la culture et l’importance d’être à l’écoute d’un manque de confiance envers le système et d’y répondre : « … il nous a fallu douze bonnes semaines pour franchir la porte… et je pense que grâce à la détermination de la personne thérapeute et à sa vraie prise en compte du parcours de la famille […] d’autres services auraient abandonné » (part. 22, groupe 7).

Les thérapeutes estimaient qu’une proximité ethnique avec les familles favorisait un meilleur lien, grâce à une compréhension et à un respect mutuels. Beaucoup reconnaissaient que des familles pensaient que des thérapeutes d’une autre origine ne pouvaient pas comprendre leur expérience. À l’inverse, on reconnaissait que la différence pouvait favoriser une approche curieuse, « sans savoir présupposé » (part. 16, groupe 6), limiter les jugements fondés sur des normes culturelles et éviter de s’aligner sur la personne jeune ou sur les parents. À propos des familles métissées, une personne thérapeute issue d’une minorité ethnique observait : « J’ai vraiment senti que ça changeait la dynamique de la relation quand la mère [blanche] était là. Qu’elle ait pensé… que c’était une menace ou qu’elle se soit sentie jugée parce qu’elle se sentait exclue, d’une certaine façon, de cet aspect de sa famille, surtout quand on parle de questions de culture » (part. 7, groupe 3).

3.4 Structure et fonctionnement de la famille

Les structures familiales traditionnelles (des pères chargés des décisions et des mères chargées de l’éducation des enfants, un style autoritaire, des attentes strictes envers l’enfant) mettaient à l’épreuve l’alignement des parents prévu par le modèle MST : « La mère a dit clairement “Je ne suis pas britannique”… et elle voulait faire passer le message “Je ne suis pas britannique et vous essayez de me faire, en quelque sorte, le dorloter”, donc il y avait un vrai grincement… » (part. 4, groupe 2).

Les personnes participantes constataient que les parents se référaient à leur propre éducation, ce qui créait un fossé générationnel et culturel, décrit comme « un miroir, d’une certaine façon, [de] ce à quoi la personne jeune est confrontée » (part. 13, groupe 4). Les parents semblaient vivre une menace pour leur identité culturelle :

La mère était vraiment en colère contre le système au Royaume-Uni […] et elle a dit : « Ma mère pouvait… », en faisant en gros allusion aux châtiments corporels… « mais moi je ne peux rien faire ici, je n’ai aucun pouvoir, je ne peux rien faire, je ne peux rien faire… le système va prendre le parti de l’enfant et c’est moi qui aurai des ennuis »… (part. 4, groupe 2)

Les personnes participantes disaient avoir du mal à tenir la ligne entre le respect de la culture et la mise en œuvre du changement : « On finit à couteaux tirés… c’est comme si on restait coincé, et eux, c’est “non, ce n’est pas comme ça que ça marche dans notre famille, on ne fera pas ça”… » (part. 8, groupe 3). Les thérapeutes gardaient aussi à l’esprit l’intimité, la honte et le secret comme obstacles à l’engagement, liés à la stigmatisation que représente le fait de travailler avec des services professionnels.

3.5 Acculturation et identité

Souvent en lien avec les comportements à l’origine de l’orientation, les personnes participantes constataient que les écarts d’acculturation entre parents et jeunes conduisaient à des conflits familiaux. Des comportements jugés culturellement inacceptables, comme la consommation d’alcool et de drogues, laissaient les parents honteux et pleins de ressentiment. À l’inverse, les jeunes semblaient en colère contre leurs parents, qui leur faisaient honte : « … si le parent ne parle pas anglais… en réunion… les jeunes restent assis là, l’air furieux contre leurs parents, ou… ils trouvent peut-être drôle que leurs parents n’aient pas l’air de comprendre les choses ou ne puissent pas communiquer avec les travailleurs sociaux ou les enseignants » (part. 1, groupe 1).

Les personnes participantes décrivaient aussi des jeunes « tiraillés » (part. 17, groupe 6), obligés de « négocier » (part. 3, groupe 2), une situation dans laquelle beaucoup de thérapeutes des minorités noires et asiatiques pouvaient se reconnaître. Certaines personnes se demandaient si les difficultés identitaires conduisaient des jeunes à rejoindre des gangs.

