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Family Relations · Famille
Quand un bébé de 4 mois et son père partagent peu d’affects positifs, la famille entière se coordonne moins bien un an plus tard. À partir de 120 familles finlandaises filmées en dyade puis dans le jeu trilogique de Lausanne, l’équipe de Johanna Lindstedt dégage quatre profils d’interaction parent-enfant et montre que la dyade père-enfant pèse davantage que la dyade mère-enfant sur la coordination familiale.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Profils latents de l’interaction dyadique parent-enfant et liens avec l’interaction familiale triadique dans la petite enfance, par Johanna Lindstedt, Sari Ahlqvist-Björkroth, Niina Junttila et Riikka Korja, publié dans Family Relations (Wiley) (2024), doi : 10.1111/fare.13041, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Les deux tableaux sont présentés sous forme de listes ; les deux figures sont reprises dans leur version originale en anglais, avec des légendes traduites ; le matériel supplémentaire en ligne n’est pas repris. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Une interaction parent-enfant qui fonctionne bien contribue à une interaction familiale triadique de meilleure qualité.
Johanna Lindstedt, Sari Ahlqvist-Björkroth, Niina Junttila et Riikka Korja
Résumé
Objectif. Cette étude longitudinale a examiné des profils latents d’interaction parent-enfant et leurs liens avec l’interaction familiale triadique.
Contexte. Le développement de l’enfant est fortement influencé par les premières relations familiales. La théorie des systèmes familiaux met l’accent sur les liens réciproques entre les sous-systèmes familiaux, comme les relations parent-enfant et parent-parent, ainsi que sur la famille comme un tout. Peu d’études ont pourtant examiné la relation entre chaque dyade parent-enfant et l’interaction familiale triadique.
Méthode. Pères et mères ont été filmés séparément en interaction avec leur enfant (n = 120) à 4 et à 18 mois, et évalués à l’aide de l’évaluation relationnelle précoce parent-enfant (Parent–Child Early Relational Assessment, PCERA). L’interaction familiale triadique a été évaluée à 18 mois au moyen de l’échelle d’évaluation de l’alliance familiale (Family Alliance Assessment Scale), dans le dispositif du jeu trilogique de Lausanne (Lausanne Trilogue Play).
Résultats. Quatre profils latents d’interaction parent-enfant ont été identifiés. Une interaction dyadique caractérisée par la réciprocité, l’affect positif et une faible négativité était associée à une meilleure coordination familiale. En revanche, une interaction caractérisée par un manque de réciprocité, de la négativité et une tension dyadique était liée à une interaction familiale triadique moins coordonnée.
Conclusions. Une interaction parent-enfant qui fonctionne bien contribue à une interaction familiale triadique de meilleure qualité. À l’inverse, les difficultés de l’interaction père-enfant précoce, dont la distance émotionnelle, le manque d’engagement paternel positif et un engagement mutuel limité, sont liées à une interaction familiale triadique de moindre qualité.
Implications. Cette étude souligne l’importance de soutenir les relations parent-enfant précoces pour favoriser une interaction familiale triadique qui fonctionne bien et qui soit coordonnée, et d’inclure les pères dans les interventions qui visent à améliorer les dynamiques familiales.
L’interaction familiale constitue un contexte fondamental du développement précoce de l’enfant. Les parents jouent un rôle crucial en tant que partenaires d’interaction de l’enfant (Bretherton, 2010), et chaque relation parent-enfant présente des schémas interactionnels propres et distincts (Bowlby, 1982 ; Grossmann et al., 2002 ; Kochanska et Kim, 2013). Au fil des interactions quotidiennes dans les familles biparentales, les enfants sont exposés à des situations triadiques, en plus des interactions dyadiques parent-enfant. Selon la perspective des systèmes familiaux, chaque personne de la famille est membre de divers sous-systèmes familiaux, comme les sous-systèmes père-enfant, mère-enfant, conjugal et coparental (Cox et Paley, 1997, 2003 ; Minuchin, 1985). Ces sous-systèmes interactionnels sont liés entre eux et s’influencent mutuellement (Cox et Paley, 1997 ; McHale et Rasmussen, 1998).
Une abondante recherche familiale a porté sur les sous-systèmes conjugal et coparental et sur leurs liens avec d’autres systèmes familiaux. En ce qui concerne l’interaction familiale, il semble exister des liens réciproques. La satisfaction conjugale de la mère, mais non celle du père, pendant la grossesse et après l’accouchement est liée à une interaction familiale qui fonctionne bien (Korja et al., 2016). Une baisse de la qualité conjugale peut perturber la relation coparentale et, au-delà, l’interaction de la famille entière (Christopher et al., 2015). Nous en savons cependant beaucoup moins sur la façon dont d’autres sous-systèmes, comme les dyades parent-enfant, sont liés à l’interaction familiale triadique. Pour combler cette lacune, la présente étude examine comment la qualité des interactions père-enfant et mère-enfant contribue, pour chacune, à la qualité de l’interaction familiale triadique dans des familles hétérosexuelles biparentales.
Dans la présente étude, l’interaction familiale triadique est conceptualisée comme alliance familiale et coordination, selon le modèle de l’alliance familiale (Favez et al., 2017 ; Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999). L’interaction familiale triadique peut être examinée dans le dispositif du jeu trilogique de Lausanne (Lausanne Trilogue Play, LTP ; Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999), qui permet d’évaluer les ressources de la famille pour faire face efficacement et se coordonner pendant la réalisation d’une tâche commune (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999). Parvenir à une alliance familiale avec un haut niveau de coordination suppose de remplir quatre fonctions interactives hiérarchisées (Favez et al., 2017). Une interaction réussie exige que toutes les personnes participantes soient activement impliquées et disponibles, que les rôles soient définis et maintenus de façon appropriée, et que les membres de la famille partagent une attention conjointe et un affect positif. Plus ces fonctions sont remplies, plus le niveau de coordination est élevé, et par conséquent la qualité de l’alliance familiale (Frascarolo et al., 2004 ; Tissot et al., 2014). Les types d’alliance familiale peuvent être classés en alliances coopératives, conflictuelles ou désordonnées, qui correspondent à différents niveaux de coordination familiale (Favez et al., 2017). Dans les familles coopératives à forte cohésion, toute la famille participe et l’autonomie de chaque membre est respectée (Feldman, 2007). L’interaction dans les familles conflictuelles se caractérise par l’interférence et la compétition, tandis que dans les familles désordonnées, un membre de la famille est systématiquement exclu de l’interaction (Favez et al., 2017).
