Cette version a été traduite de l'anglais par Complexe Systémique avec l'aide de l'intelligence artificielle. En cas de doute, la version originale fait foi.
Systemic Practice and Action Research · Pratique systémique
Et si la recherche ne s’arrêtait pas au terrain, mais traversait toute une vie ? Vingt ans après l’article de Judi Marshall qui a fait du « vivre sa vie comme une enquête » une référence de la recherche-action à la première personne, Margaret Gearty et Judi Marshall reprennent la notion de l’intérieur : deux portraits, un tableau des thèmes et trois images pour montrer comment cette pratique se façonne, s’incarne et se discerne au quotidien.
Traduction française non officielle. Cet article est la traduction de Vivre sa vie comme une enquête : une pratique systémique au service du changement, par Margaret Rose Gearty et Judi Marshall, publié dans Systemic Practice and Action Research (Springer) (2021), doi : 10.1007/s11213-020-09539-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par le Complexe Systémique en septembre 2026 : le texte original a été traduit en français et remis en page, ce qui constitue une modification de l’œuvre au sens de la licence. Le tableau est présenté sous forme de liste ; les trois images restent celles de l’original, avec des légendes traduites. Cette traduction n’a été effectuée ni par les auteurs ni par l’éditeur, qui ne répondent ni de son contenu ni d’éventuelles erreurs. La version originale fait foi.
Le vivre sa vie comme une enquête, en tant que forme de recherche-action à la première personne, est à la fois profondément politique et profondément personnel.
Margaret Rose Gearty et Judi Marshall
Résumé
L’orientation pratique de la recherche-action, jointe à ses principes d’ancrage et de participation, la rend particulièrement adaptée aux questions complexes et interdépendantes et aux enjeux systémiques de la « vraie vie ». Dans le domaine de la recherche-action à la première personne, l’article influent de Judi Marshall (1999), « Living Life as Inquiry », a décrit comment une telle recherche peut s’étendre à la vie entière, les questions professionnelles et personnelles pouvant alors s’inscrire dans des cadres politiquement pertinents. Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses personnes, en formation ou en recherche, ont travaillé avec l’idée de vivre sa vie comme une enquête (VVE) et y ont puisé une riche inspiration. Pourtant, on a peu écrit pour décrire comment cette pratique se développe et les nombreuses formes qu’elle peut prendre. Cet article s’appuie sur notre longue expérience d’enquête personnelle et d’enseignement, auprès de personnes en formation et de personnes engagées pour le changement, désireuses d’agir sur des enjeux sociaux et environnementaux. Vingt ans après l’article d’origine, nous avons mené une revue réflexive qui comprenait un examen de la littérature et un travail approfondi sur un ensemble de récits et de pratiques actuelles. Il en ressort un élargissement nuancé du langage et de la pratique du vivre sa vie comme une enquête, tel qu’on l’aborde à partir de la singularité des vies de chacun. Par des textures narratives et visuelles, nous donnons à voir les nombreuses façons dont la VVE se développe à travers des pratiques quotidiennes d’expérimentation, de recueil de données, d’exploration artistique, d’intervention et de réflexion. Nous examinons ce que cela implique pour la qualité de la mise en acte de l’enquête. L’article attire particulièrement l’attention sur la nature incarnée de l’enquête et cherche à saisir sa qualité fugace et processuelle.
Mots-clés : vivre sa vie comme une enquête, recherche-action à la première personne, enquête autoréflexive, pratique incarnée, pratique systémique
En 1999, Judi Marshall a écrit un article de recherche-action influent dans lequel elle proposait un récit réflexif, en plusieurs couches, de sa manière d’introduire une attitude d’enquête dans sa vie de chercheuse et d’actrice du changement, du moins en aspiration. L’article de Marshall (Marshall 1999), intitulé « Living life as Inquiry », a paru dans la revue Systemic Practice and Action Research. Il donnait corps à l’idée que la recherche est une affaire personnelle et politique, et laissait entendre que le travail de recherche-action consiste notamment à relier et à explorer les distinctions mêmes qui, traditionnellement, pourraient séparer ces deux domaines.
Au cours des vingt années qui ont suivi, le vivre sa vie comme une enquête de Marshall est devenu une référence importante dans le panthéon des pratiques et des idées qui constituent la recherche-action « à la première personne ». Le travail autoréflexif, à la première personne, est lui-même une orientation fondatrice de la recherche-action, dans laquelle la personne qui mène la recherche est immergée dans le terrain et cherche à porter de plus en plus d’enquête et de conscience sur sa présence et sur ses moments d’action (Reason et Bradbury 2001 ; Coghlan 2003 ; Marshall et Mead 2005). L’enquête à la première personne est rarement une activité solitaire. Elle apporte un fil essentiel à une recherche qui s’articule d’ordinaire avec la recherche-action à la deuxième et à la troisième personne.
Des autrices et des auteurs très divers, issus de traditions différentes, travaillent à partir des pratiques d’enquête à la première personne et cherchent à y contribuer, en recherche-action et plus généralement en recherche qualitative, encouragés à adopter l’autoréflexivité en des temps de perspectives multiples, de paradigmes contestés et de « triple crise de la représentation, de la légitimation et de la praxis » (Denzin et Lincoln 2005 : p. 19). Mais, selon notre expérience, beaucoup de gens trouvent la notion d’autoréflexivité difficile, quelle que soit l’insistance avec laquelle la littérature sur les paradigmes et les méthodologies de recherche la recommande. C’est en partie pourquoi nous souhaitons l’explorer ici en profondeur.
En mettant ici en lumière ces aspects de la recherche, nous reconnaissons faire le choix politique de prêter attention à ce qui reste souvent tu dans la pratique et la représentation de la recherche, et de le formuler. Cela importe, pensons-nous, parce qu’en enquêtant et en aspirant à agir pour le changement, avec un intérêt pour la pratique systémique, nous intervenons dans le monde, avec des effets possibles, et avons donc la responsabilité de prêter attention à ce que nous faisons et d’en rendre compte.
Dans ce champ, le vivre sa vie comme une enquête peut être situé comme une interprétation particulière, quoique large, de la recherche-action à la première personne, qui contraste et fait la paire avec des approches plus structurées comme l’enquête-action (Erfan et Torbert 2015 ; Reason et Torbert 2001) et la science de l’action (Argyris et al. 1985 ; Argyris et Schon 1996). Nous nous sentons proches du travail intégratif de Coghlan, qui place l’enquête autoréflexive à la première personne au cœur des processus de recherche-action à la deuxième et à la troisième personne (Coghlan et Brannick 2014), tout en lui donnant un fondement philosophique. Coghlan avance que l’authenticité dans la mise en acte de la recherche-action, comme dans celle de sa propre vie, réside non dans ses données mais dans la pratique à la première personne (Coghlan 2008). Là où Coghlan désigne le territoire intérieur, le vivre sa vie comme une enquête peut être vu comme une tentative de montrer ce que c’est que d’y voyager.
Selon Marshall, vivre sa vie comme une enquête (VVE) signifie maintenir ouverte la frontière entre la recherche et la vie en général (Marshall 1999, p. 160), « vivre continuellement en processus, en s’ajustant, en voyant ce qui émerge » (p. 156), et adopter tout un éventail de stratégies et de manières de se comporter pour soutenir cela. La notion est présentée comme résolument aspirationnelle. À partir de deux exemples tirés de sa vie professionnelle de professeure d’université, Marshall illustrait sa démarche d’enquête, consciente de l’exposition de soi qu’elle exigeait, en rendant publics ses processus privés, y compris des pratiques d’attention pour travailler sur cette frontière toujours changeante. Elle a par exemple développé une curiosité pour la question de savoir « quand persister et quand renoncer » (p. 165, idem) dans certaines situations. Une fois remarquée, et nourrie de ses recherches sur les femmes dans le management, cette question s’est mise à ricocher sur d’autres projets auxquels elle participait et à rejoindre des questions plus larges sur le genre et sur les théories féministes de la « pratique relationnelle » (Fletcher 1998).
Ainsi, tout en se situant dans la proximité de l’expérience vécue, la démarche de Marshall commence à prendre une portée politique plus large. Dans un livre ultérieur, Marshall (2016a) a accordé une attention plus explicite aux questions de pouvoir et à la pensée systémique, enrichissant la description du vivre sa vie comme une enquête comme moyen non seulement de libérer le désir humain profond d’apprendre, mais aussi d’être créatif au service d’un changement systémique extérieur. Le travail de Marshall a ainsi soutenu des personnes en formation et en recherche qui puisent dans le potentiel systémique, fondé sur des valeurs, de la recherche-action comme moyen d’aller vers une société meilleure et plus libre (Greenwood et Levin 2007).
