Journal of Solution-Focused Brief Therapy · Entretien

Tous ceux qui errent ne sont pas perdus : entretien avec Frank Thomas

Michael Durrant, fondateur du Brief Therapy Institute of Sydney et premier rédacteur en chef de la revue, interroge son ami de vingt-cinq ans Frank N. Thomas, professeur à la Texas Christian University et archiviste officiel de la Solution-Focused Brief Therapy Association. Du Dakota du Sud de 1967 à la conservation des cassettes du Brief Family Therapy Center, en passant par une première rencontre calamiteuse avec Steve de Shazer, c’est le parcours d’un homme qui dit avoir bâti sa carrière universitaire « en errant et en s’étonnant » — et qui se demande, pour finir, comment tenir une tradition vivante sans la figer.

Entretien Frank N. Thomas, interrogé par Michael Durrant, University of SydneyPremière publication Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 1, n° 2, 2014Traduction Complexe Systémique, traduction non officielle

Traduction française non officielle. Cet entretien est la traduction de Not all who wander are lost: Wandering and wondering in the Solution-Focused world. An interview with Frank N. Thomas, par Frank Thomas et Michael Durrant, publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 1, n° 2 (2014), doi : 10.59874/001c.75105, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Des intertitres ont été ajoutés pour la lecture en ligne ; l’épigraphe empruntée à Tolkien n’est pas reproduite (voir la note ci-dessous). Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Qui est Frank Thomas — présentation par Michael Durrant

Le docteur Frank Thomas est professeur de counseling et de formation des conseillers à la Texas Christian University de Fort Worth (Texas, États-Unis). Il est aussi l’archiviste officiel de la Solution-Focused Brief Therapy Association. Frank et moi sommes amis et collègues depuis près de vingt-cinq ans ; nous avons présenté ensemble dans des congrès internationaux et écrit ensemble des chapitres d’ouvrages et des articles professionnels. J’ai préfacé son dernier livre, Solution-Focused Supervision: A resource-oriented approach to developing clinical expertise (2013, Springer), en le décrivant comme « LE livre orienté vers les solutions le plus important de ces dix dernières années ». Frank est également rédacteur associé du JSFBT.

Complexe Systémique — sur l’exergue

L’entretien s’ouvre, dans la revue, sur quatre vers de J. R. R. Tolkien tirés de The Fellowship of the Ring (1954), d’où vient le titre : des vers sur ce qui a de la valeur sans en avoir l’éclat, et sur l’errance qui n’est pas une perte. Encore protégés, ils ne sont pas reproduits ici.

J’ai bâti ma carrière universitaire en errant et en m’étonnant.

Frank N. Thomas

Prendre soin des gens, avant même de savoir pourquoi

Vous avez un long passé dans l’accompagnement pastoral, le travail auprès des jeunes et diverses façons de « prendre soin des gens ». Quelles ont été les forces motrices de vos premiers pas auprès des personnes ?

Vous êtes la première personne à me poser cette question, Michael — la toute première ! — et rassembler mes souvenirs va m’apporter, je crois, quelques aperçus nouveaux. Des influences attendues me viennent à l’esprit : la famille, le scoutisme, l’Église, les projets de service dans ma communauté. Mes parents étaient discrets sur leur bienveillance envers les autres, ce qui allait bien avec leur humble héritage scandinave. Mais un épisode marquant, qui a nourri ma façon de « prendre soin des gens », me revient, et il mérite d’être raconté.

En 1967, la famille « Jones » — un homme afro-américain de l’est des États-Unis, sa femme blanche et leur fille en bas âge — s’est installée dans ma ville, Sioux Falls, dans le Dakota du Sud. Il avait été recruté par mon collège pour y enseigner les travaux manuels (menuiserie, métallurgie, électronique, et ainsi de suite). Ils ont emménagé dans une maison à une rue de la nôtre et ma mère a appris, je ne sais comment, leur situation difficile : plusieurs services de garde d’enfants avaient refusé de s’occuper de leur fille, si bien que la mère ne pouvait pas chercher de travail. Ma mère a aussi appris que cette famille avait été chassée par pétition de deux quartiers avant d’acheter cette maison-là, en raison de leur mariage interracial et de leur enfant « métisse ». Son cinquième enfant venant enfin d’entrer à l’école, ma mère avait ses journées libres pour la première fois en seize ans… mais elle a décidé (avec l’accord de mon père, j’en suis sûr) d’aller trouver ce couple et de proposer de garder leur petite. Elle n’a demandé qu’une faveur : que M. Jones m’emmène à l’école chaque matin.

C’était l’année de la célèbre affaire Loving v. Virginia (2015) devant la Cour suprême des États-Unis, qui a (enfin) mis fin à toutes les lois d’État interdisant ou restreignant les mariages en fonction de la race. Avoir vu le courage et la bonté de ma mère nourrit encore, près de cinquante ans plus tard, ma passion de servir. Les Jones ont quitté le Dakota du Sud à la fin de l’année scolaire, mais j’avais reçu là une éducation de première main sur la race (par M. Jones) et sur la justice (par ma mère), et elle m’alimente encore.

Quel chemin y a-t-il eu entre ces leçons du lycée, à Sioux Falls, et le fait de grandir pour devenir thérapeute ?

Mon attachement à la justice et mon désir de devenir psychothérapeute se sont poursuivis au lycée puis à l’université. Des postes d’animateur (et de maître-nageur) dans des colonies de vacances, les deux étés précédant mon entrée à l’université puis l’été suivant ma première année à l’University of South Dakota, ont consolidé ce goût d’aider les autres en confirmant mes dons. Mon désir de devenir professionnel de la santé mentale a grandi, et j’ai eu des mentors — du côté de la foi comme du côté de l’université — qui m’ont orienté vers les métiers d’aide, le travail social et l’accompagnement pastoral.

Donc, vous avez commencé votre carrière comme pasteur et vous avez fini thérapeute ?