L’alliance familiale commence à se développer pendant la grossesse et fait preuve de stabilité au cours des premières années de vie de l’enfant (Favez, Frascarolo et Fivaz-Depeursinge, 2006 ; Tissot et al., 2015). En outre, la qualité de l’interaction familiale triadique a des conséquences sur le développement émotionnel et cognitif des enfants (Favez, Frascarolo, Carneiro et al., 2006 ; Feldman et Masalha, 2010 ; McHale et Rasmussen, 1998). Elle fournit donc un contexte relationnel stable dans lequel l’enfant apprend des compétences sociales, la régulation des émotions, et développe une compréhension des états internes (par exemple, Favez et al., 2012). Une alliance familiale coopérative a été associée à de meilleurs résultats chez l’enfant entre 18 mois et 5 ans en matière de compétences sociales, de théorie de l’esprit et de compréhension des états internes (Favez, Frascarolo, Carneiro et al., 2006, 2012). Les problèmes au sein de l’unité parentale semblent en revanche liés à des effets défavorables chez l’enfant (Jacobvitz et al., 2004 ; McHale, 1997), et les alliances familiales conflictuelles et désordonnées sont considérées comme problématiques (Carone, 2022). Comme l’alliance familiale semble se stabiliser très tôt (Favez, Frascarolo et Fivaz-Depeursinge, 2006 ; Tissot et al., 2015) et qu’elle compte pour le développement ultérieur de l’enfant (par exemple, Favez et al., 2012 ; Feldman et Masalha, 2010), il est crucial d’identifier ce qui précède une interaction familiale qui fonctionne bien.
L’interaction triadique père-mère-enfant a une constitution qui lui est propre et ses propres dynamiques, et le comportement des membres de la famille dans une triade peut ne pas refléter leur comportement dans la dyade (Bureau et al., 2021). Le comportement et l’expression des affects des parents semblent différer entre situations dyadiques et triadiques (Kwon et al., 2012), et la détresse conjugale peut accentuer cette tendance (Lauretti et McHale, 1997). Ainsi, la simple présence de l’autre parent influe sur le comportement de chaque membre de la dyade et sur la qualité de l’échange émotionnel (Clarke-Stewart, 1978). Par exemple, les parents se montrent plus sensibles en jouant avec leur enfant en présence de l’autre parent, surtout quand la coordination familiale est élevée (Udry-Jørgensen et al., 2016). De plus, dans les relations en détresse, la sensibilité des mères envers leur jeune enfant et l’implication des pères baissent davantage dans le contexte triadique que dans le contexte dyadique (Lauretti et McHale, 2009). Malgré ces liens observés, les études qui explorent la relation entre les sous-systèmes parent-enfant et l’interaction familiale triadique sont peu nombreuses.
Comme les études citées plus haut, la majorité des recherches apparentées se sont concentrées sur la sensibilité parentale et ses liens avec l’interaction familiale triadique. Il a été montré qu’une forte sensibilité maternelle et paternelle est liée à la cohésion familiale et à une alliance familiale coopérative, surtout pendant les premiers mois de vie de l’enfant (Feldman, 2007 ; Tissot et al., 2015). Peu d’études ont toutefois examiné comment d’autres aspects de la relation dyadique parent-enfant sont liés à l’interaction familiale triadique. L’une d’elles a montré que, dans les familles à forte cohésion, les interactions dyadiques parent-enfant sont plus réciproques et plus synchrones (Feldman, 2007). D’un autre côté, l’intrusivité parentale, qui désigne un comportement parental restrictif, dominant et directif dans l’interaction, était associée à un style familial rigide, marqué par la compétition et l’interruption (Feldman, 2007). Dans ces familles, les nourrissons manifestaient aussi une émotionnalité négative plus forte pendant l’interaction dyadique (Feldman, 2007). Une autre étude, de conception longitudinale, a montré que les pères qui avaient des interactions dyadiques de meilleure qualité (c’est-à-dire mutualité, communication fluide et atmosphère émotionnellement positive) avec leur enfant de 18 mois avaient des interactions de meilleure qualité avec leur conjointe dans la situation d’interaction triadique quand l’enfant avait 6 ans (Bernier et al., 2023). Ces résultats rejoignent la perspective des systèmes familiaux et suggèrent que les sous-systèmes dyadiques influent sur les processus familiaux d’ordre supérieur. En résumé, la littérature existante s’est surtout intéressée à divers aspects de l’interaction familiale (par exemple, coparentalité, cohésion familiale, alliance familiale), à la relation entre parents qui n’implique pas l’enfant, et aux relations parent-enfant (par exemple, attachement enfant-parent, sensibilité parentale). Pour mieux comprendre l’environnement social précoce de l’enfant, il faudrait étendre l’examen à l’interaction entre les relations familiales triadiques et les relations dyadiques. La contribution active de chaque membre de la famille devrait être intégrée à l’évaluation quand on examine les relations familiales au niveau dyadique ou triadique.
À l’instar des relations familiales triadiques, l’interaction dyadique parent-enfant est un processus complexe et dynamique qui fait intervenir le comportement parental, le comportement de l’enfant et la coordination dyadique (Beebe et al., 2010 ; Tronick, 2007), et toutes ces dimensions devraient être prises en compte simultanément. Il est en outre essentiel de reconnaître que les enfants sont capables de s’engager dans une interaction dyadique et triadique dès le tout début de leur vie (Fivaz-Depeursinge et al., 2005 ; McHale et al., 2008 ; Rochat et al., 2002). La recherche devrait donc considérer l’enfant comme un partenaire d’interaction à part entière, plutôt que de se concentrer uniquement sur les comportements parentaux, puisque l’enfant et les parents s’influencent fortement les uns les autres. La présente étude va au-delà de l’évaluation de la sensibilité parentale dans les soins et adopte une perspective plus approfondie pour évaluer la qualité de la relation parent-enfant. En recourant à une stratégie d’analyse centrée sur les personnes (l’analyse de profils latents), l’étude examine simultanément différentes dimensions de l’interaction dyadique parent-enfant. Surtout, le comportement interactif de l’enfant est pris en compte dans l’évaluation des interactions dyadiques comme triadiques, ce qui constitue une nette avancée dans la conception de l’étude. En recourant à des mesures observationnelles et à une approche par les systèmes familiaux, la présente étude répond aux défis du champ de la recherche familiale et offre une compréhension plus nuancée de la parentalité et des relations familiales.