En 2018, nous avons entrepris de faire le point sur la notion de vivre sa vie comme une enquête, vingt ans après, et de mener une recherche en vue d’écrire cet article.
Un thème saillant de la littérature qui cite le travail de Marshall est son rôle de légitimation pour des pratiques de recherche qui invitent à prêter attention à la manière dont nous nous éprouvons nous-mêmes dans l’enquête (Lord et Preston 2009 ; Allbon 2012). Son travail est souvent placé dans le cadre plus large de la pratique réflexive, et apparaît par exemple aux côtés de travaux de Schon et de Torbert (Coghlan 2003 ; Nzembayie et al. 2019). L’accent mis sur le développement d’une pratique intégrée plutôt que sur la seule production de connaissances le rapproche naturellement des cadres de la science de l’action. Ce qui distingue le vivre sa vie comme une enquête, c’est son orientation processuelle : la personne qui enquête n’est pas séparée, mais immergée dans l’action du présent continu (Ragland 2006). L’image proposée par Marshall (1999, p. 157) d’un va-et-vient entre « arcs d’attention intérieur et extérieur » est la plus souvent citée dans la littérature pour expliquer ce qu’implique la VVE. Elle est présentée comme un appui pour la conscience et la vie au quotidien (Taylor 2004), et donc pour une manière d’être. Ramsey compare ce processus aux rythmes poétiques, à la création de possibilités nouvelles dans l’instant, un processus « consciemment expérimental et transformateur » (Ramsey 2018, p. 90). Cela rejoint les idées d’une épistémologie de la pratique, proposées par Raelin (2007) comme par Ramsey (2014), où le savoir est une activité et non une possession. Comme le dit Raelin, le savoir recherché est pratique et fondé sur des compétences : il s’agit de « trouver en apprenant comment sortir » de ces moments où l’expertise, l’habitude et la compétence nous font défaut (p. 500). Le vocabulaire de Marshall, celui d’une vie et d’une pratique d’instant en instant, semble entrer en résonance de façon intéressante avec ces épistémologies, ainsi qu’avec l’appel plus large de Ramsey à un « langage du processus » (Ramsey 2014, p. 8) qui rende justice aux expériences vécues et les soutienne. C’était l’un des liens possibles que nous souhaitions explorer ici.
Une autre question était de savoir à quoi pourrait ressembler le vivre sa vie comme une enquête. Malgré le lien évident avec la pratique, il est intéressant de constater que très peu de publications depuis 1999 décrivent en détail les propres pratiques d’enquête des personnes qui les ont écrits. Il existe quelques exceptions. Allbon (2012), par exemple, décrit son application personnelle de la VVE et établit des liens avec son écriture autoethnographique. Shepherd (2006) a exposé ses pratiques de journal, en s’appuyant sur les méthodes d’enquête radicale de Marshall pour pouvoir travailler avec des contenus et des idées radicaux. Nous savons que l’espace et les conventions des articles de revue ne permettent pas souvent d’expliciter des pratiques détaillées. Toutefois, la rareté des illustrations tient peut-être aussi à un paradoxe : en tant que processus « post-conventionnel », le vivre sa vie comme une enquête ne propose aucune grille directive de ce qu’il faut faire. Résultat, malgré l’insistance de Marshall sur le fait que le vivre sa vie comme une enquête est une affaire hautement individuelle et contextualisée, sa propre expression de cette démarche reste un peu seule dans la galerie. Notre intention est ici au moins de signaler cette lacune, et d’y remédier en partie en présentant un matériau qui a une certaine texture.
Étant donné l’enthousiasme de la littérature qui cite Marshall (1999), mais son relatif manque de précision, nous nous demandons si la VVE n’est pas utilisée comme une notion d’ancrage, dont on tire encouragement et légitimité pour développer son propre chemin et ses propres pratiques d’enquête. Notre expérience d’enseignement, qui nous a fait voir le large éventail d’interprétations du vivre sa vie comme une enquête, suggère que c’est peut-être le cas. Nous enquêtons et enseignons, et avons travaillé avec des personnes en master et en doctorat, dans trois établissements du Royaume-Uni, au sein de programmes fondés sur la recherche-action. Ces personnes étaient engagées d’une manière ou d’une autre dans le changement systémique, et beaucoup se préoccupaient particulièrement des questions de durabilité et de justice sociale. La recherche-action à la première personne a été jugée utile, importante et libératrice. Nous avons vu naître de nombreuses manières créatives de travailler avec l’idée de vivre sa vie comme une enquête. L’expression a captivé le public étudiant : une aspiration d’abord proche du slogan, qui conduit à cultiver au quotidien des pratiques de prise de décision, de recueil de données, d’exploration artistique, d’intervention, de pratique réflexive et de remise en question au bon moment. Le langage soigné et nuancé de Marshall, et ses illustrations, ont donné de l’élan : certaines personnes se sont déclarées (parfois un peu trop vite, pourrait-on dire !) en train de vivre leur vie comme une enquête, avec des degrés variables de rigueur et de profondeur. L’expression peut sembler donner la permission d’explorer, de découvrir et de faire preuve de curiosité. Chaque personne a développé ses propres pratiques, dans une grande variété, en y apportant son expérience de vie. Par cette recherche, nous avons voulu mieux comprendre cette évolution du slogan vers une pratique profonde, en nous demandant : comment développe-t-on une pratique du vivre sa vie comme une enquête, et comment celle-ci évolue-t-elle avec le temps ?
L’enquête autoréflexive s’expose à la critique de complaisance envers soi-même. Même si nous n’avons pas trouvé cette critique très discutée dans la littérature qui cite Marshall (1999), nous savons que la réflexion peut être présentée sans esprit critique comme une « bonne chose à faire », et cela appelle la prudence. Notre expérience nous a permis de mesurer les défis, à la fois génératifs et dégénératifs, d’une telle approche, et nous avons voulu en faire le point. Lorsque toute la vie est ouverte à la curiosité, les accusations de complaisance ruminative peuvent croiser le fer avec les répliques qui défendent une expression de soi investigatrice et utile. Ce ne sont pas des tensions faciles, mais elles sont instructives. La manière dont la personne qui enquête travaille avec de tels dilemmes renvoie à des questions de qualité que nous souhaitions aussi aborder dans cet écrit.
En résumé, notre point de départ tenait, dans les grandes lignes, aux intentions suivantes. En pensant aux personnes qui pratiquent la recherche-action systémique, nous avons cherché à donner de la texture à l’expression originale du vivre sa vie comme une enquête, pour en étendre et en exposer davantage les dimensions de variabilité et les processus de qualité possibles. Au regard des vingt années d’engagement soutenu dans nos programmes de formation, il nous paraît opportun de commencer à faire entendre, à côté de la voix initiale de Marshall, d’autres éclairages issus de la pratique, et, ce faisant, de rester ouvert à ses bords génératifs et dégénératifs. Nous aimerions voir comment ces éclairages pourraient nous aider à prolonger les liens existants avec les épistémologies de la pratique et à établir un langage plus ferme, qui puisse à la fois ancrer davantage le vivre sa vie comme une enquête dans le domaine de la recherche-action et créer des liens intéressants au-delà.
Ce processus d’enquête a été lancé par la personne qui signe en premier (M), qui a ensuite invité la seconde (J) à la rejoindre. Il y avait là, de la part de M, une part d’hommage aux contributions de J à la recherche-action, notamment l’article de 1999 et le livre qui a suivi (Marshall 2016a), ainsi que le désir de raviver les conversations sur l’enquête dans les milieux de formation et de pratique qu’elle fréquentait. J était très ouverte à l’idée d’explorer à nouveau l’enquête à la première personne et de se confronter aux défis et au questionnement qu’elle savait que M y apporterait. L’enthousiasme pour le sujet est né facilement entre nous. Le vingtième anniversaire de l’article d’origine, joint à l’intérêt persistant du public étudiant pour cette démarche, en montrait le besoin et la pertinence. L’article a ensuite été élaboré au fil d’une longue série de cycles d’enquête sur douze mois. Les méthodes adoptées visaient à explorer l’enquête à la première personne de l’intérieur et avec une certaine profondeur, pour aller au-delà des premières formulations. Rétrospectivement, nous pouvons distinguer trois phases.