J’ai choisi la voie du ministère pastoral après une licence de sociologie et de travail social. Mais je n’avais pas le sentiment de donner ma pleine mesure comme pasteur en paroisse, une fois obtenu mon master. Je me disais que je pourrais avoir plus d’influence à l’université, comme enseignant et superviseur — et ce qui m’a surpris, c’est que mes intérêts s’étaient formés autour de la thérapie familiale plutôt que du counseling ou du travail social. Une chose en a entraîné une autre, et le résultat final a été une magnifique expérience de formation et de clinique à Texas Tech University, jusqu’au doctorat. Des portes se sont ouvertes, et j’enseigne la psychothérapie dans des institutions et des contextes variés depuis près de trente ans.

« Un des types les plus étranges que j’aie rencontrés »

Quand avez-vous rencontré pour la première fois l’approche orientée vers les solutions ?

J’ai croisé Steve de Shazer lors d’un congrès de l’AAMFT1 qui se tenait à New York, au milieu des années 1980, et je me suis dit qu’il était l’un des types les plus étranges que j’aie jamais rencontrés. Il faisait de tels efforts pour se présenter aux gens, dans cette réception, qu’il avait franchement l’air de vendre un produit dont personne ne voulait ! Quand il s’est éloigné, j’ai jeté sa carte de visite. Plus tard dans la semaine, j’ai parlé à mon professeur, Bradford Keeney, de cet étrange bonhomme que j’avais rencontré. Après ma description, Brad m’a dit : « Ce ne peut être que Steve de Shazer. J’ai écrit l’une des introductions de son premier livre, John Weakland a écrit l’autre. Quand tu rentres au Texas, il faut que tu le lises. » Alors je l’ai fait (parce que, quand un professeur vous dit de lire quelque chose, vous le lisez !) — j’ai commandé Patterns of Brief Family Therapy (de Shazer, 1982) et je l’ai lu quelques jours après sa réception. Et j’ai été impressionné !

Ce premier contact s’est mué en un engagement envers l’approche orientée vers les solutions qui s’étend maintenant sur quatre décennies différentes. J’ai eu le privilège que Steve me demande d’être Fondateur de la SFBTA Academy, un premier rassemblement de professionnels nord-américains de l’approche dont il pensait qu’il devait avoir pour tâche de poursuivre la tradition. Parmi les Fondateurs : Peter De Jong, Yvonne Dolan, Heather Fiske, Dan Gallagher, Josee Lamarre, Teri Pichot, Joel Simon, Lance Taylor, Terry Trepper et d’autres, qui ont apporté des contributions décisives à l’approche en Amérique du Nord. Vous voyez donc que mes premières impressions de Steve, et de l’approche, ont radicalement changé depuis ma première rencontre avec lui à New York.

Comment l’approche s’accordait-elle avec ce qui comptait déjà pour vous ?

L’approche systémique et interactionnelle de Steve était très proche de la mienne à ce moment-là. Ayant étudié avec Brad Keeney, j’avais la cybernétique pour lentille théorique principale. Steve avait une capacité remarquable à distiller des idées systémiques et interactionnelles très compliquées sous des formes cliniquement pertinentes et applicables. J’étais déjà assez habile à appliquer le modèle interactionnel du MRI, sous la tutelle de Brad, de Monte Bobele et d’autres, à Texas Tech University. Steve avait étudié au MRI, et son mentor était John Weakland, qui a présenté Insoo et Steve l’un à l’autre (Cade, 2007). De fait, les origines de l’approche Berg/de Shazer étaient interactionnelles, non orientées vers les solutions : « Nous voulions simplement être à la pointe de la pensée dans le champ de la thérapie familiale. Nous voulions être le MRI du Midwest et offrir la meilleure formation possible à la génération suivante de thérapeutes familiaux… Vu d’une certaine façon, [nous] pourrions dire que tout cela est arrivé par accident » (Nunnally, de Shazer, Lipchik & Berg, 1986 ; cf. Cade, 2007). Le pas était donc facile à franchir de l’interactionnel du MRI à la première approche orientée vers les solutions : c’étaient des approches sœurs.

Qu’est-ce que l’approche a changé pour vous ?

Le mouvement vers une pratique davantage orientée vers les solutions a mis quelques années à prendre. Même si j’aimais bien la direction que Steve avait prise, de l’interactionnel vers les solutions, il n’y avait guère de soutien pour la thérapie brève orientée vers les solutions (TBOS) dans mon programme de doctorat. Mon travail clinique à Texas Tech est resté structural-stratégique et interactionnel-MRI, à cause des équipes avec lesquelles je travaillais : personne d’autre ne pratiquait l’approche. Après mon diplôme, j’ai dirigé une clinique de consultation externe associée à un hôpital psychiatrique, en 1988-1989. J’y ai trouvé des professionnels du même esprit, qui voulaient apprendre l’approche ensemble. Pendant plus d’un an, ce merveilleux groupe a prospéré à Arlington, au Texas. Des gens que j’admire toujours comme professionnels de l’approche — Tom Lee, Tracy Todd, Tom Chancellor et d’autres — ont consacré du temps à travailler en équipe, avec un miroir sans tain, pour apprendre. Nous avons passé des centaines d’heures à recevoir des clients et à discuter des cas, à affiner nos gestes et à soutenir mutuellement nos apprentissages. Mon engagement dans l’approche a commencé avec cette expérience de construction d’habiletés, et je continue d’apprendre en enseignant et en formant les autres, aussi bien que par la pratique de la psychothérapie et par la supervision.

Ce que l’approche a changé : le cabinet, puis l’université

Qu’est-ce que la TBOS a changé dans la façon dont votre pratique de thérapeute s’est développée ?

La différence la plus importante que l’approche a faite dans le développement de ma pratique tient à l’accent qu’elle met sur les exceptions et sur les ressources. Dans mon travail clinique des années 1970 et 1980, j’appliquais des modèles systémiques de premier ordre. C’étaient les outils de l’époque en thérapie familiale, et ils se pratiquent tous aujourd’hui encore. Mais j’aspirais à quelque chose de moins centré sur l’expert, de moins instrumental, et je l’ai trouvé dans l’approche orientée vers les solutions. Dans votre tradition à vous, Michael, je dis que je pratique la « Frank Therapy » — je ne peux pas dupliquer le style d’un autre, parce que je crois que nous apportons à notre travail des partis pris et des savoirs qui reflètent qui nous sommes et ce à quoi nous tenons. Mais ma position philosophique de fond à l’égard de la psychothérapie repose sur la pensée systémique et sur les postulats de l’approche : l’effet de propagation est possible (le changement entraîne d’autres changements), l’interaction crée la réalité, les relations sont génératives, observer importe plus qu’interpréter, et la curiosité conduit l’enquête.