La présente étude examine la relation entre l’interaction dyadique parent-enfant et l’interaction familiale triadique pendant la petite enfance. Notre premier objectif est d’identifier, au moyen d’une analyse de profils latents, des sous-groupes de dyades parent-enfant aux profils d’interaction similaires. Nous examinons l’interaction dyadique parent-enfant à deux moments : quand l’enfant a 4 mois, puis 18 mois. Notre second objectif est d’examiner si et comment ces schémas d’interaction dyadique contribuent, chacun de son côté, à la qualité de l’interaction familiale triadique quand l’enfant a 18 mois. À notre connaissance, cette approche par l’analyse de profils latents n’a encore jamais été utilisée pour explorer la relation entre interaction dyadique parent-enfant et interaction familiale triadique. Les approches traditionnelles centrées sur les variables se concentrent généralement sur des dimensions isolées de l’interaction parent-enfant, rarement examinées ensemble. Il nous manque donc une compréhension de la manière dont ces qualités se combinent de façon singulière dans différents groupes de dyades parent-enfant. Une approche exploratoire, l’analyse de profils latents, permet d’obtenir des informations plus nuancées qui complètent les résultats fondés sur des approches plus traditionnelles.
La présente étude fait partie d’une étude de cohorte longitudinale pluridisciplinaire, Étapes vers le développement sain et le bien-être des enfants (Steps to the Healthy Development and Well-being of Children, l’étude STEPS ; Lagström et al., 2013). La procédure de l’étude a été approuvée par le ministère des Affaires sociales et de la Santé et par le comité d’éthique du district hospitalier du Sud-Ouest de la Finlande le 27 février 2007. Sur l’ensemble de la population de la cohorte (N = 9 811), soit toutes les familles attendant un enfant entre 2007 et 2009 dans le district de santé du Sud-Ouest de la Finlande, 1 387 mères et 1 325 pères ont participé à l’étude de suivi initiale. Les parents ont donné leur consentement écrit après leur première consultation en maternité et ont rempli plusieurs questionnaires sur les caractéristiques de la famille et le bien-être psychologique. Parmi eux figurait la satisfaction conjugale autodéclarée, mesurée par l’échelle révisée d’ajustement dyadique (Revised Dyadic Adjustment Scale, RDAS ; Busby et al., 1995). Sur la base des scores RDAS individuels des futurs parents à 20 semaines de grossesse, 435 couples ont été invités à participer à la sous-étude consacrée aux relations familiales. Les couples ont été répartis en deux groupes selon la satisfaction conjugale déclarée. Le premier groupe comprenait les couples dont l’un des parents, ou les deux, obtenait un score de 36 ou plus à la RDAS, signe de détresse dans la relation. L’autre groupe se composait des couples dont les deux membres obtenaient un score inférieur à 36, signe d’absence de détresse dans la relation conjugale. Le seuil reposait sur la distribution des données existantes de l’ensemble de la cohorte et correspondait au seuil proposé par Crane et al. (2000). Au final, 153 familles ont accepté de participer (72 couples en détresse et 81 couples sans détresse). Une analyse de l’attrition comparant les familles participantes et non participantes n’a révélé aucune différence significative, si ce n’est que les familles non participantes avaient plus souvent un niveau d’études plus faible et vivaient plus souvent en union non maritale (Korja et al., 2016).
Les familles (n = 153) ont été recontactées après la naissance de l’enfant, et l’interaction dyadique parent-enfant a été filmée lors de visites à domicile quand l’enfant avait 4 mois (n = 134 dyades père-enfant ; n = 125 dyades mère-enfant). Ensuite, quand l’enfant avait 18 mois, les familles se sont rendues dans un laboratoire de recherche, où l’interaction dyadique a de nouveau été filmée (n = 104 dyades père-enfant ; n = 121 dyades mère-enfant), et les familles ont aussi participé ensemble à une situation d’interaction triadique (n = 120).
Dans les situations dyadiques, pères et enfants interagissaient pendant une tâche structurée comprenant un change de couche et une courte séance de jeu (à 4 mois), puis un jeu et un apprentissage avec un matériel spécifique (à 18 mois). Mères et enfants interagissaient pendant une situation de repas aux deux moments. Les deux dyades parent-enfant étaient filmées au cours de la même visite de recherche, et l’ordre des situations d’interaction suivait la préférence de la famille. Des tâches différentes pour les parents, ainsi que l’ordre des situations d’interaction fixé par la famille, ont été choisis pour soutenir l’intérêt de l’enfant et sa motivation à interagir. Les triades père-mère-enfant ont en outre été filmées en interaction dans le dispositif semi-structuré du jeu trilogique de Lausanne (LTP ; Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999).
Une analyse de l’attrition menée entre les familles qui ont participé au LTP (n = 120) et celles qui n’y ont pas participé (n = 33) a montré que, dans les familles non participantes, la satisfaction conjugale prénatale des pères était plus faible (U = 858,00, p = 0,009), et les mères étaient moins souvent primipares, χ2(1) = 4,22, p = 0,04. Quand la satisfaction conjugale prénatale du père était plus faible, les pères (U = 1 380,50, p = 0,034) et les mères (U = 671,50, p = 0,023) étaient moins susceptibles de participer aux deux évaluations dyadiques. D’autres caractéristiques familiales, comme le statut socio-économique, la situation conjugale, la situation d’emploi des parents, le revenu familial ou le sexe de l’enfant, n’étaient pas associées de façon statistiquement significative à la participation des parents aux situations d’interaction dyadique ou triadique. Dans une étude antérieure portant sur le même échantillon, aucune différence n’a été constatée entre couples en détresse et couples sans détresse quant à l’alliance familiale et à la coordination familiale (Korja et al., 2016). Les couples ont donc été traités comme un seul groupe d’étude, mais la satisfaction conjugale a été examinée en lien avec les autres variables de l’étude. Les caractéristiques descriptives des enfants et des familles de la présente étude figurent au tableau 1.
Tableau 1 — Caractéristiques des enfants et des familles (n = 143)
Note. Le taux de change est de 1,08 dollar américain pour un euro (€). a Score total à l’échelle révisée d’ajustement dyadique (RDAS) à 20 semaines de grossesse. b « Qualifié » désigne les cadres, mais aussi les professions intermédiaires, par exemple le personnel infirmier ; les emplois non qualifiés désignent les emplois ouvriers et de services. c Élevé : plus de 4 000 € de revenu net total par mois ; intermédiaire : de 2 000 à 4 000 € par mois ; faible : moins de 2 000 € par mois.