Dans certaines familles métissées, l’identité de la personne jeune était intimement liée au contexte familial, et l’origine ethnique de la personne thérapeute croisait cette dynamique :

[La] fille était métisse, mais elle vivait dans une famille entièrement blanche, et la question s’est posée autour des cheveux et des produits capillaires, parce que les enfants avaient des cheveux afro-caribéens… et c’était curieux, la dynamique avec la mère et les grands-parents vis-à-vis de moi, qui pensaient que je… savais mieux qu’eux, en quelque sorte, mais dans le mauvais sens. C’était : « Le type de cheveux ne devrait pas vraiment compter… pour nous ça ne compte pas, on ne voit pas ça comme un problème ». (part. 7, groupe 3)

3.6 Le contexte familial privé de pouvoir

Outre qu’il façonnait la relation de la famille à l’aide, le racisme systémique touchait la personne jeune et entraînait un sentiment de désillusion, le changement paraissant vain : « quoi qu’ils fassent, ils sont perdants » (part. 15, groupe 5) ; « La police a ciblé ce gamin plus que n’importe quel autre gamin avec qui j’ai travaillé… On ne sait pas quel effet ça a eu sur ce jeune » (part. 3, groupe 2).

3.7 Le travail de médiation culturelle

Il était important d’animer des conversations sur les questions d’acculturation qui créaient des tensions dans la famille, en incluant la personne jeune dans les séances et en favorisant la compréhension entre des parents d’origines ethniques différentes :

[Le père] se considérait comme kurde, et il avait subi pas mal de racisme dans sa vie… et je pense que ce que la MST lui a apporté de mieux… c’est de pouvoir mieux parler de ces questions avec sa femme, qui était britannique blanche… et de la manière dont elles l’affectaient dans sa façon d’être parent. (part. 20, groupe 7)

Adopter une position neutre aux côtés de la famille aidait parfois à dépasser les différences de valeurs. Les thérapeutes s’appuyaient sur la recherche et sur des mesures de résultats pour montrer les progrès aux parents, et disaient travailler dans le cadre de la culture de la famille :

Il s’agissait de ne pas disqualifier son style éducatif et ces traditions, mais d’essayer de les adapter […] elle disait… « il ne me respecte pas, aucun respect »… il ne faisait pas tout de suite ce que sa mère lui demandait. Il y avait une petite dispute… ils s’accrochaient… et puis deux minutes plus tard il le faisait, et j’ai appelé ça le « respect différé » : « Vous voyez, il vous montre un respect différé », et elle comme lui se sont vraiment emparés de cette expression. (part. 10, groupe 4)

3.8 Renforcer le pouvoir d’agir des familles

Les personnes participantes renforçaient le pouvoir d’agir des familles en les aidant à se faire entendre et à communiquer efficacement, et en faisant le lien avec d’autres services si nécessaire : « comment fonctionne le système de protection sociale, comment fonctionnent les services au Royaume-Uni et quels services existaient… les aider à comprendre à quelle réunion on attendait qu’ils se rendent… ce qu’ils devaient faire pour s’y préparer » (part. 2, groupe 1). Mais le manque de confiance et la peur minaient la disposition des familles à recourir à la police : « La mère n’appelait pas la police quand l’enfant disparaissait… Elle me racontait toutes ces expériences, en disant : “Nous ne sommes pas anglais, ils ne feront rien pour nous” » (part. 19, groupe 6). La contestation des pratiques oppressives restait aussi de courte durée : « c’était incroyable de voir le chef d’établissement changer de point de vue quand j’étais là… mais dès que je n’étais plus là, tout revenait comme avant, alors, vous savez, quel pouvoir a-t-on dans cette situation ? » (part. 5).

3.9 Les écarts d’acculturation dans les minorités linguistiques

Certaines personnes participantes évoquaient un déséquilibre de pouvoir : les pères parlaient anglais, traduisaient et détenaient le pouvoir, tandis que les mères, qui assuraient l’éducation au quotidien, ne le parlaient pas. Les thérapeutes se retrouvaient, sans le vouloir, à s’aligner sur le parent anglophone et à s’appuyer sur lui, en excluant le parent non anglophone. Quand la langue faisait barrière, il était difficile d’associer au travail le parent qui s’occupait pourtant des enfants :

Faire venir quelqu’un pour traduire dans la journée pour travailler avec la mère, puis espérer que la mère transmettrait le message [au père], ça n’a pas vraiment marché… parce qu’il y avait aussi un gros déséquilibre de pouvoir […] donc même si on travaillait avec la mère et qu’on essayait de la toucher, on n’arrivait pas vraiment au but. (part. 8, groupe 3)