Quelles difficultés particulières votre engagement dans la TBOS a-t-il soulevées dans votre pratique de thérapeute ?

Je suis sûr que mes difficultés sont parallèles à celles de la plupart des praticiens de l’approche, à ceci près que je ne gagne pas ma vie en faisant de la psychothérapie : elles ne me touchent donc pas de la même manière. L’expérience la plus commune que nous rencontrons, c’est le besoin d’un flux constant d’adressages ! Mon nombre médian de séances, ces vingt-cinq dernières années, tourne autour de six, soit moins de la moitié de celui de la plupart de mes collègues non orientés vers les solutions : mon courant d’adressages a donc constamment besoin d’affluents. La plupart des gens viennent à moi par deux voies : des collègues professionnels, ou le bouche-à-oreille des clients. Les adressages de cette seconde catégorie me sont particulièrement intéressants, parce que beaucoup de clients arrivent à mon cabinet après des expériences horribles avec d’autres thérapeutes et d’autres approches. « Mon dernier thérapeute m’a dit que j’étais XYZ (un diagnostic) et qu’il me fallait des médicaments (alors même qu’il n’avait aucune qualification médicale) » et « il ou elle m’a dit de (divorcer, quitter ma famille, aller aux Alcooliques anonymes) » sont les choses que j’entends le plus souvent chez les clients qui ont eu de mauvaises expériences en thérapie. Si je connais leurs mauvaises expériences, c’est parce que je les interroge dessus (Norcross & Wampold, 2011) ! Et je continue d’être stupéfait de la pseudo-expertise qui flotte dans la communauté des thérapeutes. Des professionnels donnent des conseils et dictent ce que les clients doivent croire, changer ou faire pour résoudre leurs difficultés, mais prêtent peu d’attention à leurs retours et à leurs ressources. Beaucoup des difficultés de ma pratique tiennent ainsi aux barrières que la thérapie antérieure a dressées devant les clients, par les soins mêmes des professionnels qui essayaient de les aider.

Une autre difficulté intéressante vient de l’influence des médias. J’ai sans arrêt des clients qui font entrer Oprah ou Dr Phil dans la pièce : « L’autre jour, dans (telle émission, tel podcast, tel site), j’ai entendu ou lu quelque chose sur cette maladie, ce diagnostic, et je crois que je l’ai peut-être. » Même des clients qui font l’expérience de plus en plus fréquente de leur avenir préféré et qui montent sur leur échelle personnelle de changement positif peuvent être mis sur la touche par des références de culture populaire ou par des experts qui vendent des livres sur les syndromes et les troubles — la publicité, ça marche. J’ai même des clients qui vont chercher des consultations par Skype ou par courriel entre les séances : « Je ne voulais pas vous déranger, alors j’ai contacté ce site et j’ai appris que… » Ces échanges peuvent être éprouvants et faire dérailler les progrès que les clients rapportent. Mais la bonne nouvelle, c’est que l’approche orientée vers les solutions est remarquablement résiliente ! Même quand des clients tombent sur une information débilitante qui les fait sortir de la voie, je demande respectueusement que nous revenions aux directions collaboratives dont nous étions convenus, pour voir si nous pouvons continuer d’avancer malgré les barrières qui surgissent sur leur route vers le changement. Presque toujours, les clients préfèrent le changement positif à l’information oppressante que d’autres sources leur suggèrent, et je crois que cette préférence est renforcée par des relations thérapeutiques positives et réactives.

Qu’est-ce que la TBOS a changé dans la façon dont votre pratique d’universitaire s’est développée ?

J’ai bâti ma carrière de membre de l’académie en errant et en m’étonnant. Contrairement à beaucoup de collègues à succès, dont les activités savantes ont la précision d’un laser, mon chemin a emprunté de nombreux sentiers, de très nombreux sentiers intéressants. J’ai publié et présenté sur une grande variété de sujets extérieurs au domaine des solutions : la cybernétique, la thérapie familiale avec les addictions, la thérapie de couple, le contrôle du poids, le soin de soi du thérapeute, l’éthique, la pédagogie, l’accompagnement pastoral, l’ethnographie et la recherche qualitative, l’humour, la spiritualité, la justice et les interventions de counseling. J’ai eu la grande chance de pouvoir suivre ma curiosité, d’écrire sur ce qui m’intéresse et de collaborer avec des collègues que j’admire, venus d’horizons très divers.

Cela dit, la majorité de mes interventions et de mes publications a porté sur les approches orientées vers les solutions. Mes activités savantes se sont concentrées sur elles et sur d’autres approches postmodernes depuis environ vingt-cinq ans, avec des livres dont je crois qu’ils ont été des contributions significatives au champ (Malinen, Cooper & Thomas, 2011 ; Nelson & Thomas, 2007 ; Thomas, 2013 ; Thomas & Cockburn, 1997), et avec le privilège d’avoir animé plus de deux cent trente ateliers sur cinq continents. Mon enseignement a été guidé par les principes de l’approche, dans la mesure où je m’efforce de construire avec les étudiants des relations centrées sur la compétence et la collaboration. Je serai à jamais redevable à la communauté orientée vers les solutions d’avoir créé les occasions dans lesquelles j’ai appris et contribué. Depuis mes premières interventions professionnelles sur la supervision orientée vers les solutions (Thomas, 1990) et mes premières publications (Thomas, 1994a, 1994b) jusqu’à aujourd’hui, j’ai trouvé chez les professionnels de cette communauté un soutien à l’innovation et une ouverture aux voix alternatives.

Quelles difficultés particulières votre engagement dans la TBOS a-t-il soulevées dans votre pratique d’universitaire ?