Nous avons utilisé l’évaluation relationnelle précoce parent-enfant (PCERA ; Clark, 1985) pour explorer les forces et les points d’inquiétude de l’interaction parent-enfant. L’évaluation portait sur une vidéo de 5 minutes et comprenait 65 items (29 pour le parent, 28 pour l’enfant et huit pour la dyade) cotés sur une échelle de Likert en 5 points. Ces items décrivent des domaines d’inquiétude (scores 1 et 2), des domaines de légère inquiétude (score 3) et des domaines de force (scores 4 et 5). La cotation a été faite par séries de 10 items à la fois, en tenant compte, pour chaque item, de facteurs comme la fréquence, la durée et l’intensité des comportements (Clark, 1985). Les données ont été cotées indépendamment pour les mères et pour les pères par deux personnes expérimentées dans la cotation, qui ignoraient toute information contextuelle. En outre, 20 % des enregistrements de chaque moment ont fait l’objet d’une double cotation. Pour maintenir l’accord interjuges, des séances de contrôle de la dérive ont eu lieu tout au long du processus de cotation. Les calculs de fidélité reposaient sur les différences catégorielles entre les deux cotations et correspondent à un pourcentage d’accord. À l’évaluation de 4 mois, l’accord interjuges était de 79 % pour les pères et de 80 % pour les mères, et à l’évaluation de 18 mois, de 85 % pour les pères et de 80 % pour les mères.
Pour les analyses, nous avons conservé l’échelle originale en 5 points et regroupé les items en six sous-échelles, conformément au manuel de la PCERA (Clark, 1985). Les sous-échelles comprenaient deux échelles parentales (engagement affectif positif, sensibilité et réactivité du parent ; affect et comportement négatifs du parent), deux échelles pour l’enfant (affect positif, compétences communicatives et sociales de l’enfant ; dysrégulation et irritabilité de l’enfant) et deux échelles dyadiques (mutualité et réciprocité dyadiques ; tension dyadique). Les calculs de cohérence interne, les items des échelles et les statistiques descriptives figurent au tableau S1 (voir le matériel supplémentaire). Des scores plus élevés indiquent une interaction de qualité plus favorable. Pour certaines échelles, des scores élevés signalent l’absence d’affect ou de comportement négatif.
L’interaction familiale triadique a été évaluée dans le dispositif du LTP (Fivaz-Depeursinge et Corboz-Warnery, 1999), qui évalue dans quelle mesure les membres de la famille coordonnent leurs interactions et fonctionnent en équipe. Dans le LTP, les parents et l’enfant sont placés en triangle, et leur interaction est enregistrée par deux caméras synchronisées. La consigne donnée à la famille est de jouer spontanément, avec un choix de jouets à disposition. Le LTP comporte quatre phases distinctes qui suivent les configurations de l’interaction familiale triadique au quotidien. D’abord, l’un des parents interagit et joue avec l’enfant pendant que l’autre observe. Puis les parents échangent leurs rôles, avant une phase où les trois membres de la famille participent à un jeu commun. Dans la dernière phase, les parents se parlent pendant que l’enfant occupe une position de tiers. En moyenne, la procédure du LTP dure environ 12 minutes. L’ordre du parent qui commence a été équilibré au cours de la collecte des données.
La qualité de l’interaction familiale triadique pendant le LTP a été cotée à l’aide de l’échelle d’évaluation de l’alliance familiale (Family Alliance Assessment Scale ; Favez et al., 2011), qui comprend l’évaluation de l’alliance familiale et de la coordination familiale. D’abord, la coordination familiale a été évaluée selon cinq dimensions organisées de façon hiérarchique : a) la participation, b) l’organisation, c) la focalisation, d) le partage affectif et e) la synchronisation. Ces dimensions comprenaient au total 11 items, chacun coté sur une échelle qualitative en 3 points (0 = inapproprié, 1 = moyen, 2 = approprié). Un score global (appelé « familyscore »), allant de 0 à 22, a été calculé ; plus il est élevé, plus la coordination familiale est positive. Cette analyse décrit les aspects qualitatifs de la coordination familiale et guide ensuite la catégorisation de l’alliance. Ensuite, les familles ont été classées en trois catégories d’alliance selon différents modes de coordination : alliance coopérative, conflictuelle ou désordonnée. Dans une alliance coopérative, les membres de la famille parviennent à coordonner efficacement leur interaction et à fonctionner en équipe. Le rôle de chaque membre est reconnu et valorisé par les autres. Une alliance conflictuelle se caractérise par la compétition et par un conflit sous-jacent ou ouvert. Les parents ne parviennent pas à partager les rôles, à négocier les activités ni à coopérer. Dans les familles désordonnées, un membre de la famille est systématiquement exclu de l’interaction, par exemple par une absence émotionnelle ou parce que la dyade ne laisse pas de place au troisième membre.
La cotation a été assurée par deux membres de l’équipe de recherche ayant reçu une formation à l’outil, qui ignoraient toute information relative aux familles participantes. La personne chargée de la cotation principale a analysé toutes les vidéos, dont 20 % ont fait l’objet d’une double cotation. L’accord interjuges était de 0,96 (coefficient de corrélation intraclasse), avec un intervalle de confiance à 95 % de 0,89 à 0,98, pour la coordination familiale, et de 0,83 (kappa pondéré) pour l’alliance familiale.
Les analyses ont été réalisées avec les logiciels Mplus (version 8 ; Muthén et Muthén, 2017) et IBM SPSS Statistics (version 25.0). D’abord, les caractéristiques descriptives de l’échantillon ont été examinées. Nous avons ensuite mené plusieurs analyses de profils latents (APL) pour identifier des sous-groupes de dyades parent-enfant aux schémas d’interaction distincts selon les dimensions parentale, enfantine et dyadique de l’interaction. L’APL est une approche statistique avancée centrée sur les personnes, qui s’intéresse aux similitudes et aux différences entre individus plutôt qu’aux relations entre variables (Mathew et Doorenbos, 2022). L’APL divise une population hétérogène en sous-groupes, au sein desquels les individus se ressemblent tout en différant de ceux des autres sous-groupes. L’appartenance à un sous-groupe (un profil) est inférée à partir des données obtenues sur un ensemble d’items mesurés (Wang et Bodner, 2007). Chaque sous-groupe présente un ensemble unique de caractéristiques qui le distinguent des autres (Muthén et Muthén, 2017). En supposant les données manquantes de façon aléatoire (MAR), les paramètres des modèles ont été estimés par maximum de vraisemblance à information complète, avec des erreurs types robustes aux distributions non normales (Muthén et Muthén, 2017).
En raison de la taille limitée de l’échantillon, nous avons construit des modèles séparés pour les dyades père-enfant et mère-enfant aux deux moments de l’étude. Le choix de la solution optimale de l’APL a reposé sur a) la valeur de la log-vraisemblance (log L ; des valeurs plus élevées indiquent un meilleur ajustement) ; b) l’ajustement du modèle, c’est-à-dire le critère d’information d’Akaike (AIC) et le critère d’information bayésien (BIC ; Akaike, 1987 ; des valeurs d’AIC et de BIC plus faibles indiquent un meilleur ajustement) ; c) la distinction entre profils (valeurs d’entropie et probabilités a posteriori moyennes d’appartenance aux classes latentes, qui devraient dépasser 0,80 ; Wang et Bodner, 2007) ; d) les proportions des classes latentes ; et e) la justification théorique et l’interprétabilité des profils latents. Cette approche statistique décrit les schémas d’interaction dyadique à partir des données et est de nature exploratoire.