3.10 Travailler avec des interprètes

Les séances au domicile familial en présence d’un ou d’une interprète créaient des dynamiques peu aidantes, les familles se sentant jugées. Par exemple, « c’était un interprète homme… et la mère et la sœur aînée avaient l’impression qu’on les prenait de haut » (part. 5, groupe 2) et « les familles peuvent être assez anxieuses parce qu’elles connaissent peut-être l’interprète par leur communauté » (part. 9, groupe 4) mettent en lumière les enjeux de genre et de proximité communautaire dans la gestion de la honte. Par ailleurs, la réactivité de la MST (gestion de situations de crise, séances organisées à bref délai) faisait que les interprètes étaient souvent indisponibles. Des membres de la famille traduisaient, mais les personnes participantes restaient attentives aux conflits d’intérêts, et les préoccupations de protection de l’enfance étaient difficiles à aborder dans ce contexte. Les thérapeutes estimaient néanmoins que recourir à un membre de la famille pour interpréter, dans de bonnes conditions, était utile :

la fille traduisait […] Elle avait été élevée à la britannique, donc elle comprenait culturellement d’où nous parlions, mais elle sait aussi ce que dit sa culture et peut voir les choses de ce point de vue aussi… elle comprenait d’où parlaient ses parents (part. 7, groupe 3)

4. Discussion

Cette recherche visait à explorer le point de vue des équipes (thérapeutes et responsables de supervision) sur les facteurs liés à l’engagement et au changement des familles racisées en MST en Angleterre. À travers les dix codes théoriques, on relève des similitudes avec les théorisations ancrées qui modélisent le point de vue sur la MST de jeunes de deuxième génération (Bunting et al. 2021) et de figures parentales racisées (Fox et al. 2017), mais le regard des équipes a élargi cette compréhension.

4.1 Le contexte : inégalités structurelles et relation de la famille à l’aide

Les biais des personnes susceptibles d’orienter des familles vers la MST ont été repérés comme un obstacle possible à l’accès. Cela rejoint les disparités raciales dans le repérage des besoins de santé mentale des jeunes en conflit avec la loi et dans l’offre de soutien (Spinney et al. 2016) : les problèmes de santé mentale sont moins souvent reconnus chez la jeunesse noire (Dalton 2009), et les conduites délinquantes et criminelles des jeunes des minorités racisées sont jugées peu accessibles à l’intervention (Mansion et Chassin 2016). Le manque d’accès s’ajoute au désavantage que vivent déjà les jeunes des minorités racisées (et leurs figures parentales) et accroît le risque développemental (Baglivio et Epps 2016), ce qui entretient un cycle d’inégalités de santé.

La méfiance culturelle et le racisme systémique jouaient dans l’engagement des familles en MST et renforçaient leurs craintes, au point de les rendre peu disposées à faire appel à la police ou à partager des informations (par exemple da Silva Rebelo et al. 2018). Ces résultats rejoignent ceux de Bunting et al. (2021), qui ont repéré chez les jeunes un sentiment de marginalisation sociale, mais ils suggèrent ici que les effets du racisme systémique pourraient être plus immédiats et plus profonds en tant que considérations pour la MST. Comme chez Mulvey (2010), les personnes participantes soulignaient l’importance d’être à l’écoute d’un manque de confiance envers le système, et cherchaient à donner aux familles les moyens de s’orienter dans les institutions et de contester le racisme, en jouant au besoin un rôle de défense de leurs intérêts. Mais les résultats présentés ici mettent en lumière le rôle des thérapeutes MST, qui font « tout ce qu’il faut » pour comprendre, engager et soutenir les familles, et qui gardent à l’esprit la proximité ou la différence ethnique avec chaque famille pour soutenir la construction de la confiance et de l’engagement en MST. S’appuyer sur l’enseignement, la réflexion et la formation pour que les thérapeutes deviennent capables d’animer des conversations qui aident les familles à situer leurs expériences dans leur contexte social et historique pourrait être l’occasion de développer des pratiques antiracistes explicites en MST.