J’ai trouvé l’académie ouverte et curieuse. Les collègues et les administrateurs de l’université ont toujours soutenu mes activités savantes et mes recherches, y compris mes incursions dans le monde des solutions. Le soutien de la recherche aux pratiques orientées vers les solutions a crû de façon exponentielle ces dernières années (Franklin, Trepper, Gingerich & McCollum, 2012), mais la nouveauté a toujours été bien accueillie dans les institutions où j’ai enseigné et servi. Texas Tech University était un terreau fertile pour la pensée et la pratique innovantes dans le monde de la thérapie familiale et interactionnelle. J’ai eu le privilège d’enseigner et d’apprendre avec quelques-uns des meilleurs thérapeutes familiaux du pays pendant mes années à Texas Woman’s University, et c’est durant ces douze ans que j’ai commencé à collaborer avec des penseurs de l’approche, dont vous, Thorana Nelson, Jack Cockburn, John Wheeler, Dvorah Simon et d’autres, envers qui je suis en dette. Enfin, l’approche principale que nous enseignons dans notre programme de counseling à la Texas Christian University (TCU) est la TBOS, avec un fort accent sur la pensée systémique et sur les ressources. Becky Taylor a créé le programme et m’a proposé, il y a une dizaine d’années, de rejoindre ce qui s’est révélé être un investissement de premier ordre dans la vie de professionnels, au niveau master et au niveau doctorat. Mes doyens à TCU ont soutenu le travail de l’Archive de la SFBTA (voir plus bas) en y affectant des assistants année après année, tout cela aux frais de TCU. Donc… comme vous le voyez, les difficultés ont été rares, et les récompenses nombreuses.

Ici, en Australie, la TBOS est largement utilisée par les praticiens, mais elle n’est pas largement adoptée dans le monde universitaire ; elle est regardée avec scepticisme dans la plupart des départements — si bien que la plupart des thérapeutes orientés vers les solutions n’apprennent pas l’approche à l’université. Votre expérience semble très différente.

Oui, vous avez raison. La TBOS a de l’influence dedans et dehors. Elle a des racines dans les institutions d’enseignement ici, aux États-Unis, et elle a aussi prospéré par les centres de formation. Des gens comme Peter De Jong (Calvin College), Cynthia Franklin (University of Texas at Austin), Mo Yee Lee (The Ohio State University), Eric McCollum (Virginia Tech University), Johnny Kim (University of Denver) et d’autres sont connus pour leur engagement dans la pratique et la recherche en TBOS, et ont construit leur carrière autour de l’approche à l’intérieur du monde universitaire américain. J’ai été titularisé dans deux universités prestigieuses et j’ai enseigné dans un séminaire de théologie accrédité pendant ces vingt-cinq dernières années, tout en consacrant une grande part de mon activité savante et de mon enseignement à l’approche : ma propre trajectoire professionnelle est donc liée à la reconnaissance de l’orientation vers les solutions comme objet universitaire légitime.

Je crois que la base de recherche de l’orientation vers les solutions s’est établie au point qu’on la questionne davantage sur des bases philosophiques, en lui reprochant un biais, que sur sa rigueur académique ou sa validité comme « modèle » de traitement. Les travaux de Gingerich (Gingerich & Eisengart, 2000), de Franklin et de ses collègues (Franklin et al., 2012) et de chercheurs de terrain comme Lee (Lee, Sebold & Uken, 2003) ont élevé l’approche dans beaucoup de programmes cliniques universitaires. Et mon expérience est que la plupart des programmes enseignent la TBOS comme une option légitime pour les professionnels de la santé mentale. Ce ne sont pas seulement les formateurs du circuit des ateliers et de la formation continue qui promeuvent l’approche : des professeurs, des enseignants et des superviseurs accompagnent des cliniciens en herbe pendant qu’ils développent leurs habiletés et appliquent l’approche dans des cadres variés d’enseignement supérieur et de formation à la psychothérapie.

« The coaxing of expertise » : la supervision

Quand je pense à votre travail, la contribution qui me vient d’abord à l’esprit est celle que vous avez développée pendant tant d’années sur la supervision orientée vers les solutions. Comment est-ce devenu un domaine d’intérêt aussi vaste ?

J’ai fouillé et refouillé mes souvenirs personnels (ma mémoire) et numériques (mon ordinateur), et j’en suis venu à cette conclusion : la majorité de mes applications de la TBOS ont été de la thérapie-plus-supervision. Depuis les apprentissages en équipe derrière le miroir au Willow Creek Adolescent Center, à la fin des années 1980, jusqu’à mon travail actuel à TCU, je ne sépare pas la pratique du counseling de la supervision. Je n’avais pas lu l’article de Joe Wetchler (1990) sur la supervision orientée vers les solutions — la première publication sur le sujet — avant d’avoir déjà créé une intervention et commencé à enseigner cette approche (que je croyais) singulière de la supervision en santé mentale (Thomas, 2013, 2012, 1996, 1994b, 1992, 1990). Depuis mes premières interventions, j’ai passé au crible la littérature de notre profession à la recherche de publications conceptuelles et de recherches sur la supervision orientée vers les solutions. C’est resté un engagement de ma part, suivre ce qui s’y développe, parce que… eh bien, si je ne le fais pas, qui le fera ? « Acquérir, préserver et cataloguer » est le mantra de l’archiviste, et cette attitude a débordé de l’Archive de la SFBTA vers quelques-uns de mes propres intérêts professionnels et de mes travaux de recherche et d’écriture.

L’attrait que j’éprouve pour la supervision orientée vers les solutions, et mon engagement envers elle, tiennent au champ de la supervision en général. La plupart de ceux qui attribuent de la valeur à la supervision des professionnels de la santé mentale le font sans grand appui de recherche. Notre engagement envers cette pratique d’apprentissage de longue date est plus philosophique qu’autre chose, car les preuves sont maigres qu’une supervision (de quelque type que ce soit) ait de la valeur pour les clients (Freitas, 2002). Une formation à la TBOS conduisant à une pratique efficace sans supervision continue reçoit, elle, un certain appui de la recherche (Ferraz & Wellman, 2009) et c’est probablement le scénario d’apprentissage le plus courant pour les praticiens de la TBOS dans le monde. J’espère que des collègues continueront d’examiner le lien superviseur-thérapeute-client, même si les méthodologies de recherche sont d’ordinaire complexes (voir Freitas, 2002) — et si quelqu’un veut faire équipe pour une étude… qu’il me contacte !