Les comparaisons entre groupes latents sur l’alliance familiale, la coordination familiale et les variables de contexte (sexe de l’enfant, parité, satisfaction conjugale, statut socio-économique et revenu de la famille) ont été menées avec la fonction auxiliaire de Mplus et la méthode BCH/du3step (Asparouhov et Muthén, 2014). La fonction auxiliaire permet d’examiner les différences entre groupes latents sans modifier la solution finale en groupes latents. La comparaison des groupes reposait sur un test du khi carré de Wald pour la significativité statistique, avec correction de Bonferroni pour les tests multiples.
Les principales statistiques descriptives des variables de l’étude figurent au tableau S2, et les corrélations entre variables au tableau S3 (voir le matériel supplémentaire). L’asymétrie et l’aplatissement des sous-échelles de la PCERA se situaient dans des limites acceptables (Curran et al., 1996), sauf pour la dysrégulation et l’irritabilité de l’enfant aux deux évaluations de l’interaction père-enfant. Dans l’échantillon, 49,2 % (n = 59) des alliances familiales ont été classées comme coopératives, 34,2 % (n = 41) comme conflictuelles et 16,7 % (n = 20) comme désordonnées. Les variables de contexte (sexe de l’enfant, parité, situation conjugale, revenu familial) n’étaient pas liées à l’alliance familiale triadique ni à la coordination familiale. La coordination familiale était toutefois plus élevée dans les familles où le statut socio-économique de la mère (U = 949,50, p = 0,030) ou du père (U = 839,50, p = 0,019) était plus élevé.
Nous avons réalisé quatre APL pour examiner des schémas distincts d’interaction dyadique père-enfant et mère-enfant selon les sous-échelles parentales, enfantines et dyadiques de la PCERA, et retenu une solution à quatre classes dans chaque analyse. Le choix de la solution optimale a été guidé par les indices d’ajustement des modèles (tableau S4 du matériel supplémentaire). Les solutions retenues présentaient des valeurs d’entropie élevées, de 0,89 à 0,96, et des probabilités d’appartenance aux classes élevées (> 0,91). Les valeurs d’AIC et de BIC indiquaient une amélioration de la solution quand le nombre de profils passait de trois à quatre. En outre, l’interprétabilité des profils latents plaidait pour la solution à quatre classes pour les deux dyades parent-enfant aux deux moments. Pour faciliter l’interprétation des résultats qui suivent, des noms descriptifs similaires ont été attribués aux profils dans chaque analyse. Chaque profil d’interaction parent-enfant présente une qualité d’interaction propre et distinctive, décrite dans les sections suivantes avec les principaux résultats sur les liens entre les profils et l’interaction familiale triadique. Pour tenir compte des multiples comparaisons deux à deux, nous avons appliqué une correction de Bonferroni et ajusté le seuil alpha (c’est-à-dire p < 0,008).
Les scores standardisés des sous-échelles de la PCERA pour les quatre profils d’interaction père-enfant sont présentés à la figure 1. Dans le profil 1 (n = 12 ; 9,0 %), tous les scores des sous-échelles étaient inférieurs à la moyenne, signe d’une tension dyadique affective et comportementale. Ces dyades père-enfant présentaient des niveaux très faibles d’interaction positive et des niveaux très élevés d’affect négatif. Le profil 2, manque de réciprocité (n = 58 ; 43,3 %), était le plus important et se caractérisait par un net manque d’engagement affectif positif du père, de réciprocité et de partage mutuel. Dans le profil 3, fonctionnement modéré (n = 18 ; 13,4 %), tous les scores des sous-échelles de l’interaction père-enfant étaient légèrement au-dessus ou au-dessous de la moyenne. Dans le profil 4 (n = 46 ; 34,3 %), connexion dyadique réciproque, tous les scores des sous-échelles étaient supérieurs à la moyenne et traduisaient une interaction père-enfant qui fonctionne bien. Les profils d’interaction père-enfant à l’évaluation de 4 mois n’étaient pas associés aux variables de contexte.

Nous avons ensuite examiné, à l’aide de la fonction auxiliaire, la relation entre ces profils dyadiques et l’alliance familiale et la coordination familiale. D’abord, aucune différence statistiquement significative n’a été trouvée quant à la catégorie d’alliance familiale. Ensuite, pour la coordination familiale, nous avons trouvé des différences statistiquement significatives entre les profils, χ2(3) = 11,86, p = 0,008. Les dyades du profil connexion dyadique réciproque obtenaient des scores significativement plus élevés que celles du profil manque de réciprocité, χ2(1) = 9,15, p = 0,002 (tableau 2).
Tableau 2 — Répartition des catégories d’alliance familiale et statistiques descriptives de la coordination familiale selon les profils d’interaction parent-enfant
Pour chaque profil d’APL : catégorie d’alliance, en % (coopérative ; conflictuelle ; désordonnée) ; coordination familiale, moyenne (ET).
Note. APL = analyse de profils latents ; profil 1 = tension dyadique affective et comportementale ; profil 2 = manque de réciprocité ; profil 3 = fonctionnement modéré ; profil 4 = connexion dyadique réciproque ; profil 2a = connexion affective et comportementale maternelle.
Les scores standardisés des sous-échelles de la PCERA pour les quatre profils d’interaction père-enfant sont présentés à la figure 1. Le profil 1 (n = 11 ; 10,6 %), tension dyadique affective et comportementale, regroupait un petit nombre de dyades père-enfant dont les scores se situaient entre un et deux écarts types au-dessous de la moyenne sur toutes les sous-échelles de la PCERA. Ces dyades présentent des niveaux extrêmement faibles d’affect positif et des niveaux élevés d’affect négatif. Le profil 2 (n = 9 ; 8,7 %), manque de réciprocité, se caractérisait par l’absence des aspects positifs de l’interaction dyadique, comme la réciprocité et le partage mutuel d’émotions positives. Ce profil présentait aussi de faibles niveaux d’affect négatif. Dans le profil 3 (n = 27 ; 26,0 %), fonctionnement modéré, les dyades père-enfant obtenaient des scores légèrement inférieurs à la moyenne sur toutes les sous-échelles. La plupart des dyades père-enfant (n = 57 ; 54,8 %) appartenaient au profil 4, connexion dyadique réciproque. Ces dyades obtenaient des scores supérieurs d’environ un demi-écart type à la moyenne sur toutes les sous-échelles, signe d’une interaction qui fonctionne bien. Les profils d’interaction père-enfant à l’évaluation de 18 mois ne présentaient pas de lien significatif avec les variables de contexte.