4.2 Différences culturelles de structure familiale, de hiérarchie, de fonctionnement et d’identité

Les différences de valeurs culturelles ont émergé fortement dans cette recherche, moins dans celles de Bunting et al. (2021) et de Fox et al. (2017), peut-être parce que leurs échantillons ne comprenaient que des personnes nées au Royaume-Uni ou y résidant depuis au moins dix ans, sans doute plus habituées à la culture individualiste britannique. Les personnes participantes évoquaient la difficulté de concilier le respect de la culture familiale et la poussée vers le changement. On retrouve là un débat plus large entre relativisme culturel et absolutisme culturel : le droit d’être différent contre le droit à une protection égale contre le préjudice. Sawrikar et Katz (2014) soutiennent que, pour naviguer efficacement entre ces deux pôles, il faut former le personnel aux risques attachés à chacun. Pencher trop vers l’absolutisme culturel, c’est être « aveugle à la couleur » et risquer d’humilier les familles en voyant des problèmes là où la différence culturelle suffit à expliquer les choses (par exemple, percevoir une discipline plus stricte comme de la maltraitance). À l’inverse, le relativisme culturel risque de conduire à ne pas intervenir et à perpétuer un préjudice, les problèmes étant mis sur le compte de la différence culturelle. La fragilité de ces jugements apparaît quand on considère le contexte existant : beaucoup de familles se sentent déjà blâmées du fait de leur contact avec la protection de l’enfance (Cunningham et Henggeler 1999), tandis que d’autres peuvent chercher à protéger leur héritage et leur identité culturelle contre les attaques d’un pays d’accueil hostile (McGoldrick et Hardy 2008).

Comme chez Fox et al. (2017) et Bunting et al. (2021), le rôle de « relais culturel » de la personne thérapeute était important et, ici, jugé propre à atténuer le sentiment de culpabilisation. Sans se limiter à la tâche de resituer le comportement d’un enfant dans la culture britannique, cette étude a souligné l’importance de travailler dans le cadre de la culture de la famille et d’être en cohérence avec les structures d’autorité et les rôles existants.

4.3 Le pouvoir de la langue : dynamiques familiales et difficultés d’interprétariat

Le recours aux interprètes posait des difficultés, dont la perte de communication et les inexactitudes (par exemple Bauer et Alegría 2010), mais aussi d’éventuels obstacles à l’engagement quand les familles percevaient un jugement venu de leur propre culture. Certaines personnes thérapeutes indiquaient que recourir à des membres de la famille (autres que les parents) pour interpréter pouvait aider à faire le lien entre des cultures et des générations différentes, ce qui rejoint une recherche n’ayant trouvé aucune différence de résultats entre interprète professionnel et interprète familial en MST (van der Rijken et al. 2016). Des inquiétudes ont néanmoins été exprimées quant à l’éthique et aux risques du recours à des jeunes pour interpréter, et l’on sait que les jeunes qui interprètent pour leur famille ressentent le lourd poids d’avoir à l’aider à s’adapter et à fonctionner dans la communauté d’accueil (Morales et al. 2012).

En outre, les écarts de maîtrise de l’anglais au sein de la famille, les pères le parlant souvent plus couramment que les mères, étaient perçus comme accentuant la discorde systémique et des aspects peu aidants de la hiérarchie, et comme nuisant au style de coparentalité. On s’inquiète particulièrement de l’influence de thérapeutes monolingues qui ancrent des différences de pouvoir au sein de familles plurilingues, rendant difficile la participation de tous les membres (Ali 2004). Softas-Nall et al. (2015) estiment qu’il est essentiel que les thérapeutes monolingues recourent de façon régulière à des interprètes et discutent du rôle et de la fonction de la langue et du plurilinguisme dans la famille, y compris de leurs effets sur la thérapie. Des thérapeutes bilingues ou de double culture pourraient atténuer certaines de ces difficultés, mais c’est difficilement réalisable dans de petites équipes MST et dans des zones où vivent des personnes de nombreuses origines et cultures (comme le reflète l’échantillon de cette recherche).

4.4 Limites et recherches futures

Les équipes de MST se sont portées volontaires pour participer et ont pu chercher à éviter un jugement négatif sur leur travail ou leurs compétences. S’il importe de considérer l’influence de la blanchité (l’avantage structurel et l’intériorisation de la culture blanche comme norme) dans la réduction au silence des personnes participantes racisées, l’étude a pu réunir six groupes de discussion diversifiés sur le plan ethnique, ce qui a sans doute réduit les écarts de pouvoir fondés sur la race.

Une autre limite tient à l’hypothèse selon laquelle les personnes racisées formeraient un groupe homogène. La variété culturelle et ethnique est immense en Angleterre et dans les régions étudiées ; les différentes cultures sont soumises à des structures de pouvoir sociales et politiques différentes, qui dictent sans doute des réponses tout aussi variées à la MST. Cette étude adhère toutefois à l’idée que les minorités ethniques des sociétés occidentales partagent une identité sociale et politique (Bhui et al. 2007), nécessaire pour travailler à l’objectif commun de réduire les inégalités en santé mentale.