Dans la première phase, nous avons entrepris de produire un ensemble de matériaux sources en cohérence avec le vivre sa vie comme une enquête, en nous appuyant sur notre longue histoire de travail en recherche-action. En outre, dans la ligne de l’élan rétrospectif qui avait lancé ce travail, une revue de la littérature des publications citant Marshall (1999) a été commandée. Elle a été réalisée par une assistante de recherche (Ilma), récemment diplômée d’un master fondé sur la recherche-action que l’une de nous avait dirigé.
En parallèle, nous, les deux signataires, avons écrit des récits autoréflexifs sur nos pratiques d’enquête à la première personne et sur notre regard actuel sur cette forme de recherche et de vie. Ilma a aussi été invitée à écrire sur son expérimentation empirique et sur le suivi de ses pratiques d’enquête telles qu’elles s’étaient développées pendant et depuis le master. L’intérêt portait en particulier sur la manière dont ces pratiques évoluaient depuis l’obtention du diplôme, car ce moment représentait une charnière entre une enquête exigée et soutenue par les études et l’enquête comme pratique continue.
Dans la deuxième phase du projet, nous avons voulu élargir la diversité des récits d’enquête et porter un regard analytique sur le matériau déjà produit. Nous avons rédigé les portraits de deux autres personnes diplômées du master (Charles et Rachel, un pseudonyme) dont les pratiques d’enquête nous semblaient montrer des styles contrastés et intéressants. Ces deux personnes travaillaient au changement systémique, étaient motivées par les enjeux de durabilité et se servaient de l’enquête comme moyen de faire advenir le changement, au-dedans comme au-dehors. Ces portraits nous ont aidé à explorer comment les pratiques d’enquête peuvent se clarifier dans des masters fondés sur la recherche-action.
Nous avons soumis ces portraits aux personnes concernées, en leur demandant l’autorisation d’utiliser le matériau et en les invitant à le commenter. Les premières versions de nos portraits ont été approuvées, et de nouveaux éclairages ont été apportés. Avec les récits de l’équipe de recherche, cela nous a donné cinq récits d’enquête sur lesquels travailler. Nous ne l’avons pas tant considéré comme un échantillon que comme une base suffisante pour explorer.
En développant ce matériau initial, nous avons mené de petits cycles de conversation, d’interprétation et de construction itérative du sens, par des échanges de courriels (auxquels Ilma se joignait parfois) et par des réunions de recherche, tenues surtout en visioconférence. Les réunions étaient enregistrées pour faciliter un réexamen continu. Travailler ainsi a produit beaucoup de matériau divergent, en cohérence avec ce que nous savions des manières diverses de pratiquer la recherche-action à la première personne et de la façon dont les pratiques se développent avec le temps. Nous avons repéré, évalué de manière critique et mis à l’épreuve les thèmes qui émergeaient du matériau.
L’engagement dans ce projet de recherche a aiguisé notre attention aux enquêtes en cours dans nos vies, et a aidé les réflexions et les évaluations critiques des processus de recherche à remonter à la surface. Nous avons constaté, dans cette phase, que toutes nos communications devenaient pertinentes pour la recherche. Par exemple, chaque fois que nous échangions des courriels ou tenions des réunions de recherche, nous parlions un peu des enquêtes en cours dans nos vies professionnelles et plus larges, puis nous réfléchissions à ce que nous étions peut-être en train d’apprendre sur la recherche-action, notamment sur l’enquête à la première personne. Ces processus montraient bien à quel point l’enquête à la première personne gagne souvent à s’engager avec d’autres, des pairs d’apprentissage qui peuvent offrir un soutien et une remise en question précieux.
Il fallait trouver un équilibre dans le travail avec nos sources de données divergentes, tout en gardant assez fermement le cap de nos questions de recherche pour favoriser la convergence. En tant que co-enquête, notre démarche faisait place à « l’interdépendance du chaos et de l’ordre » (Heron 1999, p. 127), et nous avons travaillé dans la durée avec de multiples fils ouverts, en résistant à l’envie de les ranger.
Un premier tableau des thèmes a été établi à partir de ce matériau, puis mis à l’épreuve, recoupé et adapté plusieurs fois au fil du projet. Ce processus itératif nous a permis de repérer des fils convergents dans le matériau de recherche et dans les discussions et, par regroupement, de situer la distinction entre développement et mise en acte de l’enquête qui est apparue au cours de ce travail. Le tableau qui en a résulté est ainsi devenu une pierre de touche pour ce qui émergeait. Il est présenté plus loin.
En procédant ainsi, nous avons intégré des processus de qualité, comme le fait la recherche-action à la première et à la deuxième personne. Tout au long du travail, nous avons exercé à la fois la méfiance et l’ambition. Face à notre matériau, nous nous sommes consciemment demandé : « Qu’est-ce qui ou qui manque ici ? », et cela nous a aidé à voir les limites de nos cinq récits d’enquête, ce et qui ils pouvaient, ou non, représenter, comme nous le commentons plus loin. En même temps, nous avions l’ambition d’atteindre une certaine plénitude dans ce que nous pourrions présenter.
Pendant la deuxième phase, il nous est arrivé, sans l’avoir prévu, d’utiliser des métaphores pour dépeindre l’enquête, et nous nous sommes demandé si des images visuelles ou sensorielles pouvaient nous y aider. Nous avons décidé de chercher des métaphores visuelles pour saisir l’enquête autrement que ne le permettent les mots. Les images que nous avons trouvées ou créées ont commencé à s’entrelacer avec nos éclairages thématiques.
Dans la troisième et dernière phase, nous avons cristallisé et fait converger les thèmes principaux de cet article. Il s’agissait non seulement de déterminer ce que nous avions découvert, mais de décider ce qu’il était important de dire et qui pourrait être utile à d’autres, et comment le présenter. Tout au long du processus de recherche, nous avions prêté attention à de multiples formes de données et voulions les offrir dans l’article lui-même.
Dans les différentes phases d’analyse qui suivent, nous souhaitons tout particulièrement développer trois éclairages clés issus de la recherche :
Les démarches et les pratiques d’enquête tendent à être propres à la personne concernée et au contexte dans lequel elle agit, tant dans leur développement que dans leur mise en acte continue. Il existe donc un couplage étroit entre une vie vécue, passée et présente, et la « pratique » de l’enquête au sein de cette vie. De plus, l’enquête semble évoluer continuellement, façonnée à mesure que la vie se déploie. Bien que les processus de qualité soient eux aussi individualisés, on peut repérer des préoccupations et des questions communes.
L’incarnation est un aspect clé de l’enquête, et en y prêtant attention nous élargissons la compréhension de la recherche-action à la première personne. Par incarnation, nous entendons ces pratiques de balayage, d’aller-retour entre la cognition dans l’esprit et la sensation dans le corps, à la recherche de ce qui se passe et de ce qui est pertinent. Notre matériau de recherche a sans cesse montré une incarnation ancrée, qui laisse penser que l’enquête est loin d’être une affaire seulement intellectuelle. Le contenant de l’incarnation, et l’expression par l’incarnation, élargissent, croyons-nous, la plénitude de ce que nous pouvons suggérer.
Une attention accrue aux pratiques incarnées de l’enquête éclaire davantage la nature intrinsèquement processuelle de l’enquête. Par processuel, nous désignons une interprétation de l’enquête plus souple que ce qui en a été dépeint jusqu’ici, qui renvoie à des états fugaces d’être et d’action plutôt qu’à des états fixes de savoir.
Nous avons cherché à façonner cet article de façon cohérente avec notre manière de travailler et avec ces éclairages émergents. Nos efforts de recherche ont abouti à différents genres de production, dont des portraits, des métaphores visuelles et un tableau des thèmes servant de pierre de touche.
En abordant ce sujet, un défi d’articulation nous a frappé, ainsi que la manière dont il soulève des questions de langage. L’enquête vivante et nuancée est difficile à dépeindre. Richardson et St Pierre invitent les personnes qui écrivent dans des paradigmes de recherche post-conventionnels à accueillir ce caractère insaisissable. Elles plaident pour un « terrain de jeu » plus large dans l’écriture de la recherche, où les genres pourraient se brouiller et où la tâche est de cristalliser, plutôt que de trianguler, le sens, en travaillant à partir de formes potentiellement multiples de « données » (Richardson et St Pierre 2005). C’est dans cet esprit exploratoire que nous présentons le matériau obtenu sous forme de différentes « textures » qui répondent à nos questions initiales. Ces textures ont des modes différents, narratif, visuel et analytique, qui offrent des regards différents sur notre matériau, et sont donc elles-mêmes une tentative d’élargir le « langage ». Nous cherchons ainsi à incarner le vivre sa vie comme une enquête dans le texte, en espérant conserver la qualité feuilletée et kaléidoscopique de l’article d’origine et rester en cohérence avec son image d’une enquête qui « ne tient pas grand-chose pour fixe, achevé ou tranché » (Marshall 1999, p. 156).