Nous avons ensuite examiné, à l’aide de la fonction auxiliaire, la relation entre ces profils dyadiques et l’alliance familiale et la coordination familiale. Nous avons trouvé une différence dans la répartition des catégories d’alliance entre les profils, χ2(6) = 17,15, p = 0,009. Dans les familles coopératives, les dyades appartenaient plus souvent au profil connexion dyadique réciproque que dans les familles conflictuelles, où les dyades appartenaient plus souvent aux profils tension dyadique affective et comportementale, χ2(2) = 11,63, p = 0,003, ou fonctionnement modéré, χ2(2) = 11,63, p = 0,003 (tableau 2). Pour la coordination familiale, nous avons trouvé des différences statistiquement significatives entre les profils, χ2(3) = 17,66, p = 0,001. Les dyades père-enfant du profil connexion dyadique réciproque obtenaient des scores plus élevés que les dyades des profils tension dyadique affective et comportementale, χ2(1) = 10,35, p = 0,001, et fonctionnement modéré, χ2(1) = 7,87, p = 0,005 (tableau 2).
Les scores standardisés des sous-échelles de la PCERA pour les quatre profils d’interaction mère-enfant sont présentés à la figure 2. Le profil 1 (n = 58 ; 46,4 %), tension dyadique affective et comportementale, regroupait près de la moitié des dyades mère-enfant. Ces dyades obtenaient des scores inférieurs d’environ un écart type à la moyenne sur toutes les sous-échelles de la PCERA, signe d’une interaction caractérisée par de faibles niveaux d’affect positif et des niveaux élevés d’affect négatif. Le profil 2 (n = 20 ; 16 %), manque de réciprocité, montrait un net manque de comportements interactifs maternels positifs ainsi que de réciprocité et de mutualité dyadiques. Le profil 3 (n = 32 ; 25,6 %), fonctionnement modéré, regroupait des dyades mère-enfant aux scores légèrement supérieurs à la moyenne sur toutes les sous-échelles. Le profil 4 (n = 15 ; 12 %), connexion dyadique réciproque, se composait de dyades mère-enfant aux scores nettement supérieurs à la moyenne sur toutes les sous-échelles, signe d’une interaction qui fonctionne bien. Les profils d’interaction mère-enfant à l’évaluation de 4 mois ne présentaient pas de lien significatif avec les variables de contexte.

Nous avons ensuite examiné, à l’aide de la fonction auxiliaire, la relation entre ces profils dyadiques et l’alliance familiale et la coordination familiale. La répartition des catégories d’alliance familiale était semblable pour tous les profils mère-enfant. La qualité de l’interaction mère-enfant à 4 mois ne s’est donc pas révélée associée à l’alliance familiale triadique quand l’enfant avait 18 mois. Pour la coordination familiale, en revanche, une différence statistiquement significative entre les profils a été trouvée, χ2(3) = 8,46, p = 0,037. Les dyades du profil manque de réciprocité obtenaient des scores significativement plus élevés que celles du profil tension dyadique affective et comportementale, χ2(1) = 7,83, p = 0,005 (tableau 2).
Les scores standardisés des sous-échelles de la PCERA pour les quatre profils d’interaction mère-enfant sont présentés à la figure 2. Dans le profil 1 (n = 22 ; 18,2 %), tension dyadique affective et comportementale, les dyades mère-enfant obtenaient des scores situés entre un demi et 1,5 écart type au-dessous de la moyenne sur toutes les sous-échelles de la PCERA. Ces dyades présentaient dans leurs interactions une faible relation positive et une faible mutualité dyadique, ainsi qu’une forte négativité et une forte tension dyadique. Le profil 2 (n = 4 ; 3,3 %), connexion affective et comportementale maternelle, se caractérisait par des niveaux exceptionnellement élevés d’engagement affectif positif, de sensibilité et de réactivité de la mère (deux écarts types au-dessus de la moyenne) et par de faibles niveaux de comportement et d’affect maternels négatifs. Le profil 3 (n = 53 ; 43,8 %), fonctionnement modéré, regroupait un nombre important de dyades aux scores proches de la moyenne sur toutes les sous-échelles. Dans le profil 4 (n = 42 ; 34,7 %), connexion dyadique réciproque, les dyades mère-enfant obtenaient des scores supérieurs à la moyenne sur toutes les sous-échelles. Nous n’avons trouvé aucun lien significatif entre les profils mère-enfant et les variables de contexte à l’évaluation de 18 mois.
En examinant l’alliance familiale à l’aide de la fonction auxiliaire, nous avons trouvé une différence statistiquement significative entre les profils, χ2(6) = 31,25, p < 0,000. Dans les familles coopératives, les dyades mère-enfant appartenaient plus souvent au profil connexion affective et comportementale maternelle qu’au profil fonctionnement modéré, χ2(2) = 13,79, p = 0,001 (tableau 2). Pour la coordination familiale, nous n’avons trouvé aucune différence statistiquement significative entre les profils.
La présente étude poursuivait deux objectifs principaux. D’abord, examiner les schémas d’interaction dyadique parent-enfant quand l’enfant avait 4 mois et 18 mois. Ensuite, examiner comment la qualité des interactions père-enfant et mère-enfant contribuait, pour chacune, à la qualité de l’interaction familiale triadique quand l’enfant avait 18 mois. Nous avons identifié quatre profils distincts d’interaction père-enfant et mère-enfant, qui correspondent à différents niveaux de fonctionnement dyadique dans le présent échantillon. Conformément à la théorie des systèmes familiaux, la qualité de l’interaction parent-enfant à 4 mois comme à 18 mois était liée à la qualité de l’interaction familiale triadique à 18 mois. Le fonctionnement de la dyade père-enfant présentait des liens plus solides.
Les profils d’interaction dyadique parent-enfant présentaient des similitudes d’une analyse à l’autre, même si la proportion de dyades dans chaque profil variait. La plupart des dyades père-enfant appartenaient au profil manque de réciprocité pendant la première année. Pendant la deuxième année, en revanche, seule une minorité de dyades appartenaient à ce profil. Cela pourrait refléter les changements développementaux habituels de l’interaction père-enfant précoce (Genesoni et Tallandini, 2009 ; Lindstedt et al., 2021 ; Vreeswijk et al., 2014). Pour les dyades mère-enfant, en revanche, la plupart appartenaient, à l’évaluation de la première année, au profil tension dyadique affective et comportementale. Il importe aussi de noter que la qualité de l’interaction mère-enfant pendant la deuxième année présentait moins de variance globale, et que les différences entre profils étaient peu marquées. En outre, les profils d’interaction dyadique ont mis en évidence la variabilité des styles affectifs et comportementaux des enfants, ainsi que de leurs niveaux de régulation. Les résultats montrent donc que la contribution de l’enfant est elle aussi liée à la qualité de l’interaction familiale triadique.