Votre chapitre de 1996 sur la supervision s’intitulait Solution-Focused supervision: The coaxing of expertise. Les quatre mots qui suivent les deux-points m’ont toujours paru chargés de sens. Pourriez-vous les déplier un peu ?

Choisir une formule qui convienne à ma façon de penser la supervision orientée vers les solutions, à l’époque, a été un supplice ! Ce titre est le meilleur que j’aie trouvé pour ma première intervention, en 1990, et il convient encore aujourd’hui. Mes collaborations de supervision avec les thérapeutes ne sont pas de l’extraction minière (essayer de localiser ou de découvrir des choses à l’intérieur du thérapeute ou de son histoire) ; ma position est plutôt une position de curiosité. Créer un espace où les thérapeutes puissent énoncer leurs pensées mène à des conversations sûres. Et même si certains moments de supervision doivent [être] très directifs ou didactiques (indiquer ce que la loi exige du thérapeute, par exemple), la plupart de ces conversations font advenir des moments de réussite et de compétence, et des réflexions sur eux.

Il m’importe de faire advenir des expériences d’expertise. Pour moi, to coax n’est pas persuader ; mon usage du mot « coax » est parallèle à des termes comme encourager, faire venir au jour, susciter, voire provoquer. Dans un entretien de suivi que j’ai mené il y a des années (Thomas, 1994a), une cliente m’a dit un jour ceci : « Vous avez cru en moi avant que je croie en moi. » C’est ce que je veux communiquer aux thérapeutes : j’ai confiance dans le fait que vous avez des manières délibérées de penser et d’agir qui soutiennent le changement des clients, et je veux entendre parler des expériences en séance qui corroborent votre expertise en train de se développer.

L’une des façons que j’aime pour superviser consiste à m’asseoir avec le thérapeute et le ou les clients — pas derrière un miroir sans tain ni devant une liaison vidéo ou audio, mais dans la pièce même (voir Lane & Thomas, 2013, pour une description de la façon dont cela peut s’organiser). Dans les dernières minutes de ce temps de consultation supervisée, j’interroge souvent le client sur ce que le thérapeute a bien fait (en restant dans la tradition orientée vers les solutions). Ce processus de retour est presque toujours bien reçu, des clients comme des thérapeutes. Avec le thérapeute dans la pièce, témoin de notre conversation, les clients m’apprennent en quoi leurs thérapeutes ont été efficaces et comment eux-mêmes donnent sens à ces moments de réussite. Je demande :

  • Qu’est-ce que votre thérapeute a fait aujourd’hui que vous avez trouvé utile ?
  • Qu’est-ce que cela vous dit, à votre avis, sur votre thérapeute ?
  • Qu’est-ce que cela vous dit, à votre avis, sur votre relation avec votre thérapeute ?

Quand je réfléchis ensuite avec les thérapeutes, une fois que les clients ont répondu à ces questions et quitté la pièce, les praticiens rapportent presque toujours un effet positif — ils sont enthousiastes d’entendre comment ils ont coopéré avec le changement du client et l’ont encouragé, et prêts à discuter de la façon dont ils pourraient cultiver ces pratiques à l’avenir. Même si certains, dans notre champ, croient qu’il faudrait minorer les contributions des thérapeutes au changement des clients (« le client est l’expert » poussé à l’extrême, un dévoilement de soi limité chez le thérapeute, une dévaluation de l’importance de la relation thérapeute-client, et ainsi de suite), les clients partagent le crédit (Furman & Ahola, 1992) sans qu’on ait beaucoup à les y inviter : ils font l’expérience du changement comme du résultat de la collaboration, et ils apprécient beaucoup la personne et l’expertise des praticiens qu’ils voient. Cette pratique consistant à inclure le client dans le processus de supervision est encore une autre manière de faire advenir l’expertise.

L’Archive de la SFBTA : préserver Milwaukee

Vous avez été nommé « archiviste officiel » par la Solution-Focused Brief Therapy Association. En quoi consiste ce rôle ?

L’Archive de la SFBTA (qui préserve le Brief Family Therapy Center de Milwaukee) a été créée par la Solution-Focused Brief Therapy Association of North America. Insoo Kim Berg et Steve de Shazer ont légué à la SFBTA l’ensemble de leurs objets professionnels et de leur héritage, et la fille d’Insoo, Sarah Berg, a beaucoup soutenu notre entreprise. Mon rôle d’archiviste est de solliciter, de collecter, d’archiver et de mettre en sûreté les matériaux directement liés au BFTC. Je travaille avec le comité d’Archive de la SFBTA et avec le conseil d’administration pour atteindre ces objectifs, et ils ont été merveilleusement inventifs et soutenants.

Que contient l’Archive ?

À ce jour, mes assistants et moi avons archivé des centaines d’éléments : enregistrements vidéo et audio (et quelques transcriptions), photographies, publications, manuscrits inédits, documents de formation et de conférence, matériel promotionnel et correspondance. Nous espérons en solliciter davantage encore en rappelant continuellement aux professionnels de l’approche qu’une fois qu’une chose est jetée, elle ne peut plus être récupérée. (Lecteurs : allez donc voir dans vos tiroirs et vos disques durs ce que vous aimeriez donner à l’Archive !)

J’ai quelque part un mot griffonné qui dit : « Reçu de Michael Durrant, honoraires d’enseignement de 200 dollars plus une bière, [signé] S de S. » Est-ce le genre de chose qui vous intéresse ?

Absolument ! Numérisez-le (300 dpi au minimum) et envoyez-moi le PDF ou le JPEG ! Préserver le BFTC, c’est bien plus que des documents et des vidéos : c’est un effort pour capter autant que possible de son ethos. Steve et Insoo ont correspondu avec des centaines de personnes dans le monde entier, et je suis certain que beaucoup de lettres, de fax et de courriels dorment dans des tiroirs de bureau, des cartons ou des supports électroniques. Des gens ont des photographies d’Insoo, de Steve et d’autres membres de l’équipe d’origine du BFTC qui pourraient être numérisées, préservées et partagées. L’un de mes projets est de recueillir des histoires — les souvenirs préférés des gens sur les fondateurs, aussi bien que leurs regards d’aujourd’hui sur l’effet que les initiateurs ont eu sur eux. Dans le doute, préservez ce que vous avez et contactez-moi ! (Merci de m’avoir laissé faire la réclame de l’Archive !)