Nous présentons d’abord les deux portraits de personnes anciennement inscrites en master qui ont développé des démarches d’enquête dans le cadre de leurs études. Nous les avons rédigés, comme indiqué plus haut, pour illustrer des manières contrastées d’« entrer » dans une enquête systématique et formulée, pour une personne en formation. Alors que le premier portrait montre comment l’application répétée des cadres de l’enquête-action a soutenu la démarche d’enquête d’un étudiant dans le développement organisationnel, le second montre comment une étudiante a puisé dans ses pratiques artistiques et incarnées existantes et les a, d’une certaine façon, réorientées. Nous reviendrons sur ces différences dans la discussion ci-dessous.
Charles était ingénieur et scientifique, âgé d’une cinquantaine d’années, et occupait un poste stratégique au siège britannique d’une entreprise internationale de conseil dans le domaine de l’eau. Il voulait plaider vigoureusement pour qu’on accorde plus d’attention à la durabilité, mais ne voulait pas que les gens pensent qu’il avait « perdu la tête » et qu’il fallait le mettre à la retraite. Il voulait « faire tanguer le bateau sans tomber à l’eau ».
Dès le départ, Charles a indiqué que suivre le master était une expérience sur ce qu’il était et pouvait devenir. Par exemple, lors d’un « jeu » de simulation de trois heures sur les stocks de poissons, au premier atelier, il a vite compris qu’il était important de calculer les stocks et les niveaux d’épuisement si l’on voulait éviter la surpêche, mais il n’a pas insisté quand les autres membres de son équipe n’ont pas tenu compte de son avis. Il ne voulait pas être étiqueté comme l’expert technique dès le début du programme. Il y a réfléchi lors du débriefing de la séance.
Charles abordait son travail dans le cadre du diplôme de façon engagée et méthodique. Très tôt, il a trouvé que le cadre de l’enquête-action (Fisher et al. 2003) lui parlait suffisamment et l’a adopté avec conviction, en prêtant attention aux finalités, aux stratégies, aux comportements et aux effets. Il a conçu de petits projets dans ces termes, de manière répétée, au fil des cycles d’apprentissage entre les ateliers, et a rédigé des travaux d’apprentissage. Ce qui semblait commencer comme une formule est devenu un processus pour approfondir ce qu’il pensait, faisait et ressentait, qui l’a aidé à cadrer et à entreprendre des actions.
Charles a dit très explicitement combien la recherche-action à la première personne lui avait ouvert des émotions à vivre et à explorer comme il ne l’avait jamais fait auparavant. Il dit : Je crois qu’une conscience émotionnelle plus large, l’idée qu’il ne s’agit pas seulement de faits, mais de ce que chacun de nous ressent face à eux, m’a vraiment aidé à accepter beaucoup mieux les points de vue différents, et donc à collaborer plus efficacement.
Travailler avec les émotions l’a aidé à être courageux dans des circonstances qui, autrement, auraient été intimidantes, même avec sa position dans l’entreprise. Il dit aujourd’hui aux personnes à qui il enseigne que « les approches expérimentales de l’action vous aident à essayer des choses malgré les peurs et l’incertitude, en vous évitant de vous le reprocher si les choses ne marchent pas comme prévu. »
Charles a mené de manière systématique une recherche-action à la première, à la deuxième et à la troisième personne dans un large éventail d’activités organisationnelles et professionnelles. Par exemple, il a été invité à animer un séminaire de gestion des connaissances dans son entreprise. Il y a présenté des informations environnementales, en martelant des messages d’alerte sur les dommages, au-delà de ce qu’il jugeait acceptable, ce qu’il voyait comme un défi et un risque. Il a exploré à l’avance comment s’y prendre et en a parlé avec des pairs d’apprentissage du master. Il a fait sa présentation avec une certaine appréhension. C’était pendant un déjeuner. Il a demandé aux gens d’écrire leurs retours sur leur serviette. C’était une bonne pratique d’enquête-action, et cela a apaisé son inquiétude sur la façon dont il avait été reçu. Les commentaires étaient élogieux. Il avait pris la parole, mais n’était apparemment pas allé trop loin.
Il a ensuite mis sur pied un groupe d’enquête coopérative composé de volontaires de différents secteurs et niveaux, qui examinait comment l’entreprise pouvait traiter les questions de durabilité dans ses propres pratiques. Il savait que les membres du groupe n’avaient pas le même accès au pouvoir et que les conséquences, y compris les répercussions possibles sur leur carrière, pouvaient varier d’une personne à l’autre. Il a donc entrepris une exploration approfondie des théories du pouvoir et en a dégagé les implications pratiques pour des hommes blancs plus âgés comme lui et pour des collègues plus jeunes dans la hiérarchie et différents de lui, en en tenant compte avec le groupe d’enquête et dans l’action organisationnelle.
Charles a fait en sorte que les conférences annuelles et d’autres événements de son entreprise intègrent et discutent davantage les questions de durabilité. Il a écrit des lettres soigneusement travaillées à des revues professionnelles, plaidant pour que la formation en ingénierie accorde plus d’attention à la durabilité. Il a ainsi lancé des ondes d’enquête à la troisième personne au sein de son organisation et au-delà.
Il a été nommé professeur invité de la Royal Society of Engineering à l’université de Cambridge pour trois ans. En conservant sa démarche d’enquête pour façonner le contenu et le style de son enseignement, il a encouragé le public international du master à se voir comme une force de changement au service de la durabilité.
Charles a continué à travailler pour son organisation et à parler de son travail à l’international après sa retraite officielle. Il était destiné à se développer. Le master et la recherche-action sont arrivés au bon moment pour lui.
Rachel était une infirmière formatrice très occupée au NHS, préoccupée par les questions de justice sociale et de changement climatique, et elle voulait peser sur les enjeux de durabilité dans son lieu de travail. Elle éprouvait une profonde sollicitude pour les personnes qui vivent en marge de la société. Pendant le master, elle a exploré son propre sentiment de marginalité et de différence, en réfléchissant à la manière dont il venait de son éducation (elle avait par exemple fréquenté une école Steiner), de son héritage de classe sociale et de ses propres handicaps invisibles, dont la dyslexie. Elle sentait que ce sentiment de différence lui donnait une compréhension innée de la diversité.
Rachel est arrivée au master déjà convaincue de l’importance du développement personnel et familière de manières différentes d’être et d’apprendre, en particulier la Movement Medicine1 (une pratique somatique incarnée), la PNL et les approches gestaltistes. En découvrant une partie du travail expérientiel profond du master, elle a « eu le sentiment de rentrer chez elle ».
Rachel avait un sens aigu du devoir et du service. Son lieu de travail était stressant, sa vie familiale chargée et exigeante. Elle avait besoin de se ressourcer. Pour Rachel, il n’était pas question de savoir « comment » vivre sa vie comme une enquête : elle avait une base solide pour trouver son chemin. Il s’agissait plutôt de s’autoriser à le faire, ce qu’avait en partie encouragé la lecture de Marshall (1999). Elle disait : « cela a légitimé ce qui m’était déjà naturel, comme “enquête” ».
Rachel s’est essayée à de petites esquisses abstraites et colorées. Cela l’a aidée à aborder des domaines de sa vie où elle se sentait bloquée, dont la rédaction de ses travaux de cours. Elle trouvait l’esquisse réflexive cathartique : elle l’aidait à se calmer, à « apaiser son esprit » et à choisir parmi les nombreuses idées et perspectives qui, sinon, pouvaient figer sa pensée. Cette pratique artistique s’est étendue à l’écriture créative, au lien avec la nature dans le parc voisin et, surtout, pendant cent jours, elle a dansé chaque jour : une forme de pratique incarnée fortement inspirée de la danse des cinq rythmes de Gabriel Roth et de l’expérience de Rachel en Movement Medicine. Elle voulait trouver une pratique sacrée :
« Tout est une question de résilience : la pratique mène à une résilience et change la façon dont on se présente. »2
Elle a commencé à appliquer la pratique d’enquête à ses expériences « dans le monde » ; par exemple, lorsqu’elle a dû faire une intervention sur la durabilité sur son lieu de travail, elle a dit s’être sentie plus unifiée et inspirée, en notant :
« Cela représente une moi unifiée, qui fait le travail intérieur et extérieur qui est ma vocation… quand j’accède à ce lieu, je me sens plus ressourcée. »
Rachel a fait évoluer sa démarche d’enquête dans le contexte chargé de sa vie. Ses esquisses artistiques sont devenues une discipline.