Au vu de nos principaux résultats, nous suggérons que l’interaction familiale triadique peut bénéficier d’une interaction père-enfant qui fonctionne bien dès la petite enfance. L’implication précoce du père dans la vie familiale et dans les activités d’éducation de l’enfant favorise non seulement la poursuite de cette implication à l’avenir, mais renforce aussi les compétences interactives de la famille dans les situations de jeu triadique (Simonelli et al., 2016). Une interaction réussie exige en général la participation active de chaque partenaire d’interaction, la contingence entre les comportements, le respect des tours de parole, l’absence de compétition et la capacité de s’ajuster à des interactions fluctuantes et changeantes (Favez et al., 2011, 2017). Par conséquent, une relation dyadique de qualité exige l’implication active des deux partenaires de l’interaction. De fait, dans beaucoup de profils, le style interactif de l’enfant ressemblait beaucoup au style interactif du parent. Dans une dyade père-enfant qui fonctionne bien, comme celles du profil connexion dyadique réciproque, le nourrisson exprime lui aussi un affect positif et des comportements communicatifs envers le père, ce qui produit une interaction mutuelle et réciproque. Ce type d’interaction entre père et nourrisson à 4 mois était associé à une meilleure coordination familiale quand l’enfant avait 18 mois. Ces résultats rejoignent des recherches antérieures qui font état de liens entre une interaction père-nourrisson de qualité et la qualité de la coparentalité (Bernier et al., 2023 ; Brown et al., 2010 ; Bureau et al., 2021). Des facteurs comme une interaction père-enfant qui fonctionne bien, la sensibilité paternelle pendant la première année et la sécurité de l’attachement entre père et enfant ont été associés à un meilleur fonctionnement de la relation coparentale (Brown et al., 2010 ; Bureau et al., 2021). Une étude antérieure a en outre constaté que les synchronies interactionnelles dyadiques père-enfant comme mère-enfant étaient associées à la synchronie interactionnelle familiale triadique quand l’enfant avait 3 ans, les liens étant plus forts pour l’interaction père-enfant (de Mendonça et al., 2019).
Dans notre étude, nous avons observé que la distance émotionnelle précoce et le manque d’engagement affectif positif du père et de partage mutuel dans la relation père-nourrisson étaient associés à une coordination familiale plus faible à 18 mois. Fait intéressant, un lien semblable n’a pas été trouvé pendant la deuxième année. Cette différence pourrait tenir aux changements développementaux de la relation père-enfant. À mesure que l’enfant se développe et acquiert de nouvelles capacités, la régulation dyadique entre parent et enfant change elle aussi (Bornstein et al., 2008). Les schémas d’interaction semblent ouverts au changement, la qualité de la relation père-enfant s’améliorant généralement de la première à la deuxième année, comme nous l’avons montré précédemment (Lindstedt et al., 2021). Une partie des dyades père-enfant classées dans le profil manque de réciprocité à 4 mois sont passées dans d’autres profils père-enfant, comme l’indique le fait que la proportion de dyades père-enfant dans le profil manque de réciprocité est passée de 43,3 % à l’évaluation de 4 mois à seulement 8,7 % à l’évaluation de 18 mois. Ce changement pourrait aussi refléter l’augmentation de l’expérience paternelle des soins entre la première et la deuxième année. Pour certains pères, il faut peut-être plus de temps pour établir une relation solide avec leur enfant (Genesoni et Tallandini, 2009 ; Vreeswijk et al., 2014). En outre, les pères ont plus souvent, pendant la période prénatale, des représentations désengagées de leur enfant, marquées par la distance émotionnelle, elles-mêmes associées à de plus faibles niveaux d’engagement affectif positif, de sensibilité et de réciprocité dans les premières interactions avec leur nourrisson (Lindstedt et al., 2021 ; Vreeswijk et al., 2015). Par conséquent, le manque précoce de réciprocité et la distance émotionnelle observés dans les dyades père-enfant à 4 mois peuvent être considérés comme un risque potentiel pour l’interaction familiale triadique ultérieure.
Pendant la deuxième année, on trouvait plus souvent des dyades père-enfant de type tension dyadique affective et comportementale ou fonctionnement modéré dans les familles à alliance conflictuelle. Nos résultats suggèrent que, quand les pères ne parviennent pas à établir une relation qui fonctionne bien avec leur enfant, cela peut contribuer à la compétition et au conflit dans l’interaction familiale triadique. De faibles niveaux d’affect positif et des niveaux élevés d’affect négatif dans l’interaction père-enfant, avec une mutualité et une réciprocité dyadiques extrêmement faibles, étaient associés à la compétition et au conflit dans l’interaction familiale triadique, et à des difficultés de coopération entre membres de la famille. Ce résultat est cohérent avec la perspective des systèmes familiaux, selon laquelle les familles sont des systèmes complexes dans lesquels des relations interdépendantes peuvent s’influencer fortement (Cox et Paley, 1997). Des difficultés au sein d’un sous-système, comme la relation dyadique entre un parent et l’enfant, peuvent donc bel et bien se répercuter sur d’autres systèmes de la famille, dont les dynamiques familiales triadiques.
D’un autre côté, l’alliance familiale semble particulièrement liée à la satisfaction conjugale de la mère. Des résultats antérieurs du même projet ont montré qu’une satisfaction conjugale maternelle plus élevée était liée à une interaction familiale triadique de meilleure qualité (Korja et al., 2016). Quand une mère est satisfaite de la relation conjugale, elle est peut-être plus encline à soutenir la relation père-enfant et à réduire les comportements de contrôle de l’accès à l’enfant (gatekeeping ; Allen et Hawkins, 1999). Par ailleurs, selon l’hypothèse de la vulnérabilité paternelle (Cummings et al., 2004), les pères et leur parentalité pourraient être particulièrement sensibles au conflit entre parents. Comme le suggèrent nos résultats, la qualité de la relation père-enfant contribue en outre à la qualité globale de l’interaction familiale triadique. L’éventuel effet modérateur de la qualité de la relation conjugale sur le fonctionnement familial triadique devrait donc être examiné dans de futures recherches.