Comment l’Archive bénéficiera-t-elle — ou comment espérez-vous qu’elle bénéficie — à la communauté orientée vers les solutions ?

À l’approche du dixième anniversaire de la mort de Steve, en septembre 2015, le comité d’Archive et moi travaillons au lancement d’un site pour l’honorer, lui, Insoo et le BFTC. Nous espérons rendre l’Archive accessible tout en protégeant la confidentialité et en préservant la dignité de tous. Ce que nous prévoyons de mettre en ligne d’abord : des vidéos des Fondateurs de la SFBTA et de collègues proches d’Insoo et de Steve, des vidéos de Steve et d’Insoo qui n’ont jamais été rendues publiques auprès des professionnels, des manuscrits inédits, des photographies et d’autres pièces qui intéresseront ceux qu’attire l’histoire de la TBOS. Je tiens aussi à un déploiement progressif des matériaux : plutôt que de tout mettre en ligne d’un coup, j’espère que nous pourrons attirer les gens sur le site encore et encore, en publiant périodiquement des pièces, des histoires, des vidéos, des photos. Cette Archive est une préservation, mais c’est aussi un processus, qui offre des éléments de notre passé et encourage les contributions à venir. L’histoire est une re-collection continue !

Je sais que vous avez analysé le style de supervision d’Insoo à partir d’une partie de ce matériel d’archive. Une partie de ce matériel sera-t-elle accessible à ceux qui font de la recherche en TBOS ?

Le conseil de la SFBTA et le comité d’Archive sont attachés à protéger la confidentialité des clients : la plupart des vidéos ne seront donc jamais accessibles au public ni à la profession. La recherche portant sur des matériaux impliquant des clients en thérapie sera très restreinte (si tant est qu’elle soit autorisée), et cela déborde en partie sur les enregistrements de supervision et de conversations d’équipe. Un grand projet d’archive que je conduis en ce moment, avec l’aide précieuse de mes assistants d’enseignement à TCU, consiste à repérer tous les segments d’enregistrement vidéo qui ne comportent aucune information ni image identifiable de clients. Ces segments seront ensuite examinés par le comité d’Archive pour garantir la confidentialité des clients et la dignité de tous. J’espère que beaucoup pourront alors être mis à disposition, pour être visionnés au sein de la communauté, à des fins d’apprentissage et de recherche. Je publierai en outre sur le site mes documents personnels de présentation sur la supervision, quelques transcriptions et des manuscrits inédits relatifs au style de supervision et de consultation d’Insoo.

Ni figer ni diluer : l’avenir de l’approche

Au congrès Solution-Focused d’Australie et de Nouvelle-Zélande, en 2013, votre conférence plénière s’intitulait « Something old, something new, something borrowed… something true » et vous y regardiez le chemin parcouru par la TBOS — d’où nous venions — et les chemins possibles devant elle. Comment voyez-vous l’avenir du travail orienté vers les solutions ?

Ma collègue Cynthia Hansen et moi en avons parlé à Milwaukee, au congrès de l’AAMFT de 2014, où une journée entière était consacrée à l’approche orientée vers les solutions et à ce qu’elle a apporté au champ de la thérapie familiale (Thomas & Hansen, 2014). Beaucoup de mes héros étaient dans la salle ce jour-là pour notre plénière, dont Eve Lipchik, Wally Gingerich, Gale Miller et d’autres qui ont ouvert la voie… notre avenir me tient à cœur.

Mark McKergow (2014) a écrit un petit texte magnifique sur ce qu’il appelle les « développements nouveaux essentiels » (p. 36) des pratiques orientées vers les solutions. Ces développements-comme-déplacements — des exceptions au problème vers les occurrences de l’avenir préféré du client, des tâches et suggestions centrées sur le thérapeute vers les ressources du client, et des questions vers des outils de conversation supplémentaires — décrivent une approche très, très différente de celle qui avait été créée à l’origine à Milwaukee. Cela s’accorde avec la tradition qu’encourageaient Gale Miller et Steve de Shazer dans leur article sur « la thérapie orientée vers les solutions comme rumeur » (1998 ; cf. Miller, 2013), où ils encouragent la créativité chez les auteurs et les praticiens tout en demandant un engagement envers les idées centrales qui ont informé l’approche depuis longtemps. Gale et Steve disent qu’il n’y a pas de métarécit de l’approche : elle est formée, informée et re-formée dans chaque conversation, changeant sans cesse à chaque interaction. Leur seule recommandation est « que les thérapeutes orientés vers les solutions, et les autres, qui entendent des versions différentes de la rumeur orientée vers les solutions posent deux questions… Comment la thérapie orientée vers les solutions est-elle définie à l’intérieur de ces histoires ; de quoi ces histoires parlent-elles ? Et : ces histoires offrent-elles des descriptions adéquates de la façon dont la thérapie orientée vers les solutions se pratique ? » (p. 377). Pour citer un principe souvent rappelé de l’approche : le changement est inévitable… pour les clients, pour les praticiens et pour l’approche elle-même.

L’approche d’aujourd’hui n’est pas celle des fondateurs, car la déifier mènerait à sa disparition ; en même temps, nous qui avons eu le privilège de pratiquer ces approches et de vivre au sein d’une communauté mondiale très engagée, nous avons la responsabilité de faire durer les traditions, les idées et les mémoires qui rendent ces pratiques si exceptionnelles.

Un dernier mot de remerciement à vous, Michael, pour tous vos efforts de soutien et de diffusion de l’approche dans le monde… vous étiez vous aussi orateur en plénière à l’AAMFT, à Milwaukee (avec Michelle Weiner-Davis). Nous vous sommes tous redevables.

Pour finir : vous dites qu’essayer de maintenir la TBOS de Steve et d’Insoo — le risque de déification, dites-vous — serait fatal. Pouvez-vous dire un mot de l’inverse ? En parcourant du regard une telle abondance de matériel orienté vers les solutions, pensez-vous qu’il y ait un risque que certains se mettent à diluer ou à obscurcir ce qui est vraiment fondamental dans cette approche ?