« Ces explorations de la couleur ont continué… parfois je… me rendais compte que je passais d’un état d’esprit négatif à un état positif rien qu’en les faisant, souvent je les trouvais apaisantes. Elles n’avaient rien de parfait, elles étaient souvent faites en toute fin de soirée, quand le rideau de la fatigue tombait, ou pendant que l’eau bouillait ou que le repas cuisait. »
« J’avais besoin de renouer avec la créativité, avec ce qui me donne du sens et de la joie. J’avais besoin de m’autoriser à faire les choses que j’aime, à me relier à moi-même, au bonheur, au bien-être. »
L’esquisse et sa pratique de la danse l’invitent, disait-elle, à un « savoir de tout le corps », « un espace où l’inconscient peut devenir conscient et s’exprimer », un espace où une texture plus large de l’expérience peut être connue et où il existe de nouvelles façons de réfléchir et de savoir.
La démarche d’enquête de Rachel relevait d’abord davantage d’un élargissement de soi. Avec le temps, les explorations se sont prolongées en action dans sa vie quotidienne. Au travail, Rachel a pris un rôle de porte-drapeau de la durabilité, avec une assurance et une clarté dans ce qu’elle faisait que renforçaient sa pratique d’enquête et le partage de celle-ci avec les membres de son groupe d’apprentissage du master.
« Mon art m’a nourrie, a nourri mon esprit, ce que je suis… Cela veut dire que je peux me tenir dans ma propre crédibilité, et cela me rend capable de faire advenir un changement social. »
Le retour à l’art et au « savoir de tout le corps » a été important et nourrissant, mais il a aussi eu un coût. Rachel était parfois « épuisée » et avait besoin de décrocher pour faire face à la pression des études, de la parentalité et du travail.
Bien que les voies d’entrée dans l’enquête de Charles et de Rachel aient été très différentes, la culture d’une discipline qui encourage et oriente l’action est manifeste dans chaque récit. Les cadres structurants de Torbert et de ses collègues guident Charles dans des cycles d’enquête répétés et disciplinés, alors que ce sont plutôt les évocations processuelles de Marshall qui inspirent Rachel pour créer ses propres structures artistiques d’exploration. À leur manière, différente, Charles et Rachel se ménagent du temps et de l’espace pour réfléchir, se préparer, élaborer une stratégie et agir à partir de l’enquête, et donc pour travailler avec leurs questions d’enquête. C’est avant tout un savoir pratique (Heron 1996) qui se développe ici : soutenue par des façons de faire nouvelles, ou anciennes mais désormais configurées autrement (esquisse, écriture, travail à partir de cadres), l’orientation de l’attention dans leur vie se trouve changée, ou renouvelée.
Les élargissements de la perception qui accompagnaient ce mouvement nous ont frappé. Charles prête attention à un registre émotionnel plus large, et son savoir devient ainsi plus incarné. Par la danse et l’art, Rachel commence à incarner délibérément des manières plus larges de savoir pour s’exprimer et être au monde. Le vivre sa vie comme une enquête est déjà reconnu dans la littérature comme un processus pleinement incarné. Marshall y est citée comme exemple d’une universitaire qui fait passer son expérience vécue dans ses publications, en cherchant à mettre en acte dans son écriture ce qu’elle préconise. Dans cette recherche, il nous a été donné d’entrevoir la nature incarnée de la pratique. Dans tout notre matériau, les personnes qui enquêtaient ont montré, de manière singulière, une attention aux émotions, aux sentiments et aux sensations physiques pour guider leurs choix dans les processus d’enquête.
Cela nous amène à la première des trois textures visuelles destinées à montrer des aspects du vivre sa vie comme une enquête. Au cours de la recherche, nous nous sommes demandé quelles métaphores ou quelles présentations artistiques pourraient offrir ce qu’il est plus difficile de dire avec des mots. La première est présentée à la figure 1 : une esquisse au crayon réalisée par Ilma au début de 2019.

Dans cette section, nous présentons notre tableau pierre de touche des thèmes, des fils et des questions qui ont émergé de notre construction itérative du sens et y ont été mis à l’épreuve. Le matériau qu’il présente provient de l’ensemble des récits avec lesquels nous avons travaillé. Nous l’avons parfois illustré à partir des histoires de Charles et de Rachel, car leurs différences aident à montrer les thèmes, et vous avez lu leurs portraits. Ce tableau est un travail en cours, qui ne cherche pas à devenir définitif ou figé. Lors de sa dernière version, nous nous sommes rendu compte qu’il reflète deux fils d’éclairages émergents : l’un porte sur le développement de l’enquête dans une vie, le second sur la mise en acte des processus d’enquête.
Un constat nous a frappé : s’il existe des termes généraux pour décrire ou préconiser des pratiques d’enquête, une personne qui enquête ne peut développer une pratique qu’en relation avec sa propre vie. Plusieurs fils de la section A du tableau 1 explorent ce développement et la nature de ces pratiques personnelles singulières. Les histoires contrastées de Rachel et de Charles ont montré comment le ou les moments clés de l’installation de disciplines d’enquête dans une vie sont eux aussi abordés d’une manière propre à chaque personne.
La section B du tableau 1 se concentre ensuite sur les points communs liés à la mise en acte de l’enquête qui sont apparus dans les cinq récits explorés. La case 6 reprend le thème de l’incarnation déjà introduit, tandis que la case 7 rassemble une série de questions dont nous pensons qu’elles signalent des processus de qualité intégrés, implicites et à l’œuvre dans les processus continus et réflexifs de l’enquête.
Tableau 1 — Fils relatifs à l’enquête tels qu’ils s’expriment dans les récits réflexifs
Section A : développement de la personne qui enquête, singulier, continu et enraciné dans l’expérience de vie
Section B : mise en acte de l’enquête, motifs et questions
Il importe de noter ici que nos données n’ont pas étoffé le potentiel dégénératif que peut comporter l’enquête à la première personne, bien que ce thème ait été présent dans nos conversations. Nous reviendrons sur les aspects génératifs et dégénératifs de l’enquête dans la discussion finale.
Dans la suite de l’article, nous suivons les indications de la section B du tableau. Nous développerons d’abord le questionnement réflexif continu qui est apparu dans notre matériau et que résume la case 7. Nous avançons que ce type de questionnement est un marqueur de qualité. Nous montrerons aussi à quel point l’enquête est fortement incarnée. Dans la section suivante, nos corps apparaissent de différentes façons comme des instruments, qui guident souvent des choix décisifs : prêter attention ou non, dans le développement d’une enquête en cours. Ce qui suit montre donc les processus dynamiques et mutuellement imbriqués de questionnement et de vie incarnée qui surgissent. Bien qu’ils se mettent en acte dans des moments précis et situés de la vie, nous croyons qu’ils disent aussi quelque chose de la nature même de l’enquête, de son attitude absorbante et de sa manière continue et provisoire de faire des choix. Cela nous conduit à la texture visuelle B et à la figure 2 ci-dessous, qui semble chercher une perspective sur la nature même de l’enquête qui trace son chemin à travers une vie.

Tout le matériau qui suit doit être lu en gardant à l’esprit que la recherche-action à la première personne est une activité intrinsèquement incertaine et précaire, qui peut impliquer exposition et vulnérabilité. Comme elle porte par nature sur des questions qui comptent, des choses seront en jeu, y compris la légitimité et le bien-être de la personne qui enquête. Comme l’histoire de Charles le laissait entendre, les enquêtes des personnes inscrites dans nos masters comportaient souvent une expérimentation susceptible de leur attirer des ennuis. Adopter certaines formes de recherche-action peut aider, mais ne fera pas disparaître les risques. L’enquête à la première personne devrait donc être menée avec un questionnement critique, et avec soin pour soi et pour les autres. Les choix examinés ci-dessous sont donc exigeants, à la limite, et non routiniers.