Les liens observés entre interaction mère-enfant et interaction familiale triadique étaient limités. Des recherches antérieures ont montré que la sensibilité des deux parents pendant la petite enfance est liée à une meilleure alliance et à une meilleure cohésion familiales (Feldman, 2007 ; Tissot et al., 2015). Dans notre étude, pourtant, la qualité de l’interaction mère-enfant à 4 mois n’était pas liée à l’alliance familiale ultérieure. À 18 mois, en revanche, nous avons trouvé une coordination familiale plus faible dans les familles où l’interaction mère-nourrisson avait été très négative pendant la première année. À l’inverse, une coordination familiale plus élevée et une alliance familiale coopérative ont été trouvées dans les familles où l’interaction affective et comportementale maternelle fonctionnait bien à 18 mois. Ces résultats doivent toutefois être interprétés avec prudence en raison de la petite taille de ce profil. Ce groupe intéressant de mères offre néanmoins un sujet possible pour de futures recherches. Il a été suggéré que les mères pourraient être plus capables de maintenir des frontières entre leurs différentes relations familiales, et que ces relations seraient moins affectées par des facteurs extérieurs (Belsky et al., 1991). Cela pourrait expliquer en partie les liens limités observés dans notre étude. Il faut souligner que pères et mères interagissaient avec leur enfant dans des situations différentes, ce qui rend nos résultats difficiles à interpréter. En outre, les profils d’interaction mère-enfant présentaient des différences qualitatives par rapport aux profils père-enfant.
La présente étude a des forces et des limites. Elle a approfondi la compréhension de l’interaction parent-enfant en mettant en évidence le rôle actif de l’enfant et en recourant à l’APL pour identifier des profils d’interaction spécifiques au sein de l’échantillon. Les données sont uniques en ce qu’elles couvrent les interactions des deux parents avec leur enfant pendant la première et la deuxième année, ainsi que l’interaction triadique pendant la deuxième année. Cette étude s’est concentrée sur les contributions propres des interactions père-enfant et mère-enfant à la qualité de l’interaction familiale triadique. Nous n’avons cependant pas pu explorer les liens au niveau de la famille ni les changements longitudinaux des profils, en raison de la taille limitée de l’échantillon. Ces interactions au niveau de la famille devraient néanmoins être étudiées plus avant avec des protocoles ciblés. Les études futures devraient aussi envisager d’intégrer des évaluations du tempérament de l’enfant, dont on sait qu’il influe sur l’interaction parent-enfant (Wilson et Durbin, 2012). L’échantillon de cette étude se composait de familles non cliniques, principalement de classe moyenne, ce qui limite la généralisation des résultats. Pour des raisons pratiques, les enfants ont été filmés avec leurs parents dans des situations d’interaction différentes, ce qui pourrait avoir influé sur les résultats. Nous avons toutefois tenu compte de la validité écologique (Bronfenbrenner, 1977) en choisissant les situations de repas et de change pour l’évaluation de 4 mois, car elles reflètent des expériences de soins quotidiennes pour les dyades parent-nourrisson. Les deux situations demandent au parent de structurer, de médiatiser et de réguler, tout en facilitant l’interaction sociale et le partage mutuel. L’échelle d’évaluation était la même dans les deux situations, ce qui éclaire la manière dont parents et enfants se vivaient mutuellement pendant l’interaction (Clark, 1985). Une stabilité modérée des comportements parentaux positifs d’un contexte à l’autre a été rapportée, du moins dans le cas des mères (Goodman et al., 2022 ; Maas et al., 2013 ; Masur et Turner, 2001). Des tâches d’interaction différentes peuvent néanmoins mettre en avant des aspects différents de l’interaction.
Cette étude longitudinale souligne le rôle crucial de la relation père-enfant dans le façonnement de l’interaction familiale. Des interactions qui fonctionnent bien entre les pères et leurs enfants, caractérisées par des connexions dyadiques réciproques dès 4 mois, semblent avoir un effet positif sur la qualité de l’interaction familiale triadique. D’autres recherches sont nécessaires pour examiner et comprendre les liens au niveau de la famille, notamment la façon dont les relations père-enfant et mère-enfant interagissent et se complètent, ainsi que les éventuels effets modérateurs d’autres variables, comme la satisfaction conjugale.
Les résultats de cette étude justifient de sensibiliser davantage les familles et les équipes professionnelles à l’effet important que peuvent avoir des relations père-enfant qui fonctionnent bien. Cette sensibilisation pourrait favoriser chez les mères des attitudes et des comportements d’ouverture de l’accès à l’enfant (gate-opening), et l’engagement des pères dans les soins précoces, ce qui soutiendrait le développement des relations père-enfant et de l’interaction familiale triadique. La place des pères pourrait en outre être prise en compte dans l’élaboration de politiques concrètes en soins périnataux et d’interventions visant à soutenir l’interaction familiale triadique. Dans l’ensemble, nos résultats soulignent l’importance de soutenir les relations parent-enfant précoces pour favoriser une interaction familiale triadique qui fonctionne bien et qui soit coordonnée, et d’inclure les pères dans les interventions visant à améliorer les dynamiques familiales.
Complexe Systémique : à retenir
L’étude donne une base empirique à une intuition ancienne de la thérapie familiale : ce qui se joue dans un sous-système se répercute sur l’ensemble. Son intérêt clinique tient à deux points. D’abord, l’enfant y est un partenaire actif de l’interaction, et non le simple récepteur de la sensibilité parentale. Ensuite, la dyade père-enfant apparaît comme un indicateur précoce de la coordination triadique, ce qui invite à associer les pères dès la période périnatale plutôt qu’en cas de crise, et à voir dans le jeu trilogique de Lausanne un outil d’observation utile en consultation. Les limites sont réelles : pères et mères n’ont pas été filmés dans les mêmes situations (jeu et change avec les pères, repas avec les mères), certains profils ne comptent que quelques dyades, l’échantillon est finlandais, hétérosexuel et surtout de classe moyenne, et il s’agit de liens statistiques, non de causalité. Le « rôle crucial » du père se lit donc avec prudence, et sans en faire un argument contre les mères. À lire avec l’article sur l’attachement comme processus triadique, et avec l’article sur le soutien à la coparentalité.
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Traduction non officielle en français de Profils latents de l’interaction dyadique parent-enfant et liens avec l’interaction familiale triadique dans la petite enfance, par Johanna Lindstedt, Sari Ahlqvist-Björkroth, Niina Junttila et Riikka Korja, Family Relations, vol. 73, no 4 (2024), doi : 10.1111/fare.13041, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableaux présentés en listes, légendes des figures traduites). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Latent profiles of dyadic parent–child interaction and associations with triadic family interaction in early childhood », publié dans Family Relations (2024) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Lindstedt, J., Ahlqvist-Björkroth, S., Junttila, N., et Korja, R. (2024). Profils latents de l’interaction dyadique parent-enfant et liens avec l’interaction familiale triadique dans la petite enfance (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/profils-latents-de-l-interaction-parent-enfant-et-interaction-familiale-triadique (Œuvre originale publiée en 2024 dans Family Relations, 73(4), 2564-2581 (2024) ; republiée en 2024 par Family Relations, https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1111/fare.13041)
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