D’autres études quantitatives sont nécessaires pour établir les taux d’accès et d’abandon des familles racisées en MST. Pour améliorer encore la pratique, des recherches qualitatives seraient utiles pour explorer comment les familles non anglophones s’engagent dans la MST, et comment la compétence culturelle est travaillée dans la relation entre thérapeute et supervision.

4.5 Implications pour la formation et la mise en œuvre

Le modèle issu de cette recherche devrait éclairer la mise en œuvre et la pratique aux différentes étapes du parcours de la famille en MST. Concernant les difficultés d’accès à la MST et la relation de la famille à l’aide, le partenariat MST UK&I Network peut travailler avec ses partenaires de mise en œuvre pour lever les obstacles à l’orientation des familles racisées. Le partenariat du réseau a depuis élaboré une formation spécifique, destinée à toutes les équipes, sur le travail avec des familles d’horizons culturels divers. Cette formation reprend les thèmes qui ont émergé autour de l’engagement et du changement. Toutes les équipes sont tenues de la suivre. Un groupe de travail Égalité et diversité a aussi été mis en place ; il réunit des membres du partenariat du réseau MST et des partenaires de mise en œuvre, d’origines ethniques variées. Ce groupe vise à traiter les thèmes soulevés par cette recherche et à y répondre avec un plan d’action clair.

5. Conclusion

En recourant à des groupes de discussion pour explorer l’expérience des équipes de MST qui travaillent avec des familles racisées, cette étude a produit des résultats qui soulignent le rôle central du pouvoir, de la différence culturelle et de la langue dans l’engagement et le changement. Beaucoup de ces résultats s’appuient sur des interventions et des pratiques de MST individualisées selon les besoins de chaque famille, le modèle étant attentif à l’engagement de groupes marginalisés aux besoins complexes. Cette étude inscrit dans le modèle MST des détails culturels et des indications précises sur la manière de travailler avec les minorités ethniques. Documenter les considérations culturelles représente un juste milieu entre relativisme culturel et absolutisme culturel : la diversité sociale et culturelle est valorisée, en même temps que les bénéfices de pratiques universelles destinées à protéger le bien-être des familles.

Complexe Systémique : à retenir

L’étude a l’intérêt de déplacer la question de l’efficacité vers celle de l’engagement : avant de savoir si la MST marche pour les familles racisées, il faut savoir si elles y entrent, et à quelles conditions elles y restent. Les équipes décrivent une méfiance qui n’a rien d’une résistance individuelle : elle hérite de rencontres manquées avec la police, l’école et les services sociaux, au point que le génogramme lui-même peut être vécu comme un interrogatoire. D’où une lecture résolument systémique, qui fait entrer le contexte institutionnel dans le problème présenté. Deux points intéressent directement la clinique. La langue redistribue le pouvoir dans la famille : en s’appuyant sur le parent anglophone, souvent le père, on marginalise sans le vouloir le parent qui assure l’éducation au quotidien, souvent la mère. Et la tension entre respect de la culture et protection de l’enfant ne se tranche pas une fois pour toutes : elle se travaille au cas par cas, dans le cadre de la famille. Limites : ce sont les équipes qui parlent, pas les familles, et elles se sont portées volontaires. À lire avec l’article sur les compétences multiculturelles des thérapeutes de couleur, et avec l’article sur l’intersectionnalité en thérapie familiale.

Notes de l’original

Remerciements. L’équipe de recherche remercie les personnes participantes, ainsi que Georgia Merchant pour sa relecture des versions préliminaires.

Liens d’intérêts. L’une des personnes qui signent cet article exerce aussi une fonction de consultation MST et travaille étroitement avec certaines des équipes sollicitées pour la recherche. Les entretiens ont été anonymisés avant que cette personne n’en prenne connaissance.

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Traduction non officielle en français de L’expérience des équipes de thérapie multisystémique auprès de familles racisées en Angleterre, par Nadia Khan, Simone Fox et Emily Glorney, Journal of Family Therapy, vol. 47, no 3 (2025), doi : 10.1111/1467-6427.70000, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Practitioner Experiences of Working With Racially Marginalised Families in England Using Multisystemic Therapy », publié dans Journal of Family Therapy (2025) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

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Comment citer cet article

Khan, N., Fox, S., et Glorney, E. (2025). L’expérience des équipes de thérapie multisystémique auprès de familles racisées en Angleterre (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/l-experience-des-equipes-de-therapie-multisystemique-aupres-de-familles-racisees (Œuvre originale publiée en 2025 dans Journal of Family Therapy, 47(3), e70000 (2025) ; republiée en 2025 par Journal of Family Therapy, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/1467-6427.70000)

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