Pour illustrer la nature précaire de l’enquête, nous proposons aussi dans cette section, dans des encadrés, deux histoires tirées des enquêtes en cours des deux signataires.
Dès lors qu’on reconnaît l’enquête comme quelque chose qui se tisse dans une vie pleinement en mouvement et la croise, les pratiques de discernement, en termes de « ce à quoi prêter attention », sont apparues comme importantes. Affiner sa curiosité pour s’attarder sur certaines expériences et non sur d’autres est l’impératif de toute recherche. Avec des données infinies, les choix de ce qu’on remarque, consigne et à quoi on répond, choix continus dans le fait de vivre sa vie comme une enquête, forment une pratique en soi. « L’enquête s’est tissée dans ma vie », a écrit M. Comment alors distinguer l’enquête de la vie elle-même ? La pratique est celle d’un questionnement réflexif continu. Elle touche au choix et au discernement et, en fin de compte, à la qualité du processus d’enquête. Le tableau 1 (case 7) éclaire certaines de ces questions, développées ci-dessous, tandis que la texture visuelle B souligne leur caractère non résolu.
J : qu’est-ce qui, dans la vie, capte ma curiosité, mêle l’excitation et un soupçon de peur face à ce que je pourrais rencontrer par l’enquête ?
M : suis-je en train d’enquêter au cœur de ce qui compte ?
Au fil des années, nous avons proposé tout un éventail d’heuristiques (comme les deux citations ci-dessus) pour aider les personnes en formation à choisir leurs questions clés d’enquête et à se frayer un chemin dans la prolifération des « données » à leur disposition. Mais de tels guides peuvent parfois donner la fausse impression qu’il y aurait une ligne nette, insaisissable, à découvrir.
Nous avons remarqué que les personnes en formation prenaient le temps d’être systématiques dans la pratique du recueil et du tri des données. Charles a formulé sa démarche d’enquête et s’y est tenu, en préparant avec assiduité une présentation à son entreprise et en recueillant du matériau à partir de ce qui s’est passé. Ilma a suivi la manière dont ses pratiques d’enquête ont changé, se sont maintenues ou se sont estompées après le diplôme. Elle a poursuivi la pratique du journal adoptée pendant le master, et a noté que cela l’aidait à décider où placer son attention. Elle a écrit que « deux années passées à saisir les données à chaud, à les exprimer visuellement puis à les réexaminer de façon délibérée et critique se sont transformées en un savoir pratique de ce à quoi prêter attention ».
Pour J et M, l’enquête se déroule face à des vies en cours qui peuvent inévitablement devenir monotones, difficiles ou éprouvantes. Vivre sa vie comme une enquête n’était pas tant une exigence supplémentaire qu’un rappel et un moyen de rester dans l’ouverture à ce qui se passait. L’attention portée, dans les écrits de J et de M, à la « fraîcheur » nous a frappé. L’enquête elle-même devait être vivante dans sa propre curiosité, bien se tisser dans la vie et ne pas devenir une fin en soi.
Le choix d’enquêter était parfois tout à fait délibéré. J a écrit sur sa décision d’être en posture d’enquête lors d’une réunion dans la maison de retraite médicalisée de sa mère : « Je le fais en partie pour rester un peu fraîche, plutôt que dans l’habitude » (sur ce contexte d’enquête, voir l’encadré ci-dessous). À d’autres moments, ce n’était pas tant un choix qu’un recours imposé par la nécessité. Quand sa mère est tombée gravement malade, M a parlé de l’écriture quotidienne comme d’un moyen de « survie », une finalité particulière de l’enquête.
Un exemple d’enquête à la limite, en action : J.
Au cours de cette recherche, nous, les autrices, avons discuté des difficultés et des risques de l’enquête active. Par exemple, J cherchait à agir avec d’autres proches de résidents, au sein d’une « équipe de développement » semi-formelle et négociée, pour faire avancer les améliorations dans la maison de retraite médicalisée où vivait sa mère. Parmi les nombreuses limites qu’elle a considérées :
Comment parler, d’une voix appropriée, avec des directions de l’établissement et des intérims qui changeaient souvent, compte tenu notamment de ses intérêts professionnels pour la recherche-action et le changement organisationnel ;
Comment jouer son rôle sans empiéter sur les autres proches, avec leurs préoccupations et leurs manières de s’exprimer ;
Comment soulever des questions systémiques, sur lesquelles les proches ont le sentiment d’avoir un regard particulier, sans paraître critiquer le personnel soignant ni ouvrir la voie à des initiatives de la direction qui passeraient outre au lieu d’écouter le personnel ;
Comment ne pas devenir une source d’agacement, au risque de nuire aux soins de sa mère ;
Comment garder de l’énergie quand les améliorations promises n’arrivaient pas, ou que la situation régressait ;
Comment juger si elle en faisait assez et ce qui constituait une action opportune, surtout lors d’un nouveau changement de direction.
À tout moment, J pouvait se trouver en équilibre sur plusieurs limites. Et il y avait aussi des questions potentiellement délicates de genre (et d’âge ?) et de prise de parole à considérer.
Comment savoir alors si une enquête est vivante ? Qu’elle soit structurée ou non dans le cadre d’un projet de master, des habitudes consciencieuses peuvent pousser une enquête en avant de façon machinale, alors qu’une attention excessive au grain fin de la vie peut fixer ou figer l’attention. Nous y voyons un processus de qualité : une pratique qui consiste à prendre le pouls d’une enquête pour vérifier ses signes de vitalité. J a noté ici combien le fait de se demander régulièrement « comment je vais, ici et maintenant ? » aide à faire émerger l’expérience tacite. Quand on sent une difficulté ou de la torpeur, l’enquête pourrait être une habitude gardienne, qui nous aide à prendre du recul, ou à aller plus loin à l’intérieur (Marshall 2016b), ou à réexaminer directement les finalités (Fisher et al. 2003), en ouvrant la possibilité d’un recadrage comme geste clé de l’enquête. Nous avons remarqué que la prise de pouls était parfois un geste incarné plutôt qu’un geste de pensée : M a écrit combien aller courir l’avait aidée en laissant la clarté de ses intentions refaire surface :
M : Quand je cours, il n’y a de place que pour me concentrer sur ma respiration et sur le fait de survivre à la contrainte physique de la course. Un pied devant l’autre. Le ciel, le souffle, la route devant moi. Les pensées restent très en arrière pendant ce processus. Après, je suis pleine d’énergie et mon attitude a nettement changé. D’une certaine façon, mon intention est plus claire.
Ces pratiques de clarification et ces prises de pouls sont proposées comme contrepoids au récit de la poursuite, qui peut éclipser toute forme d’enquête à la première personne. Nous désignons ici les manières que la personne qui enquête peut cultiver pour l’aider à décider quand renoncer (Marshall 1999) ou laisser une piste d’exploration s’éteindre.
Respecter les émotions et travailler avec elles, à côté d’autres manières de savoir, est intrinsèquement tissé dans le vivre sa vie comme une enquête. Dans les masters, les personnes étaient invitées et aidées à apporter à l’enquête tout le registre de leurs émotions. Et elles l’ont fait. Chaque personne devait ensuite développer ses propres pratiques d’enquête pour travailler ainsi de manière multidimensionnelle.
Quand le terrain émotionnel intérieur de la personne qui mène la recherche est soumis à l’examen, il s’accompagne d’une chaleur émotionnelle avec laquelle il faut travailler et faire des choix. L’agitation intérieure est souvent une caractéristique de l’enquête. Toutefois, enquêter à l’aveugle « là où se trouve son énergie » pourrait conduire à un mouvement brownien où les questions s’attachent aux émotions. La texture visuelle A montre la présentation artistique par Ilma d’un travail avec cette agitation, qui lui laisse le temps de se décanter. Dans un exemple qu’elle a développé, J a décrit la recherche de « ce qui est vraiment important » lorsqu’elle a suivi la trace d’un sentiment diffus de trouble, dans l’esprit et dans le corps, qui s’était attaché à une question pratique et occupait son attention de manière disproportionnée, selon elle.
Un exemple d’enquête à la limite, en action : M.