Votre question est prémonitoire et très importante : toute la communauté devrait l’examiner et en discuter. Si l’approche orientée vers les solutions est une approche postmoderne (et j’en suis convaincu) et si le postmodernisme, comme philosophie, évite l’essentialisme (des pratiques ou des idées nécessaires, par exemple), comment poursuivre la tradition sans brider son évolution manifeste ? Les tentatives de promouvoir et de préserver l’approche se poursuivent par les associations professionnelles mondiales et régionales, les congrès, les centres et manuels de formation, les protocoles de recherche et les publications professionnelles (dont le JSFBT). Mais je ne crois pas qu’il soit possible d’identifier ou de revendiquer ce qui est et ce qui n’est pas orienté vers les solutions sans le situer dans un contexte et dans un temps. Peu de professionnels bien lus identifieraient leurs idées et leurs pratiques actuelles à celles des premiers écrits de de Shazer. Je doute que beaucoup d’entre nous conçoivent et prescrivent des tâches d’entre-séances selon les tendances de réponse du client ; encore moins nombreux sont ceux qui pratiquent l’approche comme un arbre de décision à choix forcés ; et je doute que la majorité de ceux qui la pratiquent prennent une pause littérale avant de clore la séance. Peu de figures de la profession étiquettent encore les clients comme clients, plaignants ou visiteurs, et plusieurs formateurs et auteurs respectés ont même rejeté « les questions » — du miracle, de l’exception, et les autres — comme essentielles à la pratique. Alors, si nous ne consacrons pas un ensemble de notions et de coutumes figées dans le temps en disant « voilà ce qu’est l’approche », tout en voulant que la tradition dure, quelles sont nos options ?

Mes vues sont influencées par les fondateurs, par des sages, par des manuscrits, par des expériences et par la pensée critique. Comme fondateurs principaux, Steve et Insoo restent mes informateurs premiers. Je peux les privilégier, eux et leur travail, parce que j’ai bien plus de matière que presque tout le monde dans ce champ — l’Archive est un coffre au trésor ! Mais d’autres sources m’informent aussi, et informent la façon dont j’imagine l’avenir de l’approche. Des sages comme Eve Lipchik, Gale Miller, Brian Cade, Andrew Turnell, Mark McKergow, vous-même et d’autres me rappellent d’apprécier et d’anticiper — d’apprécier ce qui nous lie et d’anticiper le changement. L’article de Gale Miller (2013) sur les avenirs qu’il imagine pour l’approche est un magnifique exemple de pensée critique sur le caractère inévitable du changement dans nos pratiques. L’approche n’a jamais été et ne pourra jamais devenir statique — l’entropie est le seul aboutissement possible pour des approches retranchées dans leur passé. Mais le « tout est permis » ne peut pas s’appliquer non plus. J’aime bien l’idée exprimée par Bertrand Russell (2014) : « La liberté, c’est le droit de faire ce qu’il me plaît ; la licence, le droit de faire ce qu’il vous plaît. » Les formes actuelles de l’approche devraient être informées par la collaboration entre professionnels qui honorent notre héritage et cherchent à créer avec « licence » — nous devrions travailler à nous accorder plutôt qu’à faire cavalier seul. Ce qui fonctionne devrait être préservé ; si cela ne fonctionne pas, nous devrions cesser de le faire et faire autre chose, ou le faire autrement. Nous devrions (ensemble) nous tenir à ce que je crois être les idées et les actions centrales de l’approche à mesure qu’elle évolue : travailler à partir de l’observation plutôt que d’hypothèses, construire les solutions que les clients désirent plutôt que des objectifs imposés par les aidants, maintenir une orientation vers l’avenir, créer les solutions de concert avec les ressources du client, honorer son expertise et chercher à éviter les pratiques pathologisantes et péjoratives. Le risque est inévitable… mais la récompense aussi ! Mon ami, feu Heinz von Foerster, a un jour énoncé ce qu’il appelait l’impératif thérapeutique : « Si tu veux être toi-même, change ! » (von Foerster, 1990). Si nous voulons une approche vivante et viable, fidèle à nos traditions… il nous faut changer !

Note de l’original

1. American Association for Marriage and Family Therapy.

Références

Cade, B. (2007). Springs, streams and tributaries: A history of the brief, solution-focused approach. In T. S. Nelson & F. N. Thomas (Eds.), Handbook of solution-focused brief therapy: Clinical applications (pp. 25–63). Binghamton, NY: Haworth.

De Shazer, S. (1982). Patterns of brief family therapy: An ecosystemic approach. New York: Guilford.

Ferraz, H. & Wellman, N. (2009). Fostering a culture of engagement: An evaluation of a 2-day training in Solution-Focused Brief Therapy for mental health workers. Journal of Psychiatric and Mental Health Nursing, 16, 326–334.

Franklin, C., Trepper, T. S., Gingerich, W. J. & McCollum, E. E. (Eds.) (2012). Solution-Focused Brief Therapy: A handbook of evidence-based practice. New York: Oxford University Press.

Freitas, G. J. (2002). The impact of psychotherapy supervision on client outcome: A critical examination of 2 decades of research. Psychotherapy: Theory/Research/Practice/Training, 39(4), 354–367.

Furman, B. & Ahola, T. (1992). Solution talk: Hosting therapeutic conversations. New York: W. W. Norton.

Gingerich, W. J. & Eisengart, S. (2000). Solution-Focused Brief Therapy: A review of the outcome research. Family Process, 39, 477–498.

Lane, D. H. & Thomas, F. N. (2013). Live supervision-of-supervision: Lessons learned the hard way. In F. N. Thomas, Solution-focused supervision: A resource-oriented approach to developing clinical expertise (pp. 204–215). New York: Springer Science + Business Media.

Lee, M. Y., Sebold, J. & Uken, A. (2003). Solution-focused treatment of domestic violence offenders: Accountability for change. New York: Oxford University Press.

Loving v. Virginia: The case over interracial marriage. Retrieved March 9, 2015 from https://www.aclu.org/racial-justice/loving-v-virginia-case-over-interracial-marriage

Malinen, T., Cooper, S. J. & Thomas, F. N. (Eds.) (2011). Masters of collaborative and narrative therapy: The voices of Tom Andersen, Harlene Anderson, and Michael White. New York: Routledge.