L’un des lieux d’enquête « précaire » pour M se situait dans sa vie organisationnelle : elle était chargée de lancer un nouveau master fondé sur la recherche-action alors qu’autour d’elle, après une fusion, le soutien et la stratégie de l’institution étaient en pleine mutation. Dans ce contexte, pendant plusieurs mois, M a dû adopter des rythmes et des degrés d’attention différents en naviguant entre plusieurs cercles concernés : ses collègues proches du corps enseignant, la direction qui réexaminait le programme et avec laquelle elle n’avait guère d’histoire relationnelle, et les futures personnes en formation elles-mêmes. Son approche d’enquête s’ancrait dans une question centrale : « quel était ici le chemin de l’intégrité ? » Sa limite d’enquête consistait à trouver une position qui « ait un sens éthique » et qui soit aussi émotionnellement tenable pour M. Cela passait par des questions comme :
Quelle réponse réfléchie et opportune donner à des signaux changeants et, par moments, à un soutien qui s’amenuisait ;
Quand et comment mettre entre parenthèses la détresse émotionnelle en elle et autour d’elle, pour la distinguer de « données » incarnées précieuses sur ce qu’il fallait faire ensuite ;
Comment interpréter les moments de « blocage », et quand agir, vite et de façon décisive ;
Quand attendre, prendre conseil, consulter ;
Comment traverser ces mouvements avec ses collègues tout en assumant pleinement ses responsabilités ;
Comment être présente pour les personnes en formation, avec qualité et attention au travail qu’elles avaient à accomplir.
Le chemin à travers ces mouvements est néanmoins resté brouillon pour M et ses collègues. Il n’était pourtant pas purement réactif : le cadre de l’enquête a permis de soutenir l’action à de nombreux moments importants.
Dans les récits des deux signataires, le discernement était une pratique fluide. Nous nous sommes laissé guider par l’expérience incarnée et le savoir émotionnel. Nous avons puisé dans nos finalités, en les ravivant parfois. Et nous avons noté de longues périodes d’attente, quand l’action ne prenait pas forme et que ne pas agir devenait une enquête en soi. M a écrit sur le fait de « laisser passer les choses », en discernant « ce qu’il en est » avant de décider quoi faire. Il s’agissait donc d’une pratique incarnée qui cherchait l’équilibre dans l’arc d’attention intérieur. Elle comprenait des pratiques consistant à remarquer, à ajuster et à suivre les choses qui se déploient ou qui restent bloquées. De telles pratiques ont déjà été suggérées par l’heuristique antérieure de Marshall : savoir « quand persister ou renoncer » (Marshall 1999, p. 165). Notre matériau nous en a montré davantage sur la nature processuelle et continue de la mise en acte de ces enquêtes. Il a aussi montré que l’incarnation joue un rôle très important dans les passages, d’instant en instant, de l’attente à l’action.
Répondant à l’invitation de M à proposer une image, J a choisi l’image du héron et du yoga présentée à la figure 3. La texture visuelle C qui en résulte exprime ces résonances d’une autre manière.

L’image du héron et du yoga évoque le moment du « passage à l’action ». Elle reflète aussi des questions apparues dans tout le matériau et dans nos conversations de construction du sens : quand et comment passer à l’action en enquêtant, et comment les pratiques réflexives peuvent nourrir ces passages. Un thème émergent, en accord avec la littérature, était la manière dont l’enquête donne la permission de s’engager dans sa vie avec courage et dans un esprit d’expérimentation. Le désir de contribuer au changement systémique nous motivait, nous comme les personnes que nous formions. Nous l’avons vu directement dans l’exemple de Charles ci-dessus, où l’enquête offrait un contenant à partir duquel l’action et l’expérimentation sur son lieu de travail pouvaient être planifiées. Dans le cas de Rachel, le lien était moins direct. Ses actions extérieures dans le monde n’ont été nourries qu’après qu’elle se fut accordé du temps pour regarder en elle-même. Cela ne pourrait-il pas être perçu aussi comme un passage à une action « intérieure » ? Il nous paraît important d’amplifier ce type de questionnement. Dans notre expérience d’enseignement, il arrive que des personnes en formation expriment la crainte du « solipsisme » ou de la complaisance envers soi, qui risquent de fermer la porte à la reconnaissance d’aspects entrelacés de l’expérience, lesquels pourraient alors être réprimés ou rendus indiscutables.
De même, dans notre matériau, la relation entre le mode réflexif et l’action dans le monde est apparue complexe. M l’a comparée à une danse et a écrit chercher « un rythme d’enquête personnel et cultiver un passage confiant à l’action », en jugeant problématiques les désignations tranchées de « réflexion » et d’« action ».
Étant donné que l’idée d’un va-et-vient entre « arcs d’attention intérieur et extérieur » était la caractéristique de la VVE la plus citée dans notre examen de la littérature qui renvoie à Marshall (1999), nous avons voulu explorer ce que nous avons appris de cette dynamique.
Dans notre réflexion, nous avons pris de plus en plus de distance avec l’idée d’« épisodes d’action » isolés, avec des zones d’action et de réflexion explicites et apparemment délimitées, pour nous intéresser aux gestes et aux dynamiques au sein de configurations ou de champs d’enquête enchevêtrés.
Nous voyons ces « gestes » réflexifs moins comme des transitions nettes entre des états. Ils sont incarnés et dynamiques : une manière fusionnée de prêter attention à l’expérience à la fois en nous et hors de nous, ce que Coghlan (2007) présente comme central dans l’enquête autoréflexive. Nous avons constaté que placer l’attention dans l’intérieur sert l’action extérieure de manière intéressante. Les arcs extérieurs pourraient désormais être décrits comme une expression de la concentration et de l’attention intérieures. La section précédente et la texture visuelle C du héron ont exploré ces idées.
La mise en acte de cette dynamique nous a paru souple, à mesure que nous traversons des « états fugaces » d’attention plutôt que de savoir jamais de manière définitive, par exemple, quand persister ou renoncer. Cela suppose une agilité du corps-esprit qui se renforce comme un muscle, par des disciplines de pratique. Suivre et déplier cette vision processuelle finit par dissoudre la distinction entre arcs d’attention intérieur et extérieur. Nous pourrions plutôt nous demander comment ces attentions s’intègrent dans un processus qui se déploie, et peuvent être comprises de façon dynamique.
En affinant la notion de vivre sa vie comme une enquête et en lui donnant de la texture, nous croyons avoir éclairé sa nature intrinsèquement processuelle. À mesure que la recherche avançait, la quête de Ramsey pour expliciter un langage du processus ancré (Ramsey 2014, p. 8), qui rende justice aux expériences vécues, a trouvé en nous un écho de plus en plus fort.
Comme Ramsey, les personnes qui enquêtaient dans notre recherche cherchaient des « options relationnelles d’action » (Ramsey 2014, p. 17) : pas n’importe quelles options, mais des options qui se relient aux contextes et aux autres et qui, en même temps, se tissent bien dans nos vies et nos finalités. Notre recherche éclaire ce que Ramsey appelait de ses vœux : « une compréhension plus fine du processus par lequel nous pourrions apprendre à devenir pratiquement sages, par lequel nous pourrions apprendre à porter des jugements plus habiles dans notre pratique » (dans Ramsey 2014, p. 9). À partir de nos cycles de construction du sens, nous voyons l’action continue comme éphémère plutôt que déterminée par une réflexion « individuelle » (isolée). Le savoir imprégné de réflexion est un processus en action. Il devient ainsi contingent, fugace. Une telle réflexion ne crée pas un savoir distinct, comme une ressource à déployer, mais ouvre plutôt la possibilité que chaque instant soit créé à neuf. Avec Ramsey (2018), nous craignons que le regard académique ne soit pas accordé à la perception de tels phénomènes momentanés. Comment alors dépeindre l’art transitoire du devenir ? Ramsey a exploré la poétique sociale comme forme cohérente pour évoquer le caractère éphémère du processus. Dans cet article, nous avons procédé par des images et de multiples « textures », comme une expérimentation d’expressions amplifiées de ce qui ne peut pas être entièrement dit avec des mots.
Le matériau avec lequel nous avons travaillé nous a peu appris sur les aspects potentiellement dégénératifs de l’enquête. L’expression la plus directe en était peut-être l’épuisement que Rachel ressentait parfois en maintenant des processus d’enquête dans une vie déjà complexe. Nous avons exploré les potentiels dégénératifs dans nos conversations de recherche.
Nous ne voyons pas l’enquête à la première personne comme intrinsèquement complaisante envers soi-même, comme on pourrait le lui reprocher. Nous considérons l’autoréflexion active comme une responsabilité de quiconque s’engage dans une recherche, de quelque nature qu’elle soit. Même ainsi, nous savons par notre expérience d’enquête et d’enseignement que l’enquête peut parfois devenir particulièrement tournée vers l’intérieur, au point que se remettre en question devienne une fin en soi. Si cela n’est pas complété par une enquête tournée vers l’extérieur, la personne qui enquête peut se sentir prise au piège de schémas autocritiques dont il lui est difficile de sortir. Cela peut aussi entraver le passage à l’expérimentation dans l’action. Ces possibilités peuvent être influencées par des schémas personnels, un manque de confiance en soi ou des circonstances particulièrement hostiles à un moment donné. Si cela arrive, le processus devient lui-même un objet d’enquête.
Si les personnes qui ont apporté leur récit à cette recherche trouvaient parfois l’enquête exigeante, et ont bien pu vivre de telles dynamiques à un moment ou à un autre, nous en avons unanimement affirmé la valeur dans nos vies, et avons développé des stratégies pour garder une curiosité envers les processus d’enquête eux-mêmes. Les deux signataires ont remarqué que prêter attention à la manière dont nous enquêtons aide certains des aspects les plus dégénératifs auxquels nous avons tendance à céder (que nous avons décrits dans nos conversations comme une rumination excessive ou une absence de joie) à nous devenir plus familiers et plus faciles à éviter.
À travers nos récits et nos réflexions, nous avons exploré comment la notion d’ancrage du vivre sa vie comme une enquête peut se développer et se mettre en acte dans la pratique. Nous voyons nos descriptions et nos analyses émergentes comme une contribution méthodologique : elles éclairent non seulement la pratique du vivre sa vie comme une enquête, mais enrichissent aussi la compréhension de l’enquête à la première personne plus généralement, en recherche-action et en recherche qualitative. Notre contribution est portée en particulier par les trois thèmes centraux de l’article.
Nous avons trouvé que le vivre sa vie comme une enquête est singulier et personnel : une pratique « liante », qui combine des méthodes, des disciplines et des affinités issues d’une vie vécue en évolution continue. Nous avons noté la qualité incarnée du vivre sa vie comme une enquête, et cela nous a conduit à une compréhension plus fine de la nature processuelle de l’enquête à la première personne en général. De ce point de vue, l’enquête est un processus continu, aux multiples facettes, qui change sans cesse de forme, plutôt qu’une suite d’états distincts comme l’« action » et la « réflexion ». Nous n’avons pas tant trouvé un langage pour le dire (comme le supposerait Ramsey) que présenté des textures de son expression évocatrice. Ce travail nous a fait mieux voir combien il est important de travailler avec le savoir émotionnel et incarné de manière approfondie et intégrée, aux côtés d’autres manières de savoir, y compris les dimensions cognitives et intellectuelles de l’enquête sur lesquelles se concentre Ramsey (Ramsey 2014, p. 9 ; Ramsey 2018, p. 95).
Il n’existe pas de grille toute faite pour apprendre à vivre sa vie comme une enquête, même si nous savons bien qu’on utilise souvent, au départ, des cadres et des structures comme marchepieds utiles pour se guider (par exemple en adoptant les notions d’arcs d’attention intérieur et extérieur, ou comme Charles l’a fait avec les quatre territoires de la conscience de Torbert). On peut adopter de telles grilles, mais il faut les dépasser dans une pratique développée, comme Charles l’a ensuite fait.
C’est plutôt une forme d’humilité (Walton 2011) qui est nécessaire pour aborder l’enquête, afin de garder à l’esprit ses fondements épistémologiques, qui laissent penser que le savoir est inextricablement lié à la personne qui sait (Coleman 2015), et que l’expérience qui se déploie, telle qu’elle est vécue au sein d’une vie, est le lieu premier d’où peut provenir un savoir pertinent. Chaque personne peut alors faire preuve de réflexivité dans sa manière d’adopter l’enquête et de créer ses propres pratiques de qualité. Appliquer cette attention à la manière dont on s’éprouve soi-même dans l’enquête et dans la vie elle-même nous conduit à quelque chose de fondamental : comme le suggère Coghlan, à « la structure de la connaissance humaine » (Coghlan 2010) elle-même.
Les limites des grilles nous ont amené à expérimenter de multiples modes de représentation (récits, analyses et images visuelles), des « textures » destinées à offrir aux personnes qui développent leur enquête des points d’appui cohérents avec l’expérience vécue de l’enquête. Nous nous voyons ainsi jouer aux frontières de ce qui compte comme savoir et représentation légitimes (Richardson et St Pierre 2005). Nous reconnaissons donc la nature politiquement risquée de ce type de travail d’enquête, et le défi qu’il lance aux normes épistémologiques admises.
Nous reconnaissons la limite de notre échantillon et la manière dont elle restreint ce que nous pouvons dire. Et pourtant, même avec ce petit groupe, la variété des interprétations et des formes qu’a prises l’enquête nous frappe. Nous espérons que cette exploration incitera d’autres personnes à rendre compte de leur pratique et à expérimenter des formes de représentation. Nous nous réjouissons de lire ces travaux et d’en discuter.
En conclusion, nous pensons avoir montré que le vivre sa vie comme une enquête, en tant que forme de recherche-action à la première personne, est à la fois profondément politique et profondément personnel. Il est politique en ce qu’il offre un moyen à la fois d’ancrer la recherche et de la relier à un projet de changement systémique. Il est personnel en ce que, fondamentalement, il s’agit d’apprendre une curiosité de tous les instants, et de rester en éveil face aux choix et aux possibilités qu’implique le fait de mener une vie éthique et riche.
Complexe Systémique : à retenir
L’article ne s’adresse pas d’abord au monde clinique, mais il parle directement de son métier : que fait-on de ce qu’on éprouve en séance, et comment en faire un savoir sans tomber dans la complaisance ? Gearty et Marshall décrivent l’enquête à la première personne comme une discipline singulière, incarnée et processuelle : choisir sur quoi porter son attention, vérifier que l’enquête reste vivante, travailler avec les émotions, attendre avant d’agir. Pour la pratique systémique, on y retrouve le soi de la personne thérapeute comme instrument, le va-et-vient entre ce qui se passe en soi et ce qui se passe dans le système, et une manière d’écrire (journal, images, portraits) qui peut nourrir la supervision et la formation. Les limites sont nettes : cinq récits seulement, dont trois de l’équipe elle-même, des personnes déjà convaincues par la démarche, et un versant dégénératif (rumination, épuisement) que le matériau éclaire à peine. On lira donc ce texte comme une invitation méthodologique plutôt que comme une démonstration. À lire avec l’article sur l’usage de soi de la personne thérapeute, et avec l’article sur l’écriture comme outil de formation thérapeutique.
Notes de l’original
1 https://www.schoolofmovementmedicine.com/movement-medicine/what-is-movement-medicine/
2 Toutes les citations sont tirées, avec autorisation, des travaux d’apprentissage de Rachel et du portfolio de son projet final.
Remerciements. Les deux signataires remercient Ilma Stankeviciute, qui a réalisé la revue de la littérature et s’est parfois jointe à l’équipe de recherche pour enquêter avec elle, Charles et Rachel, qui ont accepté de figurer dans les portraits, pour la générosité de leur temps et de leurs réflexions, les évaluations anonymes et trois collègues qui ont généreusement commenté une première version de l’article, ainsi que leurs établissements respectifs, Ashridge Executive Education at Hult International Business School et Lancaster University Management School, pour les espaces stimulants dans lesquels explorer les questions abordées dans cet article.
Disponibilité des données, du matériel et du code. Sans objet.
Liens d’intérêts. Sans objet.
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Traduction non officielle en français de Vivre sa vie comme une enquête : une pratique systémique au service du changement, par Margaret Rose Gearty et Judi Marshall, Systemic Practice and Action Research, vol. 34, no 4 (2021), doi : 10.1007/s11213-020-09539-4, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence (tableau présenté en liste, légendes des figures traduites). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.
Traduction française non officielle de « Living Life as Inquiry – a Systemic Practice for Change Agents », publié dans Systemic Practice and Action Research (2021) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.
Lire l’article originalComment citer cet article
Gearty, M. R., et Marshall, J. (2021). Vivre sa vie comme une enquête : une pratique systémique au service du changement (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/vivre-sa-vie-comme-une-enquete-une-pratique-systemique-au-service-du-changement (Œuvre originale publiée en 2020 dans Systemic Practice and Action Research, 34(4), 441-462 (2021) ; republiée en 2021 par Systemic Practice and Action Research, https://link.springer.com/article/10.1007/s11213-020-09539-4)
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