McKergow, M. (2014, Nov/Dec). Going further with Solution-Focused work: Flexible tools, new paradigms, refined practice. Family Therapy News, 35–37.

Miller, G. (2013). Readers matter: Reading practices and the future of Solution-Focused thought and practice. International Journal of Solution-Focused Practices, 1(1), 3–9.

Miller, G. & de Shazer, S. (1998). Have you heard the latest rumor about…? Solution-Focused therapy as a rumor. Family Process, 37, 363–377.

Nelson, T. S. (2005). Introduction: The birth of the Solution-Focused Brief Therapy Association. Journal of Family Psychotherapy, 16(1/2), 1–2.

Nelson, T. S. & Thomas, F. N. (Eds.) (2007). Handbook of Solution-Focused Brief Therapy: Clinical applications. Binghamton, NY: The Haworth Press.

Norcross, J. C. & Wampold, B. E. (2011). What works for whom: Tailoring psychotherapy to the person. Journal of Clinical Psychology: In Session, 67(2), 127–132.

Nunnally, E., de Shazer, S., Lipchik, E. & Berg, I. (1986). A study of change: Therapeutic theory in process. In D. E. Efron (Ed.), Journeys: Expansion of the strategic-systemic therapies (pp. 77–96). New York: Brunner/Mazel.

Russell, B. (2014). Retrieved March 25, 2015 from http://izquotes.com/quote/160366

Thomas, F. N. (2013). Solution-Focused supervision: A resource-oriented approach to developing clinical expertise. New York: Springer Science + Business Media.

Thomas, F. N. (2012). Solution-Focused supervision: Lessons from Insoo Kim Berg. In P. De Jong & I. K. Berg, Interviewing for solutions (4th ed.) (pp. 345–354). Belmont, CA: Thomson Brooks/Cole.

Thomas, F. N. (1996). Solution-Focused supervision: The coaxing of expertise in training. In S. D. Miller, M. A. Hubble & B. L. Duncan (Eds.), Handbook of Solution-Focused Brief Therapy: Foundations, applications, and research (pp. 128–151). San Francisco: Jossey-Bass.

Thomas, F. N. (1994a). The experience of solution-oriented therapy: Post-therapy client interviewing. Case Studies in Brief and Family Therapy, 8(1), 47–58.

Thomas, F. N. (1994b). Solution-oriented supervision: The coaxing of expertise. The Family Journal: Counseling and Therapy for Couples and Families, 2(1), 11–18.

Thomas, F. N. (1992, October 17). Solution-oriented supervision. Annual Conference of the American Association for Marriage and Family Therapy, Miami, FL.

Thomas, F. N. (1990, October 4). The coaxing of expertise: Solution-Focused supervision. Annual conference of the American Association for Marriage and Family Therapy (AAMFT), Washington, DC.

Thomas, F. N. & Cockburn, J. (1998). Competency-based counseling: Building on client strengths. Minneapolis: Fortress Press.

Thomas, F. N. & Hansen, C. (2014, October 17). Solution-focused brief therapy and behavioral health (keynote plenary). American Association for Marriage and Family Therapy (AAMFT), Milwaukee, WI.

Tolkien, J. R. R. (1954, 1987). The fellowship of the ring (The lord of the rings, part 1). Boston: Houghton Mifflin.

von Foerster, H. (1990). Ethics and second-order cybernetics. ESF (ed.), Systèmes, éthique, perspectives en thérapie familiale. Textes issus des travaux du Congrès Système et thérapie familiale, Paris, 4–6 octobre. (Version anglaise ici : http://ada.evergreen.edu/~arunc/texts/cybernetics/heinz/ethics.pdf)

Wetchler, J. L. (1990). Solution-Focused supervision. Family Therapy, 17, 129–138.

À propos des auteurs

Frank Thomas est professeur de counseling et de formation des conseillers au College of Education de la Texas Christian University, à Fort Worth (Texas). Il a été auparavant professeur et membre de la faculté clinique du programme de thérapie familiale de Texas Woman’s University, à Denton (Texas), de 1989 à 2001, puis enseignant vacataire et superviseur clinique à la Brite Divinity School de TCU, dans le programme de counseling pastoral et de théologie (1995-2007). Thérapeute conjugal et familial agréé, Frank exerce aussi en cabinet privé à Fort Worth.

Courriel : f.thomas@tcu.edu

Michael Durrant est Honorary Associate à la Faculty of Education and Social Work de l’University of Sydney, directeur du Brief Therapy Institute of Sydney et rédacteur en chef de cette revue.

Courriel : michael@briefsolutions.com.au

Traduction française non officielle de Not all who wander are lost: Wandering and wondering in the Solution-Focused world. An interview with Frank N. Thomas, par Frank Thomas et Michael Durrant, publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 1, n° 2 (2014), doi : 10.59874/001c.75105, sous licence CC BY 4.0. Traduction et mise en page : Complexe Systémique, septembre 2026 — l’œuvre a été modifiée au sens de la licence. Ni les auteurs ni l’éditeur ne répondent de cette traduction ; la version originale fait foi.

Traduction française non officielle de « Not all who wander are lost: Wandering and wondering in the Solution-Focused world. An interview with Frank N. Thomas », publié dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy (2014) sous licence CC BY 4.0. Traduction réalisée par Complexe Systémique, elle n’émane ni des auteurs ni de l’éditeur, qui ne répondent pas de son contenu ; la version originale fait foi.

Lire l’article original

Comment citer cet article

Thomas, F. N., & Durrant, M. (2014). Tous ceux qui errent ne sont pas perdus : entretien avec Frank Thomas (Complexe Systémique, trad.). Complexe Systémique. https://app.complexe-systemique.com/fr_FR/articles/tous-ceux-qui-errent-ne-sont-pas-perdus-entretien-avec-frank-thomas (Œuvre originale publiée en 2014 dans Journal of Solution-Focused Brief Therapy, vol. 1, n° 2 ; republiée en 2023 par Journal of Solution Focused Practices, https://journalsfp.org/article/75105)

Pour aller plus loin

Échanges

Commentaires 0

Connectez-vous pour participer à la discussion. Se connecter

  1. Aucun commentaire pour le moment. Lancez la discussion.

Panier

Votre panier est vide.